lundi 8 septembre 2014

LA FILLE DU PIRATE - de ÉMILE CHEVALIER (1-ere Partie)



Henri-Émile Chevalier, 1828-1879




Henri-Émile Chevalier, né le13 septembre 1828  à Chatillon-sur-Seine,  mort le 26 aout 1879  à Paris,  est un homme de lettres français.



Ayant porté les armes, Chevalier dut s’exiler à la suite du coup d'Etat du 2 decembre 1851,  et séjourna en cette qualité aux États-Unis, où il a donné des feuilletons dans Le Courrier des Etats-Unis,  à Montréal où il a écrit dans des journaux démocratiques et occupé le poste de bibliothécaire de l’Institut Canadien.



Pendant son séjour en Amérique, il a publié un grand nombre de romans édités à Montréal et plusieurs ouvrages sur la Géologie américaine. Il a traduit de l’anglais le Foyer canadien, de Knot, publié l’Art de la beauté paru sous le nom de Lola Montez, et donné une nouvelle édition de l’Histoire du Canada, du frère Gabriel Sagard-Théodat. Il a aussi dirigé la Chasse illustrée.



Ayant accepté l’amnistie en 1860, il écrivit des nouvelles dans des journaux, comme le Pays et l’Opinion nationale, et des séries de romans sur les Amérindiens.



Il a pris place au Conseil municipal de Paris et a fini par un enterrement civil.







http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65093111/f13.highres






PROLOGUE

EN MER

I

—Range à carguer la grand'voile !


A peine ce commandement fut-il transmis par le porte-voix du capitaine et répété par le sifflet du maître de manoeuvres, que cinq matelots s'élancèrent sur les échelles de corde. Mais au même moment, une rafale épouvantable enveloppa le brick comme dans une trombe, et deux fois successives le courba tribord à bâbord, au point que les vagues bondirent par-dessus ses lisses.


—Amenez les huniers sur le pont! cria le capitaine François d'une voix de stentor.


L'ordre se perdit dans le fracas de la tempête, et il n'était pas articulé qu'une seconde colonne d'air fondit sur le navire avec la rapidité de la foudre, brisa le perroquet du grand mât, les cacatois du mât de misaine et emporta les toiles qui restaient dehors.


Un mousse, cramponné à l'extrémité d'une vergue, où il s'efforçait de fixer la voile avec les rabans de ferlage, fut enlevé par le tourbillon et tomba à la mer.


Cet accident passa inaperçu au milieu de l'anxiété générale.


Le vaisseau penchait affreusement sur le côté et menaçait de s'engloutir.


—A la barre! tonna le porte-voix.


Le chef de timonerie y était déjà.


—Elle ne gouverne plus, capitaine! s'écria-t-il sourdement.


—Bas le grand mât !


Cinq minutes après, l'arbre, sapé à sa base, s'abattait avec un horrible craquement.


Déjà, le brick se relevait, lorsqu'un autre coup de vent faillit le submerger de nouveau.


La position était désespérée. Il n'y avait plus à hésiter. Le commandant le comprit. Assis à son banc de quart, il avait surveillé avec un sang-froid merveilleux les progrès de l'ouragan, et quand il vit qu'il ne lui restait qu'un moyen de sauver son vaisseau, il n'hésita pas à l'employer.


—Rasez tout ! s'écria-t-il.


Puis, le bruit cadencé des haches frappant à coups redoublés le pied des deux derniers mâts se joignit aux mugissements des éléments en furie, et bientôt le navire flotta au gré des flots.


Cependant la tempête se calma peu à peu: on renaissait à l'espérance, lorsque, tout à coup, un calier parut sur le pont.


—Nous faisons eau! dit-il au capitaine qui se tenait sur le gaillard d'arrière, debout, immobile, les bras croisés sur la poitrine.


—Gréez les pompes! ordonna l'autre, sans qu'un muscle de sa face bougeât.—Où est la voie ? demanda-t-il ensuite au calier.


—Dans la soute aux biscuits. Trois pieds de bordage en dérive.


—Tout le monde aux pompes !


Chacun s'empressa d'obéir; et au bout d'une heure les pompes commencèrent à franchir. Alors les calfats descendirent dans la cale et parvinrent à réparer les principales avaries.


Mais la nuit était arrivée, et il fallut remettre au lendemain le soin de s'orienter.

II

Le brick qui venait, grâce à l'habileté de son capitaine, d'échapper à cette épouvantable tourmente, s'appelait l'Alcyon. Parti de Marseille avec un chargement de vins pour la Louisiane, il avait été chassé de sa route par des vents contraires et poussé sur les côtes de la Nouvelle-Écosse.


Il portait une vingtaine de passagers seulement à son bord.


L'un de ces passagers, jeune homme de vingt-cinq à vingt-huit ans, était fils de l'armateur à qui appartenait l'Alcyon. Son père l'envoyait à la Nouvelle-Orléans pour y établir un comptoir. C'était le dernier enfant de quatre qu'avait eus l'armateur. Deux étaient morts à la fleur de l'âge, un autre, l'aîné, avait disparu dans son adolescence, et jamais depuis on n'en avait eu de nouvelles. On supposait généralement qu'il s'était noyé.

III

Pendant la tempête, Charles, sur l'ordre du capitaine, était resté dans la grande cabine; mais quand le danger eut cessé, il monta sur le pont où il demeura le reste de la nuit en conférence avec les officiers.


Le lendemain matin, une voile parut à l'horizon. Cette vue ranima le courage défaillant des malheureux naufragés.


Aussitôt on cessa de travailler à un radeau, dont on avait entrepris la construction avec des espars et des vergues de rechanges, pour établir des signaux.


Ils ne furent que trop bien distingués.


Une heure s'était à peine écoulée quand un navire silla dans les eaux de l'Alcyon.


C'était une longue corvette, noire comme de l'encre, couronnée d'une bande rouge sanglant.


Nul pavillon ne flottait à sa drisse. Mais des flammes noires ornaient ses cacatois.


Le capitaine de l'Alcyon, qui cherchait à reconnaître la corvette, à l'aide de sa longue-vue, fronça soudain les sourcils et frappa du pied.


—Qu'y a-t-il donc, monsieur ? demanda Charles attribuant ces mouvements à la mauvaise humeur.


—Rien de bon ! rien de bon !—Lieutenant !


Un officier s'approcha.


—Voyez ! dit le capitaine en passant la lunette à son second.


Dès que celui-ci eut regardé il pâlit.


—Le Corbeau ! murmura-t-il.


—Le Corbeau ! répétèrent, en se signant, des matelots qui se trouvaient près du lieutenant.


—Mais qu'est-ce que cela signifie ! dit Charles, frappé de la stupeur qui se peignait sur le visage des assistants.


—C'est le Corbeau !


—Mais encore, capitaine…


—Allons, il faut nous préparer à mourir. Avoir traversé le grain pour tomber sous la griffe du Corbeau, mille sabords !


—Mais, persista le fils de l'armateur, expliquez-moi au moins de quoi il s'agit.


—Il s'agit, monsieur, répliqua le vieux marin, de faire vos dispositions testamentaires. Tenez, voici le Corbeau qui croasse; comprenez-vous !


Comme le capitaine prononçait ces mots, un éclair illumina les ondes de l'Atlantique, puis une détonation se fit entendre et deux boulets ramés balayèrent le pont de l'Alcyon.


—C'est un corsaire ! s'écria Charles avec impétuosité, il faut nous battre.


Nous avons des armes et des munitions…


Le capitaine haussa les épaules.


—Une embarcation à la mer ! ordonna-t-il.


Quand le canot eut été mis à flots, le commandant y descendit, accompagné de quatre vigoureux rameurs.


—Mais qu'est-ce que cela signifie ? répétait Charles étonné d'un incident aussi extraordinaire.


—Cela signifie, monsieur, que dans une heure nous servirons probablement de pâture aux requins, lui répliqua le troisième.


—Pourquoi ne pas nous défendre ?


—Se défendre contre le Corbeau ! examinez un peu cette mâchoire !

IV

La corvette, poussée par une fraîche brise nord-ouest, nageait rapidement, toutes voiles déferlées, depuis ses royales jusqu'à ses focs et ses bonnettes hautes et basses.


C'était un magnifique navire de guerre cambré, svelte, élancé comme un yacht, portant fièrement son encolure, et plus fièrement encore ses trois flèches qui ployaient comme des baleines sous le fardeau de ses toiles gonflées.
A la proue un immense corbeau, les ailes déployées, semblait prêt à fondre sur sa proie.


Deux caronades, du plus fort calibre, avançaient leurs gueules béantes au-dessus de l'envergure au menaçant volatile, perché immédiatement sous le beaupré.


Les vingt sabords du Corbeau étaient garnis de vingt canons.


La gueule de ces vingt canons avait été peinte en rouge comme la ligne de la préceinte.


Sur le pont, au pied des mâts, se tenaient des groupes d'hommes armés jusqu'aux dents.


Tous étaient vêtus de chemises rouges, à large collet rabattu, bordé d'un filet noir, et de pantalons gris de fer, serrés à la taille par une ceinture de cuir, dans laquelle étaient passés des pistolets, un poignard, et une hache à double tranchant.


Ils avaient la tête et les bras nus.
Au moment où le canot détaché de l'Alcyon approchait du Corbeau, ce dernier amenait sa voilure et préparait ses grappins d'abordage.
Le capitaine François héla, et peu après son esquif était hissé par les palans du Corbeau.


Un homme se promenait seul sur la dunette.
Il avait la physionomie dure, le visage bronzé, les yeux pleins d'un feu sombre et une épaisse barbe noire. Sa stature était élevée, ses membres noués à des attaches souples, nerveuses, ses mouvements brusques, impérieux.


Un chapeau de toile cirée, sans ornement, couvrait son chef, mais sa veste en velours brun, ainsi que son pantalon, de même étoffe, étaient galonnés d'argent.


A son côté pendait un sabre turc, et à la main droite il tenait un porte-voix.
Ce personnage paraissait avoir trente ans environ.


Le capitaine de l'Alcyon marcha bravement à lui.


—Comment s'appelle ta coquille de noix ? fit le pirate avec un accent gascon très-prononcé.


—L'Alcyon.


—De quoi se compose la cargaison !


—De vins.


—Et puis ?


—Des conserves.


—As-tu des passagers ?


—Une vingtaine, pour lesquels je suis venu réclamer votre pitié.


Le forban sourit ironiquement.


—Où allais-tu ?


—A la Nouvelle-Orléans. Mais le mauvais temps…


—Et tu venais !


—De Marseille.


—Ah ! de Marseille, fit l'autre avec une certaine émotion.


Ensuite, il se tourna, leva un doigt en l'air; et quatre hommes se jetèrent sur le capitaine François, le terrassèrent et lui garottèrent les pieds et les poings. Les rameurs qui l'avaient suivi subirent le même sort.

V

Déjà le Corbeau accostait l'Alcyon.


Le premier de ces vaisseaux mit en panne et amarra le second à ses flancs.
Les flibustiers se précipitèrent sur leur victime comme des vautours sur un cadavre. Nul parmi les matelots du bâtiment marchand n'osa leur opposer de résistance. La terreur qu'inspirait le nom seul du Corbeau avait glacé d'effroi les plus braves. Tous furent liés et transbordés, ainsi que les passagers, à l'exception du fils de l'armateur.


Charles, maudissant la lâcheté de ces gens, s'était armé d'une paire de pistolets, et, adossé au gouvernail, il menaçait de brûler la cervelle à quiconque tenterait de s'emparer de sa personne. D'abord intimidés par cette attitude déterminée, les forbans reculèrent, puis ils se ruèrent, comme des furieux, contre l'intrépide jeune homme. Mais celui-ci fit feu de ses deux coups et deux pirates tombèrent; leurs compagnons poussèrent un cri de vengeance et fondirent en masse sur Charles, qui, sans perdre son sang-froid, s'était emparé d'une barre de cabestan et la faisait voltiger autour de lui avec une redoutable dextérité.


Déjà son levier avait mis hors de combat nombre des assaillants, lorsqu'un officier du Corbeau, impatienté de cette lutte compromettante pour les siens, épaula une petite carabine, ajusta le fils de l'armateur et lâcha la détente.
Atteint au dessous de l'omoplate, Charles laissa choir la barre de cabestan dont il s'était fait un si formidable auxiliaire, et s'affaissa sur le pont.

VI

Alors commença le pillage de l'Alcyon. Mais tout s'accomplit dans le plus grand ordre. Une discipline de fer courbait la nature sauvage de ces démons à face humaine. La cargaison du navire capturé passa rapidement sur le navire captureur. Ensuite tous les individus trouvés à bord de l'Alcyon, depuis le capitaine jusqu'au dernier mousse, furent liés deux à deux, et jetés à la mer avec un boulet de trente-six aux pieds.


En accomplissant cette affreuse exécution, les matelots du Corbeau ne riaient ni ne gémissaient.


Ils étaient calmes, insensibles.


Pour eux ces meurtres n'avaient rien d'odieux. C'était une coutume, un devoir, une nécessitée. D'ailleurs c'était la règle.


Chaque fois que le Corbeau faisait une prise, et cela arrivait fréquemment, nul ne recevait quartier; et pas un des marins engagés sur les paquebots transatlantiques ne l'ignorait; aussi la réputation de la corvette noire était-elle en harmonie avec l'épouvante que son équipage inspirait.


Ordinairement le Corbeau croisait dans le golfe Saint-Laurent, sur la route d'Europe en Amérique; et, comme disaient les matelots, «qui de près l'avait vu, plus ne le revoyait».

VII

Il était midi. Le soleil, voilé depuis le matin par de légères brumes, perçait à l'orient. Aux teintes blanchâtres de l'atmosphère succédait peu à peu un azur limpide, dont les réverbérations sur la nappe aqueuse se doraient aux tièdes rayons de l'astre du jour.


La nature semblait sourire en déployant ses grandeurs célestes et marines.
L'homme s'élevait à la contemplation de ce beau spectacle.


Rien, à notre avis ne parle plus éloquemment à l'esprit et au coeur que le tableau du ciel et de la pleine mer.


Immensité sous immensité !
Mystère contre mystère !
Ou suis-je ? que suis-je ?
Ces deux questions se pressent sur vos lèvres.
Soyez chrétien, musulman, païen, idolâtre, déiste, panthéiste, polythéiste, rationaliste, matérialiste, nihiliste, - soyez ce que vous voudrez,- si votre vue n'a plus d'autre limite que le firmament et l'eau, vous rougirez de votre petitesse, et un moment, une minute, une seconde, vous douterez ! Non, il n'y a pas de croyance humaine qui résiste à l'infini ! Notre nature est trop bornée pour cela.


En tout, pour comprendre, pour être fort, il nous faut du tangible, du palpable, du malléable.


Nous nous impatientons malgré nous, contre ce qui cesse de frapper nos sens.
Et cette impatience nous amène à dire avec Montaigne:


—Que sais-je ?


Puis avec Shakspeare:


—Suis-je ou ne suis-je pas !

VIII

La nuit vint: nuit calme et poétique.


A la voûte céleste couraient des petits nuages diaphanes, derrières lesquels la lune mirait son disque argenté. Plus uni qu'une glace était l'Océan, réfléchissant, dans sa transparence, la coupole de l'empirée.


O nuit d'amour, de langueur, de volupté !


Cependant une masse sombre, informe, se dressait au milieu de l'Atlantique.
L'onde clapotait à petit bruit autour, et formait de légères franges d'écume, qui allaient en dégradant insensiblement, et finissaient par se confondre dans le bleu de la plaine liquide.


Cette masse, c'était la carcasse de l'Alcyon.


Après avoir dépouillé le brick, les corsaires l'avaient abandonné à la grâce de Dieu.


Et toujours l'onde clapotait à petit bruit autour et formait de légères franges d'écume, qui allaient en dégradant insensiblement, et finissaient par se perdre dans le bleu de la plaine liquide.


Tout était morne, silencieux à bord de l'Alcyon, pauvre navire si gai la veille, si fringant, si animé !


On eût dit d'une tombe placée sur une autre tombe !
Mais écoutez !


Ce n'est pas un murmure des vagues, ce n'est pas un soupir de la brise, pas le cri d'un oiseau de nuit, c'est un gémissement humain !


Et toujours l'onde clapote à petit bruit autour de l'Alcyon, et forme des franges d'écume neigeuse, qui vont se dégradant et finissent par se perdre dans le bleu de la plaine liquide !


C'est un gémissement humain!
Je croyais pourtant que le Corbeau n'avait pas laissé créature vivante à bord de l'Alcyon.


Mais le gémissement recommence; un homme se soulève péniblement près du gouvernail, il passe la main sur son front, il interroge ses souvenirs.
C'est Charles, c'est le fils de l'armateur marseillais !


Et toujours l'onde clapote à petit bruit autour du brick et forme de légères franges d'écume, qui vont se dégradant peu à peu et finissent par se fondre dans le bleu de la plaine liquide.

IX

Oui, c'était Charles.


Notre brave jeune homme n'avait pas été grièvement blessé. A son évanouissement il devait la vie; car un lambeau de toile étant tombé sur son corps, peu après sa chute, et l'ayant recouvert, les forbans n'avaient plus pris attention à lui.


En recouvrant la connaissance, il se sentit très-faible, mais, à mesure que ses forces revenaient, sa mémoire se faisait jour.


Il se traîna à sa cabine, où par bonheur il trouva quelques provisions négligées par les bandits.


Il mangea modérément et retourna se coucher sur le couronnement.
Deux jours après, un bateau-pilote le recueillait et le transportait à
Halifax.


Il écrivit aussitôt à son père.
La perte successive de plusieurs bâtiments avait ruiné celui-ci, qui répondit qu'il partait pour les Grandes-Indes afin d'y tenter fortune.
Désormais Charles était sans ressources. Mais il était plein de force et d'énergie. L'adversité le trouva inébranlable.


S'étant rendu à Québec, il y entreprit un petit commerce et se maria avec une Canadienne.


Elle était belle et aimante. Durant quelques années, Charles jouit d'une félicité sans nuages.


Par malheur, le sort, acharné à sa poursuite, lui ménageait un dernier coup.
Sa femme le rendit père et mourut dans les douleurs de l'enfantement.
C'en était trop !
Charles ne put survivre à son affliction. Bientôt il suivait son épouse au tombeau et laissait sur cette terre de souffrance une orpheline, nommée Angèle.
Angèle avait sur l'épaule gauche une tache de rousseur, ayant la forme d'un papillon.




PREMIÈRE PARTIE

LE CHARRETIER

I

Prenez-le à Londres, à Paris, à Rome, à Madrid, à Lisbonne, à Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, à New-York, à Québec ou à Montréal, et le conducteur de voitures publiques sera toujours le même—un type unique. Il est à la fois l'être le plus remuant et le plus pacifique de la terre. Sa gaîté est inaltérable, sa docilité à l'épreuve, sa discrétion proverbiale. Causeur par tempérament, il sait se rendre muet comme Harpocrate. Aussi curieux qu'une femme, il compte la prudence parmi ses premières qualités. Observateur pénétrant, sa finesse ne trahit jamais le résultat de ses investigations. Vif jusqu'à l'excès, il est d'une patience angélique, s'il le faut. Têtu comme une mule de la Sierra-Morena, on ne l'a point encore vu résister aux flatteries d'un louis. Ennemi juré de la police, il est à tu et à toi avec ses agents. Enfin, soit qu'il reste stationnaire, soit qu'il marche, soit qu'il trotte, soit qu'il galope, soit qu'il vole, le conducteur de voitures publiques est le factotum de la société. Que de services n'a-t-il pas rendus ? Que de services ne rend-il pas et ne rendra-t-il pas ? On devrait lui voter des médailles, lui attacher des décorations sur la poitrine, lui ériger des statues ! Mais l'humanité est ainsi faite: elle méprise ceux qui lui sont utiles pour encenser ceux qui lui sont nuisibles !


Cependant, perché sur son strapontin, comme un cormoran au sommet d'un rocher, le conducteur de voitures publiques regarde onduler la foule à ses pieds, et rit sous cape, en sifflant un air de sa composition; car il est poète, il est artiste, notre homme !


Voyez-le plutôt.


Qui mieux que lui connaît les monuments d'une ville, leur histoire, leur chronique, leur légende! Qui mieux que lui sait la chansonnette en vogue, la toilette à la mode, le livre qui fait fureur! qui mieux que lui pourrait tirer les effets des causes, les causes des effets! Qu'il daigne ouvrir la bouche et il vous dira où va cette élégante, hermétiquement voilée; d'où revient ce monsieur enveloppé jusqu'aux yeux dans son cache-nez. Il a pressé les doigts délicats des plus grandes duchesses, causé avec les sommités de la littérature, de la peinture de la sculpture, de la science, de la diplomatie. Ses connaissances sont universelles, sa mémoire vaut une encyclopédie, son tact est infini. Astronome par nécessité, il vous prédira le beau ou le mauvais temps, comme la fleur des almanachs. Mais, malgré tous ses talents, le conducteur de voitures publiques appartient à la classe des incompris. O honte de notre siècle! Cependant s'il lui prenait fantaisie de parler à cet homme, que de faiblesses n'aurait-il pas à révéler sur votre compte, fières dames et orgueilleux gentilshommes qui passez, le dédain aux lèvres, devant son modeste sapin ! Grâces au ciel, il est bon, il est charitable, il est miséricordieux, le conducteur de voitures publiques ! Il a tout vu, il a tout appris, et comme le dit Dumas: il est l'homme des sociétés vieillies: la civilisation est venue à lui, il s'est laissé faire. Sa moralité est à peu près celle de Bartholo.


Passant du composé au simple, de l'entier à la fraction, nous allons, si le lecteur y consent, nous transporter sur la place Notre-Dame, à Montréal, et esquisser en deux traits de plume le conducteur de voitures publiques canadien.


Partout ailleurs qu'au Canada, le conducteur de voitures publiques, tout en conservant son cachet primordial, a su marcher avec le progrès. Mais ici il n'a pas bougé d'une seule ligne. Tandis qu'en Angleterre, en France, etc., il s'aristocratisait, sur les bords du Saint-Laurent, il demeurait fidèle aux traditions de nos aïeux. Aussi se moque-t-il de ses prétentieux confrères d'outre-Atlantique qui se font appeler cocher, et n'ambitionne-t-il que l'antique appellation de charretier. Ce non vénérable, il l'aime, il le chérit, il le respecte comme titre de noblesse. Malheur à qui le lui contesterait!
Si maintenant nous délaissons encore une fois le champ banal des généralités pour celui des particularités, si nous exilons l'entier pour patronner l'unité, nous vous apprendrons que Pierre Morlaix était charretier de profession, qu'il stationnait d'ordinaire sur la place Notre-Dame, devant l'église, qu'il marquait vingt-six ans, n'était pas beau garçon, mais possédait en revanche les plus belles bêtes de toute la paroisse de Montréal. C'étaient deux chevaux bais-bruns, à la robe soyeuse et luisante, aux longues balsanes blanches, portant haut la tête, trottant vite et menu, pas «malins en toute», comme disait leur maître, et faisant cinquante milles sans se fatiguer. Je vous laisse à penser si Pierre Morlaix était vain de son attelage! Vraiment il fallait le voir assis sur le siège de sa calèche, doublée d'étoffe gauffrée, il fallait le voir brûlant le pavé de la grande rue Saint-Jacques, par un beau jour d'été, il fallait voir avec quelle célérité il vous emportait les partis, le dimanche, à Monkland! Et l'hiver donc! Ah! l'hiver était le bon temps de notre ami. Dès que la neige étendait sa nappe de duvet sur la ville et les campagnes, Pierre remisait sa calèche, l'emmaillotait tendrement dans une housse de cuir imperméable et sortait son sleigh! Un superbe traîneau, ma foi, en velours cramoisi et tout drapé de splendides pelleteries qui retombaient jusqu'à terre ! Il en avait fait des jaloux, ce sleigh-là! Les charretiers de la place Notre-Dame, de la place Jacques-Cartier, du Marché-à-foin, se mangeaient-ils la langue chaque fois qu'ils apercevaient sa coque élégante rasant avec la rapidité d'une locomotive le sol argenté de concrétions cristallines. Dans leur envieuse fureur, quelques-uns n'avaient-ils pas comploté la perte du joli traîneau! Oui; mais Pierre, Morlaix était un rude gars! Il avait découvert la conjuration, fustigé d'importance les conspirateurs et son traîneau jouissait de l'estime publique. A peine arrivé à son poste le matin, il était retenu! Nul n'avait souvenance qu'il fût resté dix minutes inoccupé. Le samedi soir on l'assurait pour le lendemain, on se le disputait, et maître Pierre, afin de contenter tout le monde, le mettait généreusement à l'enchère! Alors, le traîneau montait, montait, montait! Les têtes s'échauffaient et souvent la location était adjugée sur une offre de quinze dollars. Pierre faisait claquer sa langue contre son palais; le gagnant jetait sur ses antagonistes un coup d'oeil de défi, et la foule, que ces scènes hebdomadaires ne manquaient jamais d'amasser, battait des mains.
Tel était Pierre Morlaix, ses deux coursiers, Carillon, la Brune et son sleigh, lorsque, par une nuit de janvier 18…, comme le brave phaéton revenait d'une course dans Griffinton, il fut frappé par cette interpellation significative:


 - Ohé !


Pierre ralentit l'allure de ses chevaux, se retourna, et à la lueur du réverbère voisin, aperçut un individu, embossé dans un ample manteau, à collet relevé, et coiffé d'un casque en fourrure.

—Approche ! fit ce personnage d'un ton bref.


Le charretier avança sa voiture près du trottoir, et dit:


—Embarquez.


L'inconnu sauta dans le traîneau, ramena soigneusement sur lui la robe de boeuf, bordée d'une bande écarlate.


—Où va-t-on, monsieur ? demanda Pierre.


—Faubourg Québec, et promptement !


Ces mots étaient à peine prononcés que Carillon et la Brune dévoraient l'espace avec la vitesse du vent.


Le froid était sec, la neige grinçait sous les patins du sleigh et des narines des chevaux s'élevait un nuage de vapeur blanchâtre, qui tranchait sur les teintes bleues, projetées par le firmament, nacré de perles étincelantes.


—Quelle rue ? dit Pierre, en franchissant la place Dalhousie.


—Rue de la Visitation.


—Quel numéro ?


—Marche. Je t'avertirai quand je voudrai descendre.


Habitué au caprice de ses pratiques, le charretier poursuivit droit son chemin jusqu'à la rue de la Visitation qu'il enfila trop brusquement, car le traîneau s'accrocha à une borne et se renversa sur le côté.


Heureusement les chevaux s'arrêtèrent d'eux-mêmes; mais Pierre fut lancé au milieu de la voie, ainsi que son voyageur.


—Maladroit ! s'écria celui-ci, en sa relevant. Ne pouvais-tu faire attention ?


—Excusez, balbutia le conducteur confus, et s'assurant qu'il n'était pas blessé.


—Allons, leste ! dit l'autre, en ramassant sur la neige, un objet qu'il avait sans doute laissé échapper et que Pierre Morlaix crut être un pistolet.


Ils reprirent leur place et se remirent en route. Mais au coin de la rue
Sainte-Catherine, l'inconnu posa sa main sur l'épaule de Pierre Morlaix:



—Voici un louis. Attends-moi ici; tu me ramèneras.


Ce disant, il sautait à terre, et disparaissait derrière un pâté de maisons.
Séduit par la générosité de son passager (afin de nous servir du terme local), Pierre l'attendit patiemment jusqu'au petit jour. A la fin, lassé de fumer des pipes, de s'agiter le corps, les pieds et les bras pour s'échauffer, il résolut de rentrer ses chevaux à leur écurie. Ensuite, avant de se coucher, il voulut nettoyer son traîneau. Mais quelle fut sa surprise de trouver sur le coussin un petit portefeuille de maroquin noir! Pierre l'ouvrit sans scrupule, en marmottant:


—C'est ce monsieur qui, sans doute, l'aura oublié! il ne manquera pas de le réclamer, et on le lui rendra.


Le portefeuille contenait vingt bills de cinquante piastres chacun et un billet, sans adresse et sans signature, ainsi conçu:


«Il ne tient qu'à vous de vous en assurer si vous le désirez. Il est chez elle.»


—Ça ne m'apprend pas grand'chose, dit le charretier en serrant le portefeuille dans la poche de son capot.

II

A l'époque où commence cette histoire, Montréal était loin d'occuper l'étendue qu'il embrasse maintenant. Le faubourg Québec, si peuplé aujourd'hui, ne comptait guère que quelques maisonnettes éparpillées à travers de vastes prairies marécageuses et sillonnées de ruisseaux. Sur l'emplacement du pâté actuellement borné par les rues Sainte-Catherine et Dorchester, Beaudry et de la Visitation, s'élevait une cahute en bois, appuyée contre quelques hangars et chantiers de la plus chétive apparence.
Cette cahute n'avait qu'un étage; autour régnait une galerie délabrée à laquelle on arrivait par un escalier de quatre marches. Le toit, couvert en bardeaux, se projetait en forme d'auvent au-dessus de la galerie et l'abritait tant bien que mal. Il était surmonté d'une lucarne-demoiselle, alors à demi enterrée sous la neige. La façade de la masure donnait au sud; elle possédait deux fenêtres et une porte basse ouverte à l'extrémité gauche vis-à-vis de l'escalier. Devant cette maison s'étendait la cour, ceinte d'une palissade en souches d'érable, grossièrement empilées les unes sur les autres. Des tas de fumiers, revêtus d'une épaisse couche de glace, et un poulailler, composaient les principaux ornements de la cour, où l'on pénétrait par une frêle barrière, retenue avec des liens d'osier en guise de gonds et fermant au moyen d'une corde qu'on nouait à une cheville fichée dans un montant disposé à cet effet.
La maison appartenait à une vieille femme. Habitation et habitante jouissaient d'une mauvaise réputation. Dans le voisinage on n'en parlait qu'avec terreur. Ceux que leurs affaires obligeaient à passer près de la résidence de la mère Guilloux, ne manquaient jamais de se signer, et le nom seul de la maritorne suffisait pour imposer silence aux enfants criards.
La mère Guilloux n'avait plus d'âge. On la disait veuve d'un matelot, que nul n'avait connu. Quand à elle, c'était une grande femme, sèche, osseuse, d'un aspect repoussant. Son visage ressemblait assez à une peau de parchemin desséchée, plissée, recroquevillée par la chaleur. Pommettes, maxillaires, saillissaient affreusement. Le front était étroit aux tempes, bas, déprimé, en grande partie caché par des mèches de cheveux blanc-sale qui s'échappaient d'un bonnet d'indienne dont la couleur primitive avait disparu depuis longtemps sous un triple enduit de graisse. De petits yeux ronds, forés en trous de vrille, un nez écrasé, aplati comme par un coup de marteau, une bouche énorme, dépouillée de sa lèvre supérieure et laissant à nu quelques crocs jaunâtres, un menton couturé par une cicatrice cruciale, aux bords de laquelle avaient crû des touffes de poils gris, achevaient de justifier l'effroi superstitieux que cette hideuse créature répandait autour de sa personne et de sa propriété.


D'où venait la mère Guilloux ? Problème !


Dix ans auparavant elle s'était installée dans la baraque que nous avons décrite, après l'avoir achetée à un pêcheur, et depuis lors elle y vivait Quels étaient ses moyens d'existence? Autre problème aussi insoluble que le premier.


Les commères du quartier prétendaient bien que la mère Guilloux entretenait doux commerce d'amitié avec le diable, et qu'elle devait à l'esprit malin les beaux louis d'or que chaque semaine elle échangeait au marché contre les primeurs de la saison; mais le diable est ordinairement un pauvre hère, plus chargé de conscience que de piastres, et nous doutons que malgré sa prétendue tendresse pour l'âme de la mère Guilloux il eût été capable de se constituer le banquier-pourvoyeur de son estomac.


Comment la mère Guilloux employait-elle ses journées ? Troisième mystère qu'aucun Oedipe n'avait pu percer.



Ce n'est pas qu'on n'eût tenté d'en déchirer le voile; Dieu merci ! à Montréal, aussi bien que partout ailleurs, il ne manque pas de gens plus enclins à soigner les intérêts des voisins que les leurs. La charité est si excellente vertu! Mais, en cette occasion, madame Charité s'était bourgeoisement cassé le nez. La mère Guilloux ou la Camarde, comme on l'appelait communément, témoignait peu de goût pour la société. Et les intrépides bienfaitrices qui avaient essayé de porter leur curiosité dans son asile avaient été dûment éconduites par le cerbère du logis, un certain chien-loup, malingre, décharné comme sa maîtresse, mais possesseur, au reste, de splendides mâchoires qui auraient émerveillé nos dentistes-osanores.


Ce chien-loup se nommait Hurleur.


En été, mons. Hurleur gîtait sous la galerie, en hiver il se promenait flegmatiquement au-dessus. Jamais il ne désertait son poste. Quelqu'un approchait-il trop près de la clôture, le fidèle portier s'élançait dans la cour, se dressait sur ses pattes de devant contre la barre transversale de la barrière, et montrait coquettement à l'audacieux ses dents blanches et aiguës. C'était vraiment un chien-modèle. Les Français lui auraient, sans nul doute décerné le prix Monthyon. Moins appréciateurs des nobles qualités que les Français, les Canadiens ne tenaient pas notre animal en haute estime. Au contraire: ils lui avaient voué toutes les malédictions imaginables. Un garnement,—de la pire espèce, nous aimons à le croire, ne s'était-il pas avisé de vouloir jouer un mauvais tour à ce prototype de la race canine ! Mais aussi il avait payé cher sa méchanceté! si cher que, sans l'intervention de la Camarde, sire Hurleur eût bel et bien dévoré le jeune fou, qui en fut quitte pour une épaule triturée et une demi-douzaine de côtes écorchées. Je vous laisse à penser si cet accident avait causé sensation! On parla de brûler la mère Guilloux, sa turne et son abominable gardien. Mais lorsqu'il fallut mettre le projet à exécution, ce fut comme au Conseil tenu par les Rats.


       L'un dit: Je n'y vais point, je ne suis pas si sot,
       L'autre: Je ne saurais. Si bien que, sans rien faire,
       On se quitta.


En fin de compte, il fut décidé que le «cas» serait soumis au constable. Inutile de reproduire les fioritures dont on enjoliva ce grief capital. Titillées par le poivre-long de l'anxiété, les langues manoeuvrèrent avec une facilité miraculeuse, et Belzébuth sait de combien d'infamies dites et inédites on chargea la veuve du matelot. Le magistrat écouta gravement les rapports des plaignants et promit qu'il opérerait le jour même une visite domiciliaire dans ce «repaire de monstruosités».


Effectivement, une heure après, il arrivait, accompagné de deux agents subalternes, devant la maison suspecte. Des groupes nombreux s'étaient formés à quelque distance, afin de juger si Satan aurait plus d'égards pour un officier public que pour de simples particuliers.


Déjà Hurleur poussait un grognement de sinistre augure, lorsque la Camarde parut sur la galerie. A la vue de la police, elle grimaça un sourire qui rehaussa encore la laideur de sa face. Ensuite, rappelant à l'ordre son chien-griffon, elle s'avança à la rencontre du commissaire.


—Madame, commença celui-ci….


La mégère l'interrompit en lui présentant un papier qu'elle avait à la main. D'un clin d'oeil le bailli l'eut parcouru, et on remarqua—chose étrange !—qu'il s'inclina aussitôt humblement devant la Camarde, et enjoignit à ses recors de se retirer; lui-même ne tarda pas à les rejoindre, en sortant de là cour à reculons.


Ici, permettez-moi de placer une ligne de points d'exclamation pour vous peindre l'ébahissement des spectateurs de cette scène !

Bon, criez-vous, c'était une princesse déguisée. Les salamalecs d'un honorable fonctionnaire de la cité démontrèrent victorieusement que toutes les imputations sur son compte étaient fausses, et que ses infirmités méritaient le respect, non les railleries. Ah ! que vous appréciez mal nos aimables Euménides du faubourg Québec ! Quoi ! vous avez la candeur de supposer qu'elles avaient entassé des montagnes d'hypothèses, sondé toutes les profondeurs de l'Enfer, bâti des forteresses de soupçons, interrogé tous les échos du «on dit» échafaudé pièce à pièce le plus formidable édifice d'interprétations connu de mémoire de femme, pour voir tout cela se dissoudre, s'évanouir, s'annihiler comme une vaine fumée, parce qu'il avait plu à un «policeman» anglais de courber le dos devant une «gueuse» !—Non, non, filles de Bretons et de Normands ne broutent guère au râtelier de la crédulité. Ce n'est pas elles qu'on mystifie aisément. Notre-Dame-de-Bon-Secours! pour changer leurs convictions, besoin est d'arguments solides, substantiels, palpables. Essayez de les prendre avec le miel de la politesse ou le vinaigre de la colère !


Donc après l'entrevue de la Camarde avec les agents de la police, madame
Raviot dit à madame Bouvet:


—Sainte Vierge ! què qu'aurait cru ça ? Not' bailli qu'est ensorcelé itou !


—En effette ! Pour le sûr, la vieille chipie y ait jeté in sort.


—Ah ! ben ! j'sommes fiarement préservées, à c't'heure, dans Montréal, ajouta une jeune fille, en rajustant sa câline que le vent avait dérangée.


—J'gage qu'il est protestant, c'particulier-là !


—Tout d'même qu'c'a s'pourrait !


—Des horreurs !


—Y iront drette dans la chaudière bouillante !


Ainsi de suite.


Voilà où en étaient la Camarde et sa demeure, quand l'inconnu que Pierre Morlaix débarqua à l'angle des rues de la Visitation et Dorchester, s'approcha de la maison maudite.

III

Notre personnage marcha droit à la barrière, détacha la ficelle qui la fermait, en homme accoutumé aux êtres, franchit la cour, donna une caresse au chien-griffon, qui, dérogeant à ses habitudes hostiles, était accouru gambader autour de lui, monta l'escalier et frappa à la porte quatre fois successives, et une cinquième, après une demi-minute d'intervalle.


Des pas ne tardèrent pas à se faire entendre de l'intérieur, puis un triple grincement de verrous, puis la Camarde parut, tenant à la main une chandelle de suif baveuse.


—Ah ! c'est vous, dit-elle d'une voix rauque; il est bien tard ! Nous désespérions…


—Mike est-il ici ?


—Oui, monsieur. Il est dans le cabinet du fond.


—Éclairez-moi, Juliette.


Ils se trouvaient alors dans une vaste cuisine sombre, malpropre, lambrissée de toiles d'araignée et de batterie de cuisine ébréchée ou rouillée. Un grand poêle en fonte occupait le centre de la pièce, dont le plafond était formé de solives grimaçantes et soutenues, ça et là, par des étais à peine équarris. Pour le plancher, il gémissait sous une couverture d'immondices visqueuse et glissante.


En un coin, des figurines de cire, s'efforçant de représenter le tableau de Jésus à la Crèche, jaunissaient dans leur châsse de verre fêlé.


L'atmosphère de cette cuisine était lourde, écoeurante. On y respirait une odeur de boucane et de graillon, que justifiaient des chapelets de poissons salés pendus à des crochets et un chaudron dans lequel roussissaient, en grésillant à l'ardeur du feu, de menus morceaux de lard.


La vieille prit un trousseau de clefs et se dirigea vers une porte latérale.


—Ou allez-vous ? demanda l'inconnu.


—Chut ! fit la Camarde en ouvrant la porte avec précaution.


—Est-ce que ce serait déjà fini ?


—Venez, monsieur Larençon.


Ils entrèrent dans une chambre dont l'aspect contrastait étrangement avec celui de la première pièce. C'était passer d'un ignoble taudis dans un riant boudoir. A la vérité, le mot boudoir est peut-être hasardé; mais en sortant de la cuisine, où tout exaspérait les sens, il était impossible de ne pas être délicieusement impressionné, par l'apparence coquette de cette chambre, tendue d'un joli papier rose satiné, à nids d'amour, et de laquelle s'échappait une douce senteur d'iris. L'appartement était petit, petit, mais gentil, mais gentil, à plaisir! D'abord, un beau tapis, bien chaud, bien moelleux pour reposer les pieds, un plafond bien blanc, bordé de moulures, avec une belle rosace, d'où descendait, par des cordons de soie, une lampe astrale, qui projetait des ondes de lumière vaporeuse.


Ensuite, c'était une table en acajou, une berceuse, une causeuse en velours orange, une fenêtre garnie de rideaux de brocard drapés en haut sous leur baguette de cuivre doré et retenus par des embrasses de même métal, enfin un lit perdu sous les plis de ses amples courtines en soie blanche, semée de bouquets de fleur. Si la variété des couleurs de cet ameublement n'accusait pas un goût raffiné, leur opposition flattait l'oeil et amenait sur les lèvres un sourire de bonne humeur.


—Voyez, dit à voix basse la mère Guilloux, en désignant le lit, elle est là.


Un éclair de joie illumina la prunelle noire de l'étranger.


—Quoi, dit-il, Mike a réussi?


—Admirablement; mais le drôle, en l'apportant, m'a semblé ivre. Il voulait la garder avec lui dans le cabinet; j'ai craint… vous comprenez ?


—Oui, répondit Larençon avec un geste de dégoût; le misérable en aurait bien été capable.


—Alors je lui ai dit que, selon vos ordres, elle devait être déposée dans cette chambre jusqu'à votre arrivée.


—Vous avez bien fait, Juliette… Mais fermez donc la croisée, elle doit être ouverte; je sens un courant d'air…


—Un courant d'air! c'est, ma foi, vrai; il doit provenir de la cuisine, car je me suis assurée que le châssis était fermé, quand nous eûmes couché la petite. Elle dormait, que c'était bonheur à la contempler! Vous voulez la voir?


—Sans doute.


La Camarde s'avança vers le lit sur la pointe du pied et écarta les rideaux.
Mais aussitôt elle lâcha une exclamation de surprise fort naturelle.


—Qu'est-ce? s'écria Larençon en regardant par-dessus l'épaule de la vieille:


—Envolée!


—Hein!


—Elle n'y est plus… elle est partie!


—Que dis-tu, malheureuse? fit l'étrange visiteur, en la repoussant
brutalement.



—Oh! grâce, grâce, monsieur Larençon! balbutia-t-elle d'une voix suppliante. Je vous jure….


—Arrière!


A cet instant un nouvel individu se présenta sur le seuil de l'appartement. Il était affublé de haillons adipeux: un chapeau râpé, sans forme, une sorte de houppelande, percée aux coudes, déchiquetée à l'extrémité des manches, sevrée de boutons, serrée à la taille par des lambeaux d'écharpe en laine, un pantalon de droguet troué aux genoux, et des mocassins déchirés.


Si l'enveloppe de ce personnage était peu attrayante, sa physionomie l'était encore moins. Il n'était guère possible d'imaginer visage plus hideusement laid. On eût dit le miroir de toutes les passions honteuses, une création de William Hogarth.


—Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il en chancelant. Ah! c'est vous, bourgeois; bon. Vous êtes content.. Mais comme y ont l'air chiffonné! qu'est-ce qu'elle a la Camarde ! Oh ! ne la battez pas… pif! paf! pan! Bateau! comme c'est touché! Attrape, mes amours ! bateau ! Est-ce que le bourgeois prétendrait… Ouf! il va la tuer, le diable m'emporte ! Heureusement qu'il a des gants le bourgeois, sans cela il s'écorcherait les doigts sur cette vieille carcasse déplumée ! Tonnerre ! voilà un coup de poing qui vaut trente-six chandelles!…. et ce coup de pied… Il faut tout de même qu'elle soit fièrement dure la Camarde!… bateau ! il en pleut aujourd'hui des indulgences ! Mais, ils vont réveiller… Oh ! Oh! je m'oppose, je m'oppose, je m'oppose, potence !


Là-dessus, notre homme s'élance sur Larençon qui, emporté par une colère indicible, frappait furieusement la mère Guilloux, et lui dit:


—Ohé, monsieur !


L'autre se retourna, l'oeil étincelant, les traits contractés par l'irritation:
—C'est toi, Mike ! Est-il vrai que tu l'avais enlevé?…


—Comment, si c'est vrai, bourgeois ! Cette satanée sorcière prétendrait-elle le contraire ?


—Tiens, dit Larençon en le conduisant vers la fenêtre, qui effectivement était ouverte…


—Eh bien ! répliqua Mike cherchant à comprendre, tandis que la Camarde profitait de cette circonstance pour s'enfuir.


—Eh bien, l'affaire est manquée !


—Bateau! que le diable m'emporte si je sais…


—Notre proie s'est échappée.


—Quelle proie ?


—Qu'as-tu fait, ce soir ? Tâche de me répondre correctement, quoique tu sois ivre comme un Polonais.


—Ce que j'ai fait, ce que j'ai fait, bateau ! ce que j'ai fait, oh ! j'ai gagné notre procès, bourgeois.


—Oui, mais où est l'enfant !


Mike courut au lit.


—Oh ! dit-il, d'un ton menaçant, après y avoir jeté un coup d'oeil, la
Camarde a voulu manger à ma botte de foin. Un moment, un moment!
Il sortit, et bientôt l'on perçut le bruit d'une violente dispute, ensuite un grand cri…


Larençon étonné se disposait à rejoindre l'Irlandais, lorsque celui-ci rentra.


Il tenait à la main un long couteau dégouttant de sang.


—C'est réparé ! dit-il froidement, en essuyant la lame de l'arme sur la manche de son habit.


—Mais l'enfant !


Mike parla durant plusieurs minutes à l'oreille de Larençon, et à la fin ce dernier, dont le visage avait donné des signes de satisfaction visible, s'écria:


—Parfait ! Tu as eu raison. Aussi bien il était temps d'en finir avec elle. Mais le chien !


—Le chien, bateau ! c'est juste le chien…. Oh ! j'ai mon idée. Ne vous inquiétez pas.


L'Irlandais sortit de nouveau, et Larençon se jeta sur la causeuse, ou il demeura près d'une heure plongé dans un abîme de réflexions.


Au retour de l'autre, il se leva.


—Partez le premier, dit Mike, en lui remettant entre les bras un enfant endormi.


Le mystérieux personnage examina une seconde la figure de l'enfant, l'enveloppa soigneusement dans son manteau, sauta par la fenêtre et disparut.
Mike alors défit le lit, renversa les matelas au milieu de la chambre, éparpilla les feuilles de maïs qui remplissaient la paillasse, saisit la lampe, mit le feu à trois ou quatre places différentes, sauta par la fenêtre et disparut à son tour.


L'aurore commençait à poindre.

DEUXIÈME PARTIE

L'ÉVASION

I

—Numéro 1. Onze heures! Rien ne bouge.


—Numéro 2. Onze heures! Bien ne bouge! reprit le deuxième factionnaire.


Ce cri, passé de bouche en bouche, et répété par toutes les sentinelles, fit le tour de la prison de Montréal.

II

La prison de Montréal était un bâtiment situé sur la rue Notre-Dame, presque vis-à-vis de la place Jacques-Cartier et adossé au Champ-de-Mars. Des murs élevés l'entouraient.


De cette prison, aujourd'hui, il ne reste que le pignon nord-est, la partie méridionale a été démolie pour faire place aux constructions du nouveau Palais-de-Justice, et il est bien à souhaiter que l'on se hâte de démolir ce pignon, espèce de bicoque qui jure affreusement à côté du plus beau monument public de la métropole canadienne.


A l'époque dont nous parlons, la prison de Montréal formait un parallélogramme long, composé de deux étages et d'un rez-de-chaussée.
Les deux étages étaient occupés par les simples délinquants; mais le rez-de-chaussée était affecté aux grands criminels. Ceux-ci étaient généralement parqués, deux à deux, dans des cachots vastes et assez bien aérés.

III

Si le lecteur consent à pénétrer avec nous dans l'un de ses cachots, au moment où les sentinelles s'envoient le mot d'ordre, il y trouvera deux prisonniers, avec qui nous aurons occasion de faire ample connaissance.


Malgré l'heure avancée de la nuit, les captifs ne dorment pas.


Bien au contraire, ils sont aux aguets, ils écoutent.


—Bon; le factionnaire est rentré dans sa guérite. Donnez-moi la lime,
Mike.


Et l'individu apostrophé passe à son camarade une petite lime finement trempée.


Puis l'on perçoit un léger son, acre, régulier, monotone, mais qui se confond avec les plaintes des girouettes tournoyant sur leurs hampes oxydées.


C'est le frottement du métal contre le métal; c'est le grincement de l'acier mordant le fer.


Les prisonniers travaillent à leur évasion.


Une obscurité complète enveloppe la cellule; au dehors il pleut à verse.


—Est-ce fait, monsieur Alphonse?


—Pas encore. Écoutez… on dirait que quelqu'un vient.


—Non, dit Mike, après une minute de pause. Vous pouvez continuer.


—Fini! s'écria bientôt Alphonse. Le barreau est scié. Il ne nous reste plus qu'à l'arracher. Prenons-le par le bas et tirons à nous. Chut! il me semble….


En effet, des pas sonores et cadencés résonnaient à quelque distance.


—La ronde, murmura Mike; tant mieux; il y aura maintenant moins de danger à craindre.


Les pas se rapprochèrent et s'éloignèrent lentement.


—A l'oeuvre maintenant ! dit Alphonse.


Les prisonniers empoignèrent le barreau à pleines mains, et animés de cette énergie fébrile, qui décuple les forces dans les positions périlleuses, le descellèrent en deux ou trois secousses.


—Ah! nous sommes libres! dit Mike, en bondissant de joie.


—Silence! Le plus difficile n'est pas fait. Avez-vous des cordes?


—Voici.


—Sortons!


A cet instant, la sentinelle voisine criait:


—Numéro 1. Onze heures et demie. Rien ne bouge.

IV

La fenêtre du cachot était de niveau avec le sol de la cour, et défendue seulement par une croisée cadenassée, un treillis en fil d'archal et six barreaux de fer.


Forcer le cadenas, briser le grillage, n'avaient été qu'un jeu pour les prisonniers; on a vu de quelle manière ils s'étaient débarrassés du plus formidable obstacle.


Le premier, Mike, se glissa à travers l'étroite ouverture et mit le pied sur le préau; Alphonse le suivit de près.


Sans prononcer une parole, l'un et l'autre se dirigèrent vers le mur d'enceinte.


Là, ils firent halte et s'assurèrent qu'ils n'avaient pas été remarqués.
Le ciel était noir comme l'ébène, et l'espace voilé par les torrents d'une pluie diluvienne.


On ne voyait pas à deux pas de soi.


—Allons, dit Alphonse, d'une voix à peine intelligible, lancez la corde et ne manquez pas le coup; il y va de notre salut.


D'un coup d'oeil, Mike mesura la hauteur de la muraille, dont le faîte paraissait faiblement à travers l'opacité des ténèbres, et déroulant une longue corde à noeuds, terminée par un crochet de fer, il saisit ce crochet à l'extrémité et le lança en l'air.


Il avait mathématiquement calculé la puissance de sa projection, car le crochet rasa le chaperon du mur, et alla se balancer par derrière.


Alors, Mike retira doucement sa corde, jusqu'à ce qu'il éprouvât de la résistance.


L'instrument était ancré au rebord du mur.


—A vous ! dit Mike.


Alphonse s'étant cramponné à la corde, commença de grimper. Son compagnon l'imita sur-le-champ.


Ils parvinrent heureusement au terme de leur ascension.


Déjà, ils s'apprêtaient à descendre, lorsqu'un cliquetis d'armes retentit. Mus par un même instinct, les deux fugitifs se couchèrent à plat-ventre.


—Numéro 1. Minuit. Tout….

V



Une détonation troubla le silence de la nuit. La sentinelle avait distingué des ombres qui se mouvaient sur le couronnement du mur.


Mike poussa une exclamation de douleur, et se laissa choir dans l'intérieur de la prison.


Se sachant découvert, Alphonse sauta vivement de l'autre côté.


Mais l'alarme était donnée. Les factionnaires extérieurs se tenaient sur le qui vive, tandis que le poste alors établi devant la Place Jacques-Cartier, se mettait en mouvement.


Alphonse était maladroitement tombé, et, dans sa chute, s'était blessé à la tête.


Par bonheur, toutefois, il ne défaillit point. Se relevant donc avec une agilité incroyable, il traversa le Champ-de-Mars et gagna la rue Saint-Louis, qu'il longea à toutes jambes.


Mais un soldat l'avait aperçu, et s'était mis à sa poursuite, ainsi que plusieurs de ses camarades. Le malheureux évadé, comprenant qu'il ne leur échapperait qu'en leur faisant perdre sa trace à travers le dédale de ruelles qui s'enchevêtrent dans le faubourg Québec, enfila d'abord la rue Perthuis, tourna à gauche, et enfin se jeta dans la rue du Loup.


Son sang coulait avec abondance, ses forces diminuaient insensiblement.

Alphonse se convainquit qu'il ne pourrait aller plus loin.



Ses oreilles bourdonnaient; il lui semblait ouïr crier de toutes parts;
«Arrêtez-le ! arrêtez-le


Éperdu, égaré, fiévreux, le fuyard se précipita dans une allée sombre, ouvrit une porte, et s'évanouit presque sur le seuil de l'appartement où il était entré.

VI

Les moeurs canadiennes ont conservé toute la naïve simplicité des anciennes moeurs françaises. Rien n'a été altéré ou oblitéré. L'Européen qui arrive au Canada se croit transporté parmi les Français d'avant la révolution de 89. Institutions, coutumes, préjugés, sont ici en vigueur comme ils l'étaient sous le règne de Louis XVI. Seule la langue a été adultérée. Il s'y est glissé quelques anglicismes. Mais encore ces adultérations ne sont-elles sensibles que dans les villes; les campagnes n'ont pas eu à les subir. Les habitants parlent le patois des paysans normands, et bien peu entendent l'anglais.


Cependant les moeurs canadiennes l'emportent sur les vieilles moeurs françaises, parce qu'elles sont généralisées et non localisées dans telle ou telle classe de la société. En d'autres termes, la même dénomination souvent est affectée aux usages de ce pays. Pour n'en montrer qu'un exemple, nous parlerons de la veillée.


Jadis la veillée était fort à la mode parmi les Français; à cette heure elle n'est plus guère connue que dans les petits villages éloignés des grandes routes. Dans les villes, on ne connaît que la soirée ou le bal. C'est là ce qui a remplacé la douce veillée, candide, bergère, sans apprêt, sans luxe, sans prétention, la veillée où l'on contait des histoires bien lugubres, où l'on caquetait, où l'on tillait, où l'on filait, où l'on dansait gaîment, et où l'on s'aimait plus avec le coeur qu'avec les lèvres.


Le Canada a échappé aux soirées ! Vraiment, nous l'en félicitons et nous souhaitons que toujours il ignore les ridicules et les inconvénients de la soirée.
Citadins et villageois, ministres et négociants, crésus et prolétaires, tout le monde donne des veillées sur les bords du Saint-Laurent, et c'est plaisir que d'assister à ces charmantes réunions, desquelles ont été bannis l'étiquette, la morgue, le froid décorum, et toutes les sottises empesées qui glacent les relations des peuples ultra-civilisés.


Lecteur, ce que nous venons d'écrire n'est pas brillant, tant s'en faut! c'est que nous avons pour les réflexions la même horreur que vous, et que notre plume a profité d'une distraction de notre cerveau pour faire des siennes; pardonnez-lui cette incartade qui, hélas ! ne sera probablement pas la dernière.

VII



Or, il y avait veillée, ce soir-là, chez Pierre Morlaix, demeurant au coin de la rue des Voltigeurs.


Pierre Morlaix était le plus riche charretier de Montréal. Il possédait alors deux calèches, trois traîneaux et quatre carrioles; en outre une douzaine de chevaux de traits, plusieurs lots de terrains, et la maison qu'il habitait, rue des Voltigeurs.


Jolie maison, ma foi!—coquette, pimpante, en briques rouges, striées de filets blancs, aux contrevents verts, et au toit de zinc,—un véritable nid d'amour!
Les veilleurs étaient réunis dans la salle.


Cette pièce était à peu près la même dans toutes les maisons des ouvriers canadiens à leur aise.


Si elle ne se recommande point par le luxe du décor et de l'ameublement, elle est unique pour la propreté. Pas de tentures aux murailles, mais une sorte de grisaille tirant sur le bleu-foncé; pas de tapis pour appuyer le pied, mais un parquet de sapin, lavé chaque matin, et d'une blancheur immaculée; pas de plafond lambrissé ou moulé, mais de petites solives bien équarries, et supportant le plancher supérieur.


Pour des meubles, la salle n'en a guère. A l'exception d'une huche, d'un buffet, d'une table pliante et de quelques chaises d'écorce, je ne sais pas trop ce qu'y pourrait trouver un encanteur.

Toutefois n'omettons pas certains traits caractéristiques.


La salle a une cheminée dont la tablette est généralement chargée de pieuses figurines, en cire ou en plâtre, et le manteau orné d'une splendide enluminure, représentant la victoire de saint Michel sur le Diable, ou la décollation de saint Jean-Baptiste, ou le Jugement Dernier. Souvent aussi, dans des cadres de bois noirci, pendus çà et là, vous remarquez les Quatre Saisons, ou un élégant, frisé, pincé, musqué, et paraphant Victor, ou une élégante, haute en couleurs, étranglée à la taille comme une guêpe, et signant Louise; enfin, au-dessus du buffet, votre oeil rencontre invariablement, placés à chaque extrémité, des courges, des citrouilles, ou des coloquintes, bref quelques membres de la famille des cucurbitacées, et, au centre, un pot de fleurs artificielles et plus fréquemment une corbeille de fruits en plâtre, coloriés avec un luxe inouï.


Voilà la salle canadienne, qu'en pensez-vous ?

VIII

Donc il y avait veillée chez Pierre Morlaix, demeurant au coin de la rue des Voltigeurs.


Et je vous promets que si jamais veillée fut joyeuse, ce fut celle-là.
Dieu de Dieu! comme les langues fonctionnaient!—de véritables machines à vapeur, quoi! et les pieds et les mains, et tout ce qui avait don de vie!
Les jeunes gens dansaient, et notre ami Pierre, assis sur la table, les jambes croisées, faisait l'orchestre à lui tout seul.


Vaillant orchestre, sur ma parole, quoiqu'il ne se composât que d'un instrument—le violon de maître Pierre.


—Et en avant deux! criait notre ménétrier, en se trémoussant à droite, à gauche, avec la frénésie d'un artiste consommé.


Et les couples s'avançaient, souriant, babillant rougissant, sautillant, se coudoyant, se poussant, se heurtant; et il y avait plus de gaîté, plus d'entrain, dans ce petit quadrille, exécuté au son d'une musique criarde, discordante, impitoyable, que dans les grands bals où l'on marche, le corps droit comme un I, les bras pendants le long des hanches, les jambes raides, compassées, aux accords d'une musique aride, difficile, savante. Et c'étaient de joyeuses exclamations, de vives interpellations, de bruyants propos, de frais éclats de rire, et, dominant le tout, la voix de Pierre reprenait:


—En avant les deux autres!


Puis, venaient la gigue, les rills, les cotillons, et tout cela sur quelques-uns de ces bons vieux airs de la vieille France,—airs, à notre goût, cent fois préférables à la plupart de ces compositions modernes, qui n'ont d'autre mérite que de faire ressortir le travail de l'exécutant et de désespérer le danseur.

IX

Pendant que les jeunesses s'ébattaient, les commères causaient, groupées dans un coin.


—Tout d'même que c'est z-honteux, pas vrai? dit la vieille madame
Morlaix, en piquant son aiguille à tricoter dans ses cheveux.


—Oui, en effette, répliqua madame Raviot.


C'est pas pour dire, mais la fille au père Sauvageot, porter des bracelets en or vrai, ça sent… hein!


—Moi, d'abord, j'vas défendre à not'Marie de voir c'te coureuse, ajouta une troisième.


—Et que vous aurez raison, ma'ame Roger; c'est pas pour dire, mais ces créatures-là… hein! car enfin, quand on porte des bracelets en or vrai…


D'abord elle n'était pas à la messe c'te dernier dimanche.


—P't'êt'ben qu'elle était malade, dit une âme plus charitable.


—Malade! ah! ouiche! j't'en moque, mère Cadet. A preuve qu'elle n'était pas malade, c'est que j'l'ai vue farauder tantôt dans la rue St-Jacques.


—Et moi aussite.


—Y avait un original qui la suivait par darrière, c'est pas pour dire… mais y n'avait pas bonne façon, c'mirliflor-là.


—J'cré ben, pisque l'ai vu itou qui y parlait.


—Si j'avions une gourgandine comme c'telle-là, moi et mon homme, Jésus, Sauveur! j'saurions la remettre dans la bonne voie, comme dit m'sieur le curé.


—C'est pas pour dire, mais elle n'est pas indifférente, la Victorine.


Avec un petit brin de conduite, elle vous aurait trouvé un bon parti.



—Y a des parents ben malheureux-t-avec leux enfants. L'père Roger qu'est-z-un si honnête homme!


—Et sa femme; la meilleure femme d'la ville, une travailleuse s'i y en a une.


—La coquine, déshonorer de si braves gens! Ah! l'monde d'aujourd'hui n'est pas l'monde d'not'temps, dites donc, ma'ame Morlaix. Aurait fallu qu'nous afficotions comme les créatures d'à c't'heure.


—Ah! ben oui, bonne Sainte-Anne, j'aurions pas été d'la noce.


—C'est pas pour dire, mais si toutes les filles se conduisaient comme c'te chère Angèle!


—Pour le certain, ma'ame Roger, qu'Angèle est un'fille modèle. C'est sage… sage comme une image!


—Pauv'p'tite, ça n'a pourtant ni père ni mère.


—Et d'puis qu'elle peut gagner sa vie, elle n'est à charge à personne, dit la mère Morlaix. Elle est fière, dame! Not'Pierre l'a priée de rester cheux nous, mais n'y a pas eu moyen.


—Arr'gardez-m'là, un peu, danser! Queue gentille tournure! et d'l'inducation, c'est pas pour dire, mais vous l'avez joliment bien élevée, ma'ame Morlaix.


—Pour le sûr, j'n'avons pas liardé, c'est qu'aussite, elle apprenait comme un ange.


—Bon, v'là, le gros Jacques qui y parle à l'oreille; j'parie qu'y voudrait lui en conter!

X

La jeune fille, sur qui venait de tomber la conversation des bonnes dames, répondait en ce moment à une question de son cavalier:


—Non, monsieur Jacques; je ne puis consentir.


—Mais, Angèle?


—Une autre que moi regarderait votre prière comme une insulte. Je veux bien vous excuser; mais de grâce, cessez.


—Méchante! vous ne m'aimez pas.


—Non, en vérité, pas ce soir. Fi, monsieur, vous devriez rougir de vos propositions!


—Mais quel mal?


—La pastourelle! A vous!


Jacques, rongeant sa mauvaise humeur, fit quelques pas en avant, et retourna prendre sa partenaire, pour la conduire à son vis-à-vis.


—Décidément, vous refusez! lui dit-il.


—Décidément, je refuse et vous défends de renouveler vos tentatives, répliqua-t-elle d'un ton sec.


—Vous ne m'aimez pas.


—Soit.


La contredanse était achevée et minuit sonnait.


—Allons, enfants, il est tard, dit une maman. Il se fait temps de partir.


—Encore une ronde! répondit en écho Pierre Morlaix, raclant sur son crin-crin le motif de la ronde.


Déjà une gracieuse chaîne, aux anneaux féminins et masculins, s'était bouclée autour de la salle, et douze gosiers, sonores et mélodieux, disaient:


             Avant que de nous quitter,
             Il faut chacun contenter,
             Contentez, la chose est belle!
             Entrez-y, mademoiselle,
                 Faites un tour,
                 A l'entour,
             Embrassez vos amours.


La versification n'était pas riche, mais ce refrain est si doux, si avenant! Et puis, nos veilleurs se moquaient pas mal de la prosodie!


Jacques, à la onzième reprise, pénétra dans le cercle qui, tout aussitôt, tourbillonna vivement autour de lui:


             Avant de nous quitter,
             Il faut chacun contenter.
             Contentez, etc.


Le couplet fini, Jacques hésita une seconde; ses regards parcouraient l'écrin de beautés qui attendaient qu'il fixât son choix. Son dépit le poussait à piquer la jalousie de son amante, mais son coeur fut meilleur conseiller, et le jeune homme s'approcha délibérément d'Angèle, à laquelle il dit en la baisant au front:


—Me pardonnez-vous?


—Vous ne le méritez guère.

XI

La veillée était terminée, on se sépara cordialement, le sourire aux lèvres, comme on s'était abordé. Les cavaliers reconduisirent leurs belles, et Jacques accompagna son amie jusqu'à la rue du Loup.


Là, ils se quittèrent.


Angèle s'enfonça dans une allée sombre qui menait à son domicile; et, comme l'obscurité lui causait un certain effroi, elle rentra dans sa chambre en fredonnant:


             A la claire fontaine,
             M'en allant promener,
             J'ai trouvé l'eau si belle
             Que je me suis baigné.
             Il y a si longtemps
             Que….


Mais à ce chant succéda tout à coup un cri d'épouvante, le pied de la jeune fille avait rencontré un obstacle, et elle était tombée tout de son long sur un corps humide !

XII

La peur est le fruit de la surprise soulevée à son plus haut degré. Nul au monde n'est exempt de ce mouvement de l'âme qui stupéfie les sens et désespère la raison. La peur se produit à chaque instant. Les philosophes stoïciens, qui s'exerçaient à l'insensibilité complète, eux qui étaient parvenus à glacer le rire, à dessécher la source des larmes, n'ont pu triompher de la peur.


La peur est un des éléments de notre existence, puisque cette existence est un éternel composé d'espoir et de déception.


Mais il y a deux sortes de peur, la peur subite, immédiate, instantanée, celle qui grossit les objets, leur donne une puissance ou des formes surnaturelles, anéantit spontanément les fonctions de notre intellect et parfois même les fonctions de notre organisme physique, et la peur qui se glisse dans les actes les plus ordinaires de la vie, quand on désire la réussite ou l'insuccès d'une entreprise.


Celle-ci est purement mentale; toutefois, son prolongement peut aussi affecter plus ou moins l'économie animale.


Celle-là est plutôt une sensation qu'un sentiment, car elle agit avec une violence extrême sur le corps: les défaillances, la syncope, l'apoplexie, la folie, la mort en sont souvent les suites funestes.


Fait étrange! les choses ou les êtres les plus communs, peuvent provoquer la peur chez les plus grands génies: on en a vu s'évanouir à l'aspect d'une araignée, d'une grenouille, d'une souris, etc. Mais ce qui est plus propre à susciter cette passion, comme l'appelle Lafontaine, c'est l'apparition soudaine d'un cadavre; il est peu de personnes qui, entrant par hasard dans une chambre, et se trouvant face à face avec un individu mort, ne reculeront d'épouvante. Cette impression est plus vive encore, lorsque l'obscurité nous environne, car la simple obscurité suffit pour engendrer la frayeur; aussi, chère lectrice, je vous laisse à penser, après vous avoir demandé pardon de la précédente digression, je vous laisse à imaginer si mademoiselle Angèle se sentit terrifiée en tombant, au milieu d'épaisses ténèbres, sur un corps humide.

XIII

Mais, mademoiselle Angèle était fière, comme nous l'a appris la vieille madame Morlaix, par conséquent elle était brave. La première émotion calmée, elle se relève, et, quoique toute tremblante, elle court à une petite table où elle a coutume de déposer une boîte phosphorique. Elle allume sa lampe, et revient près du corps.


—Sainte-Marie, mère de Dieu, priez pour nous! s'écria-t-elle en apercevant le sang qui inondait la face d'Alphonse; cet homme a été assassiné! Au secours!
Mais Angèle n'a pas de voisin, son cri ne trouve pas d'écho.


Alors, maîtrisant ses craintes, elle prend son pot-à-l'eau, une serviette, et, s'agenouillant à côté du blessé, commence de lui laver le visage.


Les traits de l'inconnu sont pâles comme ceux d'un mort, ses yeux fermés, ses lèvres décolorées, mais son pouls bat faiblement. La jeune fille conçoit une espérance. Avec un peu de charpie, appliquée sur la plaie, elle arrête l'effusion du sang, puis saisissant le flacon d'eau de Cologne qui sert à ses ablutions, elle en humecte les lèvres du patient et lui en frotte le front et les narines.


Longtemps ses efforts sont inutiles, mais le pouls monte insensiblement, la chaleur ramène le coloris sur les joues de l'évadé, Angèle redouble ses lotions et ses frictions, et enfin Alphonse ouvre à demi les paupières, en murmurant:


—Où suis-je?

XIV

Le croira-t-on? ces trois mots épouvantèrent plus mademoiselle Angèle, que sa chute à son entrée chez elle.


Elle recula, timide, palpitante, incapable d'articuler une réponse. Tant qu'elle avait eu affaire à un être inanimé, sa pitié naturelle, cet instinct qui invite toutes les femmes à secourir la faiblesse, avait étouffé ses appréhensions pour guider son coeur et sa main. Mais quand le blessé renaquit à la vie, la position changea. Mille pensées, mille craintes envahirent le cerveau de la jeune fille. «Quel était cet homme? d'où venait-il? Comment s'était-il introduit dans son domicile! Si c'était un voleur, un meurtrier, un incendiaire!»


Cependant, Alphonse fit un mouvement:


—J'ai soif, dit-il, en essayant de se mettre sur son séant.


La frayeur d'Angèle augmenta; car elle s'aperçut alors seulement du désordre qui régnait dans la toilette de l'étranger, dont les vêtements déchirés étaient maculés de fange et de sang.


—J'ai soif, répéta Alphonse, qui était parvenu à fixer perpendiculairement son coude au plancher et à placer sa tête dans le creux de sa main; donnez-moi à boire.


Sa voix avait des inflexions si suppliantes, si douloureuses, qu'Angèle, se reprochant la pusillanimité qu'elle venait de manifester, s'empressa de lui offrir un verre d'eau. Un regard plein de gratitude la remercia de ce service.
Le malade prit le verre, mais ses doigts affaiblis ne purent en supporter le poids, et la gentille infirmière fut obligée de se baisser pour l'aider à porter le vase à ses lèvres.

IV

L'imagination d'un artiste aurait peine à inventer un tableau plus émouvant que celui-là dont le hasard s'était chargé de poser les personnages et de broyer les couleurs.


Pour encadrement une chambre à demi plongée dans l'ombre; au premier plan, éclairée par la clarté douteuse d'une lampe, une gracieuse figure d'enfant, resplendissante de fraîcheur et de jeunesse, accroupie devant un homme étendu,—la moitié de la face ensevelie dans le clair-obscur, l'autre moitié, blanche, livide, marbrée de taches sanguinolentes, les cheveux luisants, plaqués contre les tempes,—lui présente un verre d'eau, en soutenant la tête de l'objet de ses soins, avec son bras passé, doux oreiller, autour de son cou; au second plan, apparaît confusément la forme d'un lit caché par des rideaux d'indienne.


Il y a, dans le profil de l'homme, quelque-chose qui rappelle le visage du Christ dans la Descente de Croix de Rubens. La jeune fille se montre à nous comme la Charité.


Le tout a un caractère lugubre et doux à la fois.


Si la tête et la posture de l'homme évoquent à l'esprit des idées sinistres, si le frisson court par tous les membres, en contemplant cette masse inerte, de laquelle le souffle semble près d'expirer, l'attitude de la femme, la compassion pleine d'anxiété rayonnant sur sa physionomie, font souvenir de ces anges que Dieu nous envoie dans nos rêves, pour soulager nos misères humaines par la promesse d'une vie meilleure.

XVI

Alphonse but lentement, puis il attira à lui là main de sa bienfaitrice, et la baisa.


—Comment vous trouvez-vous maintenant? hasarda Angèle n'osant retirer son bras.


L'évadé l'examinait d'un air étonné et reconnaissant.


—Souffrez-vous toujours, dit la jeune fille en inclinant ses longues paupières.


—Je ne sais! je ne sais!


—Voulez-vous que j'aille chercher un médecin?


—Un médecin! non, non! oh! je vous en conjure… Tenez, pardon, mademoiselle… pardon… je suis mieux… bien! je vais m'éloigner…


Alphonse tenta en effet de se soulever; mais ses forces lui firent défaut, et sans l'appui d'Angèle, sa tête serait tombée lourdement sur le plancher.


—Attendez, un moment, dit-elle, je cours mander le docteur.


—De grâce, mademoiselle, qui que vous soyez ayez pitié d'un malheureux; ne me livrez pas à mes bourreaux!


Angèle tressaillit.


—A vos bourreaux?


—Ce soir, je me suis échappé de la prison.


—De la prison, juste ciel!


—Soyez sans inquiétude, mademoiselle; je ne suis ni un fripon, ni un faussaire; mais j'avais été incarcéré pour délit politique, et cette nuit, je suis parvenu à briser mes fers. On m'a poursuivi. Traqué par les soldats, blessé, ne sachant où j'allais, ce que je faisais, je me suis jeté dans cette maison… et… tenez, mademoiselle… entendez-vous?… oh! entendez-vous?… ils sont dans la rue… là… ils me cherchent… ils vont entrer ici!… Oh! je suis perdu… Par grâce, pour l'amour de votre mère, mademoiselle, cachez-moi… défendez-moi… Ils viennent, ne les laissez point entrer…


Alphonse ne se trompait pas: les fantassins, partis à sa piste, rôdaient autour de la demeure d'Angèle, en poussant des vociférations et d'horribles blasphèmes, et, déjà, quelques-uns d'entr'eux, avaient mis le pied dans l'allée qui précédait la chambre de la jeune fille.

XVII

Angèle se leva, courut à la porte, et la ferma au verrou. Puis revenant vers Alphonse:


—Essayez de vous traîner, dit-elle.


Le jeune homme parvint à se mettre debout, et s'appuyant sur l'épaule de sa protectrice, entra dans un petit cabinet attenant à la chambre.


—Restez ici et ne bougez pas, lui souffla Angèle, qui, aussitôt, retourna dans la pièce principale.


On frappait à la porte. Angèle éteignit la lampe et se jeta tout habillée sur son lit. Les coups redoublèrent contre le frêle panneau de pin, et la jeune fille, tremblante, allait essayer de répondre, lorsque l'audition du dialogue suivant l'engagea à rester muette.


—Que faites-vous là, vous autres?


—Mais, sergent, on a aperçu le prisonnier de ce côté.


—Est-ce une raison pour troubler l'ordre public? Allons, décampez!
D'ailleurs, on l'a vu il n'y a qu'un instant filer le long du quai.


—Dick prétend qu'il s'est introduit dans cette allée.


—Oui, by God, j'en suis sûr. Tenez, regardez, voici des empreintes humides sur le plancher.


—Bast! c'est un soulier de femme!


—Hors d'ici! cria le premier interlocuteur. Au quai. En avant! marche!


Ce commandement reçut aussitôt son exécution. Le bruit des voix, le son des pas s'éteignirent peu à peu dans le lointain, et l'on n'entendit plus que les sifflements du vent et le clapotis de la pluie qui tombait sur un sol fangeux.

XVIII

Le départ des soldats détourna le poids qui oppressait la poitrine d'Angèle. Le premier mouvement de son coeur fut un mouvement de reconnaissance au maître de nos destinées. Ensuite elle sauta à bas de son lit, ralluma la lampe et courut au cabinet. Mais avant de tourner la clef dans la serrure, Angèle s'arrêta. Sa timidité, bannie par l'imminence d'un péril renaissait escortée de craintes sans objet, de palpitations, d'irrésolutions. Toutefois, après quelques pourparlers avec sa raison, la jeune fille se décida à ouvrir. Alphonse s'était assis sur un coffre qui renfermait la plus grande partie des effets de notre héroïne.


—Ils sont partis; vous pouvez être tranquille, lui dit-elle d'un air presque embarrassé.


—Partis! répliqua-t-il; oh! comment pourrai-je jamais m'acquitter envers vous, mademoiselle!


Angèle balbutia une phrase inintelligible, et l'évadé reprit:


—Partis! ils sont partis! il faut partir aussi moi!


En disant ces mots, il se dressa et se soutint à la cloison de la pièce; mais voulant ensuite avancer, ses genoux flageolèrent sous lui, il trébucha, et sans le secours d'Angèle, serait encore tombé à terre.


—Vous êtes trop faible pour marcher.—insinua-t-elle, avec cette douceur persuasive qui rend la voix des femmes si éloquente quand elles désirent une chose.—Restez ici, je ferai un lit dans ce cabinet et demain matin…


Alphonse ne demandait pas mieux que d'obéir. Bientôt Angèle, avec son propre matelas et quelques couvertures, eut confectionné un lit, et prenant goût au métier de garde-malade, elle pansa la blessure de l'échappé, lui fit boire du bouillon chaud, et dit, en le quittant:


—Maintenant, monsieur, couchez-vous. Le repos vous fera du bien. Si, par hasard, vous aviez besoin de quelque chose, n'oubliez pas de frapper.


Ému jusqu'aux larmes par les témoignages de cette adorable bienveillance, et ne trouvant pas d'expression pour manifester sa gratitude, Alphonse prit la main de la jeune fille et la porta doucement à ses lèvres:


—Oh! merci! merci! murmura-t-il. La vertu n'est donc pas un vain mot, une affaire d'hypocrisie et d'ostentation! Oh! merci! merci, mademoiselle! Mais, je vous en conjure, dites-moi votre nom, afin que ce nom je le révère comme on révère le nom de sa mère, jusqu'au dernier soupir.


—Angèle, répondit la jeune fille.


—Angèle! Dieu inspira votre marraine.


…………………………………………………………..


Une demi-heure après, Alphonse dormait d'un sommeil agité, mais Angèle était en proie à une fiévreuse insomnie.

XIX

Qu'est-ce que l'amour? Qui pourra me dire ce que c'est que l'amour? Depuis l'origine des choses, on s'est efforcé de définir ce sentiment qui embrase deux êtres de sexes différents d'une flamme souvent inextinguible: L'amour, s'écrient les philosophes cosmogoniques, est le principe de tout: l'amour, affirment les réformateurs, sera la base des sociétés futures; l'amour, chante le poète, c'est le bleu de l'éther; l'amour, prononce l'artiste, c'est l'idéal du beau; l'amour, écrit le psychologiste, c'est de l'égoïsme à deux. Voilà bien des solutions! Laquelle est la vraie, laquelle est la meilleure? Vous hésitez! Hélas! vous avez raison, car lorsque vous avez interrogé philosophe cosmogonique, réformateur, poète, artiste, psychologiste, vous ressemblez à l'Astrologue de Lafontaine. En voulant étudier les astres, vous vous êtes jeté dans un puits. L'amour est donc un phénomène indéfinissable. Nous l'appelons phénomène, parce que les étrangetés les plus incroyables, les accouplements les plus disparates, les contrastes les plus choquants, les anomalies les plus révoltantes, naissent de l'amour beaucoup plus souvent que le simple, le naturel et le vraisemblable. C'est surtout en amour que l'observation de Napoléon est juste: On devrait rayer le mot—impossible—du dictionnaire. Pas un de nous qui ne marche en ce monde guidé par le phare de l'amour. Le Szaffle d'Eugène Sue est un monstre. L'homme, engendré par l'amour, vit par et pour l'attraction qui lui donna l'être. C'est là le signe de sa faiblesse, son péché originel. A la nourrice ses premières affections, à la famille son attachement, ensuite à la femme sa tendresse, aux enfants plus tard ses caprices. Fiers, intraitables, cuirassés de dédain, de morgue, d'indépendance pour les indifférents, nous sommes doux, flexibles, timides, esclaves pour ceux que nous aimons. Hercule et Omphale, David et Bethzabée, Samson et Dalila, Holopherne et Judith:—les exemples abondent dans l'histoire ancienne; ils fourmillent dans l'histoire contemporaine. Et qu'on n'imagine pas que cette servitude soit volontaire; non, l'homme fort répugne à s'humilier même devant ceux qu'il aime; mais ses intérêts commandent cette soumission, et il plie respectueusement. Ses intérêts, disons-nous, car, abstraction faite des passions, l'homme sent la nécessité de ménager ceux qu'il aime, et il les ménage, moins à cause des qualités qu'il reconnaît en eux, qu'à cause du profit qu'il tirera de ces qualités.—L'amour égalise les rangs; c'est le grand niveleur chargé de transformer insensiblement la société, et d'entretenir cette sève de perfectibilité dont Dieu a déposé quelques gouttes au fond de notre âme, desséchée par le souffle de l'infortune. L'amour, proprement dit, celui qui enflamme à la fois un homme et une femme, cet amour est le plus énergique de tous. Son contrôle sur nous est omnipotent; et nos efforts pour le repousser, quand il nous enchaîne, ces efforts n'ont, la plupart du temps, d'autre résultat que de river plus solidement les fers dont nous voudrions nous débarrasser. Fruit d'un regard, d'une parole, d'un frôlement de robe, du récit d'une aventure, d'un son, d'un rien, l'amour tombe le plus souvent à l'improviste sur le coeur. Parfois l'explosion est soudaine, parfois elle se fait attendre; mais dans ce cas le feu couve, brûle sourdement et finit par éclater avec une violence d'autant plus grande qu'il est resté davantage invisible. Alors, comme auparavant, il fait aliment et combustible de tout ce qui devrait l'étouffer. Les obstacles, les déceptions, les rebuffades, les mépris l'attisent, l'espérance le nourrit, l'idéal le grandit, la réalité l'étouffe. On a répété à satiété que le mariage était l'éteignoir de l'amour, ajoutons—ce que plus d'un penseur a dit ou écrit avant nous—que la possession de l'objet aimé est le cénotaphe de l'amour; et nous pourrons—à l'instar de maints confrères—nous vanter d'avoir commis bon nombre de lignes sans utilité pour la science, quoique non sans utilité pour les marchands de papier, ce qui prouve qu'en métaphysique comme en physique, il n'y a rien d'inutile ici-bas; Amen !

XX

L'aurore se montra souriante, radieuse; bientôt un rayon de soleil, aux teintes molles et rosées, vint se tamiser à travers les persiennes de la fenêtre de mademoiselle Angèle et s'ébattre sur le plancher de sa chambre.


La jeune fille se leva et s'approcha du cabinet. Elle frappa timidement, mais sans recevoir de réponse. Après avoir attendu une minute ou deux, Angèle se détermina à entrer.


Alphonse était couché; son corps frissonnait, ses dents s'entre-choquaient, il avait le visage inondé de sueur, et ses grands yeux ouverts, immobiles, annonçaient l'égarement.


Angèle s'approcha et lui prit le bras:


—Êtes-vous plus malade?


Il resta silencieux sans changer de posture. Son haleine était chaude et bruyante.


—Il a la fièvre! une fièvre cérébrale! murmura la jeune fille! Mon Dieu! quelle affreuse situation pour tous deux! Que faire? Appeler un médecin. Il n'y faut pas songer! Le garder ici, près de moi? On s'apercevra de sa présence! Et les soins qui lui manqueront… mon Dieu! mon Dieu! qui pourra me tirer d'embarras?… Mais… oh! oui, c'est ça! oui! mon bon ami Pierre! oh! il ne me refusera pas! j'en suis certaine. Allons, je cours chez lui, avant qu'il ne soit parti.


En achevant ces mots, mademoiselle Angèle jeta une mante sur ses épaules; et, après avoir enfermé son protégé à double tour, se rendit précipitamment à la rue des Voltigeurs.

XXI

Il était cinq heures à peine.


Debout sur le seuil de sa porte, Pierre Morlaix fumait une pipe, tandis que sa mère préparait le café.


—Ah! ah! c'est toi, fillette, dit le charretier, en voyant Angèle; mais quoi, si matinale! viens-tu déjeuner avec nous?


—J'aurais à vous parler, répondit-elle à mi-voix.


—A me parler, à moi! parle, fillette, parle! je suis tout oreilles.


—Pas ici… On pourrait nous entendre.


—Oh! oh! c'est donc sérieux! mais comme te v'là faite! Seigneur Dieu! est-ce que tu serais malade?


—Non, non. Entrons dans la salle.


—Comme il te plaira! dit le charretier, en frappant sa pipe sur le revers de sa main, pour en faire tomber les cendres; comme il te plaira! fillette. Mais puisque te v'là, tu prendras bien une tasse de café avec nous; ça n'empêchera pas de déboutonner ton petit coeur.


—Du tout. Ce que j'ai à vous dire est très-pressé. Il n'y a pas un moment à perdre.


—Pour lors, j'écoute.


Ils étaient dans la chambre. Angèle narra brièvement au charretier ce qui lui était arrivé depuis son retour chez elle. On s'imagine aisément la surprise du brave Pierre en entendant un pareil récit. Il poussait des exclamations, lançait force «Bateau!», «Tonnerre!» et épuisait toutes les interjections que lui fournissait son vocabulaire admiratif.


—Eh bien! dit Angèle, en terminant; il faut aviser!


—Diable! oui, il faut aviser! répondit le charretier, se grattant le front suivant son habitude, lorsqu'il était contrarié.


—Nous ne pouvons songer à rendre ce pauvre jeune homme aux gens de police.


—Aux gens de police! le rendre aux gens de police! Que non, que non! rendre un Canadien à ces brigands d'policemen! j'aimerais mieux être pendu en haut du clocher de l'English Church.


—Oui, dit en souriant Angèle, je sais que vous n'aimez pas énormément les hommes de police; mais cela…


—Bon, bon; j'y suis. Attends, je vas dire un mot à la mère, puis atteler mes chevaux à la calèche couverte, et si ce particulier est ce qu'il prétend être, nous le garderons caché ici… où il ne manquera de rien.


—Excellent ami! Oh! que je vous embrasse, s'écria Angèle, dans un élan de reconnaissance qui prouvait que son coeur…


(Mesdames nos lectrices, veuillez nous excuser: une médisance, peut-être bien une calomnie allait glisser de notre plume, quand heureusement, nous nous sommes aperçu qu'il était temps de finir ce chapitre).

XXII

Et Pierre courut à l'écurie, atteler ses meilleurs chevaux—les rejetons de Carillon et la Brune, deux maîtresses bêtes dans leur temps, mais, hélas! descendues de vie à trépas, depuis une dizaine d'années—à sa calèche couverte tandis que la vieille madame Morlaix disait à à Angèle:

—Mais qu'est-ce qu'y a donc, mon enfant; Jésus Seigneur! comme tu sembles tout ahurie! et not'Pierre qu'est sens devant darrière itou, d'pis qu'test-entrée?


La jeune fille s'empressa de conter à la veuve ce qui lui était survenu.


—C'pauvre cher garçon, s'écria la mère Morlaix, est-y ben sévèrement blessé?


—J'espère que ce ne sera rien; quelques jours de repos…


—Crés-tu?


—Dame!


—Mais, encore, queu tournure a-t-y? T'paraît-t-y ben comme y faut? C'est terrible! mon divin Sauveur! un'aventure comme c't'elle-là. Qu'est-ce qui aurait jamais imaginé, mon enfant? tout d'même que l'monde d'aujourd'hui est un drôle de monde! Mais est-y jeune, est-y vieux, car enfin! c'est ben curieux que c't'histoère-là? Comment qu'tu l'appelles?


—J'ignore son nom, répondit Angèle, trop occupée par le tourbillon d'idées qui roulaient dans son cerveau, pour accorder une constante attention à la loquacité de la bonne vieille.

XXIII

En ce moment, un individu entra dans la salle en s'écriant familièrement:
—Bonjour, ma'am Morlaix et la compagnie!


C'était Jacques, le «cavalier» qui, la veille, avait reconduit Angèle à sa demeure.


Celle-ci frémit involontairement.


—Bonjour, mademoiselle, ajouta-t-il ensuite, en s'inclinant devant la jeune fille. Vous êtes aussi matinale que l'aurore, et je suis enchanté de voir que notre veillée n'a pas flétri les roses de votre teint.


Maître Jacques débita ce madrigal comme un perroquet qui puise ses inspirations dans sa mémoire, et qui est enchanté de saisir l'occasion de produire ses connaissances. Un coup d'oeil à notre héroïne et une seconde de réflexion, l'eussent convaincu qu'il fallait changer la gamme de sa formule complimenteuse.


—Vous êtes bien aimable, monsieur Jacques, murmura Angèle, maudissant dans le fond de son coeur l'arrivée de l'intrus.


—L'amabilité, mademoiselle, est le fruit de votre présence.


—Et la flatterie, monsieur, le fruit de vos lèvres, répliqua la jeune fille, en ébauchant un sourire contraint.


—Ah! ben, ous'que tu t'en vas donc comme ça, mon gars! intervint madame
Morlaix, pour couper court à ce dialogue.


—A la Pointe-aux-Trembles.


—Pourquoè faire?


—Oh! rien de ben particulier: je suis riche, vous savez, et n'ai pas besoin de me fouler la rate.


—C'est vrai, ça; t'es riche, toè, Jacques. Ton père a de beaux biens!


—Eh! eh! oui, tout de même! dit le jeune homme, en se rengorgeant dans sa cravate. Celle qui voudra «me marier» sera joliment heureuse, hein, ma'ame Morlaix?


—Pour le sûr, elle ne manquera pas de butin; seigneur Dieu! y en a t'y du butin cheux vous!


—Vous l'avez dit, ma'ame Morlaix, et quand mam'zelle Angèle voudra…


—Au revoir, monsieur Jacques! dit cette dernière en se dirigeant vers la porte.


—Est-ce que ma proposition?…


—Je vais à mon magasin.


—A votre magasin! déjà! mais il n'est pas même six heures!


—Oh! j'ai de l'ouvrage très-pressé.


—Permettez-moi de vous accompagner.


—Non, non, merci de votre obligeance, au revoir!


Et la jeune fille sortit aussitôt, laissant son amoureux tout stupéfait de cette brusque retraite.

XXIV

Jacques Bourgeot était un gros garçon de vingt-quatre ans, joufflu, imberbe et fortement enclin à l'embonpoint. Il avait les cheveux d'un blond ardent, le front bas, inexpressif, les yeux petits, d'un gris terne, le nez gros, le visage rond, le col épais, les épaules larges, les membres courts et charnus. Rien, dans sa physionomie, n'indiquait l'intelligence; tout, au contraire, annonçait un esprit lourd, comme la carapace qui l'enveloppait et dont les fonctions devaient se borner à des actes corporels. A la vue de cet homme, un disciple de Swedenborg n'aurait pas manqué de dire; «Voilà une création humaine incomplète! jamais l'être intérieur n'a réussi et ne réussira à triompher de l'être extérieur. L'ange qui est en nous ne saurait vivre derrière cette forteresse d'animalité. Toutes les énergies de l'individu doivent être employées au jeu des sens externes, au lieu de sustenter les fluides intellectuels, et le dualisme, principe de notre infinie perfectibilité, doit être paralysé par la matérialisation de toutes les essences spirituelles.»
Un partisan de Gall eût trouvé, sur son crâne, la bosse de la secrétivité, et un apôtre de Lavater eût distingué sur son visage des signes non équivoques d'égoïsme.


Disons-le à l'honneur de la science, physiognomoniste, phrénologiste et spiritualiste ne se seraient pas trompés.


Jacques Bourgeot possédait malheureusement, à un haut degré, toutes les imperfections diagnostiquées par son aspect physique. Incapable d'une pensée originale, dissimulé, vaniteux, ne recevant d'impression que par l'épiderme, il était complétement étranger aux jouissances des nobles sentiments.
Son beau-père, ancien commerçant, retiré des affaires depuis quelques années, avait essayé de lui donner une instruction en rapport avec sa fortune; mais Jacques résista à toutes les tentatives des professeurs pour lui enseigner les premiers éléments des langues française, anglaise et latine. Il sortit du collège, comme il y était entré, sachant lire et écrire.


Cependant il avait complété son «cours d'étude,» sa famille n'en demandait pas davantage. L'orgueil maternel se trouva pleinement satisfait, quand le jeune crétin demanda la permission de voyager en Europe, pour «achever de se former.» Cette demande fut considérée comme une preuve d'esprit si extraordinaire, que l'ex-négociant, quoiqu'il fût avare et aimât peu le fils de sa femme, accorda à celui-ci un crédit chez un banquier de Londres, et Jacques partit immédiatement.


Après une absence de dix-huit mois, et après avoir gaspillé douze cents louis, notre touriste revint, rapportant de ses pérégrinations, une plantureuse cargaison de suffisance, des pantalons à la dernière mode de Paris, des gilets et des faux-cols suivant le plus mauvais goût de Hyde-Park, mais pas une bribe de connaissance. A ceux qui l'interrogèrent sur la Grande-Bretagne, il répondit que c'était un «pays ennuyeux.» Par contre, la France lui avait semblé «fort amusante,» et, à une personne qui lui vantait les monuments de Rome, il répliqua: «Oui, c'est bien beau, quand on sait l'italien.»


Néanmoins, les toilettes de Jacques obtinrent quelques succès. Lancé dans le monde sous le patronage de grandes espérances pécuniaires, notre jeune homme se vit courtisé par les mamans qui avaient des filles à marier. Mais à mesure qu'on découvrit l'inanité de son cerveau, le cercle qui s'était arrondi autour de l'opulent Bourgeot se rétrécit, et, un jour, il se trouva aussi isolé que le plus chétif étudiant en droit de sa ville natale.


C'est alors qu'il lia connaissance avec Angèle. Un incident assez vulgaire amena cette liaison. Certain soir d'hiver, la jeune fille, revenant de l'atelier de couture où elle était employée, fut attaquée au coin de la rue Montcalm par un soldat ivre. La nuit était noire; le quartier silencieux. Le militaire crut que l'heure et le lieu étaient propices pour accomplir un détestable projet, mais la victime se débattit vigoureusement en appelant au secours.


Jacques, qui rôdait aux environs, accourut à ses cris, et l'agresseur, en apercevant un témoin de sa brutalité, prit sur-le-champ la fuite. Le résultat de cette délivrance est facile à comprendre. Jacques sollicita et obtint la faveur d'escorter jusqu'à domicile sa belle protégée. En la quittant, il sollicita et obtint encore la faveur de rendre quelques visites, et, à peine un mois s'était-il écoulé depuis cet événement, qu'il jurait à Angèle de l'aimer toute sa vie.


La jeune fille avait prévu la déclaration, car une femme n'ignore jamais les sentiments qu'elle inspire. Mais, quoique la fortune de Jacques eût pu la séduire, elle ne lui fit aucune promesse. Toutefois, imprudente, comme on l'est à son âge, et s'imaginant que la gratitude lui imposait des obligations envers l'homme qui l'avait arrachée aux violences d'un ivrogne, Angèle se plut à attiser la flamme qu'elle avait allumée. Aussi, timide à son origine, l'amour de Bourgeot, s'irritant de la retenue de celle qui en était l'objet, et s'alimentant des lueurs d'espérance que parfois elle lui laissait entrevoir, devint-il promptement une passion impérieuse et tyrannique. Certes, cette passion n'avait pas le caractère pur et sacré des grandes affections, c'était un instinct ardent, irrésistible, capable d'opérer des prodiges pour être payé de retour, et capable, en même temps, des plus noirs forfaits pour arriver à la possession de ce qu'il convoitait. Angèle ne se doutait guère des dangers de sa position, dont elle aggravait sans cesse les périls. En sa présence, Jacques se montrait souple, respectueux, humble, plein d'égards et d'obséquiosités, et l'imprévoyante enfant jouait avec lui, comme une colombe sur les filets de l'oiseleur. Mais si elle eût observé son amant, lorsque, par hasard, elle adressait la parole à un autre homme, si elle l'eût suivi dans sa chambre, après une de ces bouderies qui lui étaient familières, Angèle aurait été épouvantée de l'exaspération dans laquelle entrait, tout à coup, le cavalier qui lui paraissait si doux et si «bonasse,» comme elle le qualifiait.


Les principaux traits de Jacques Bourgeot, sont, ce nous semble, suffisamment accentués à présent, pour que nous le ramenions sur le théâtre de l'action.

XXV

—Mademoiselle Angèle est bien pressée, ce matin, dit Jacques, tandis que la mère Morlaix achevait de parer le déjeuner sur la table.


—Dame, mon garçon, quand on a de l'ouvrage! Angèle n'a pas l'loésir de faire la paresseuse, c't'e chère p'tit'fille du bon Dieu!


—Il ne tiendrait qu'à elle pourtant, si elle voulait, reprit le jeune homme.


—Ah! ben oui; crés-tu?


—Tiens, voilà bien Pierre qui s'en va aussi! s'écria Jacques, en distinguant par la fenêtre le charretier qui passait avec sa calèche.


—Oui, on l'a engagé hier soir, à la place Jacques Cartier.


—A la place Jacques Cartier! mais il prend le chemin de la barrière.


—P't'êt'ben son bourgeois l'aura envoyé de ce côté, répondit la vieille un peu déconcertée.


—Sa voiture est vide!


—Que veux-tu que j'te dise! Mais d'quoi est-ce que tu t'inquiètes, mon garçon?


—Vous avez raison, reprit Jacques; mais je pensais que Pierre pourrait me conduire à la Pointe-aux-Trembles. C'est pourquoi j'étais venu.


—Ah! c'est y pas de valeur! lui qu'est retenu pour toute la journée.


—Ça me contrarie, dit. Jacques, en ouvrant la porte, je vais être obligé de faire la route à pied.


Et il sortit aussitôt. Mais, au lieu de suivre la rue Sainte-Marie, il tourna à gauche, et machinalement se dirigea vers la maison qu'habitait Angèle.


Une voiture stationnait devant l'allée. Bourgeot reconnut le cheval de Pierre Morlaix. Cette découverte si naturelle en apparence, fit jaillir un soupçon dans son coeur. Se postant derrière une pile de bois de construction, de façon à voir sans être vu, l'amant d'Angèle se mit à observer.


Il n'attendit pas longtemps.


Pierre déboucha de l'allée portant sur ses épaules un paquet enveloppé dans une couverture. Angèle le suivait par-derrière. Elle monta dans la calèche, aida le charretier à déposer le fardeau sur les coussins; ensuite, Pierre s'élança sur son siège et l'équipage partit au grand trot.


Les soupçons de Jacques Bourgeot grandirent, il courut à la poursuite de la calèche, et la rejoignit à l'instant ou elle disparaissait sous un hangar attenant à la demeure de Pierre Morlaix.


—Que signifie cela? pensa l'amant d'Angèle. Se moquerait-on de moi? Ah! bien, je saurai dévoiler ce mystère!

TROISIÈME PARTIE

ANGÈLE ET ALPHONSE

I

Alphonse Maigret naquit à Québec, dans une honnête famille d'artisans. De bonne heure il manifesta un goût prononcé pour l'étude et une rectitude d'esprit qui faisait l'admiration de ceux qui le connaissaient. Alphonse avait à peine atteint sa sixième année, quand il trouva par hasard, un portefeuille contenant des valeurs en effets de banque, pour une somme considérable. Le nom du propriétaire était gravé sur la couverture. Sans rentrer à la maison paternelle et sans consulter personne, le jeune enfant se rendit au domicile de celui qui avait perdu le précieux objet, et le lui remit entre les mains. C'était M. Huot, un des principaux, notaires de la ville.


—Cher petit, dit-il à Alphonse en l'embrassant, tu me sauves la vie. Ce portefeuille renferme des papiers de la plus haute importance; je le dois une reconnaissance éternelle; demande-moi ce que tu voudras et tu l'obtiendras.


—Merci, monsieur, répondit-il simplement; j'ai fait mon devoir, je ne mérite rien.


Surpris de cette réplique, qui annonçait à la fois une intelligence précoce et une probité rare, le notaire questionna l'enfant sur ses parents, et le congédia après une heure de conversation en lui promettant de s'occuper de son sort.

II

M. Huot était un homme bon et vertueux, il aimait à obliger ses semblables; aussi tint-il parole. S'étant assuré que le père d'Alphonse jouissait de l'estime publique, il prit ce dernier à sa charge et l'envoya au collège. L'adolescent réalisa toutes les espérances qu'avait fait concevoir l'enfant. Ses progrès furent rapides, et chaque année il enleva une moisson de lauriers. Mais à l'inverse de la plupart des écoliers que les succès bouffissent d'un sot orgueil, Alphonse ne se laissa point enivrer par les louanges dont chacun se plaisait à l'accabler. La solidité de son jugement, la droiture de son imagination ne se démentirent jamais. Pour ses condisciples, il fut toujours un compagnon aimable, serviable, généreux; pour ses maîtres, il fut un élève laborieux, perspicace doux et docile; pour son protecteur, il fut un garçon plein de nobles qualités, et pour ses parents un fils excellent d'une humeur égale et d'une exquise délicatesse de caractère.


Grâce à ses dispositions naturelles, Alphonse s'était donc concilié l'amour de tout le monde lorsque le notaire vint à décéder.


A cette époque le jeune homme avait dix-huit ans. Il travaillait à se faire recevoir avocat. La mort soudaine de celui qui l'avait poussé dans la carrière de la science, l'affecta douloureusement; cette mort lui arrachait un guide sûr et un ami éclairé; cependant, quoique sans ressources pécuniaires, il poursuivit vaillamment ses études. Afin de subvenir à ses besoins, il fit des traductions pour les marchands, copia des dossiers pour les jurisconsultes et, donna des leçons de français et d'anglais, car il possédait également ces deux langues. Mais un nouveau malheur ne tarda pas à l'assaillir. Son père, charpentier de profession, se tua en tombant d'un échafaud. Alphonse restait seul pour soutenir une vieille mère infirme et plusieurs frères et soeurs en bas âge.

III

Aussitôt, la vocation du digne jeune homme fut changée. Il fallait du pain à sa famille: il résolut de lui en donner, dût cette détermination briser à jamais le magnifique avenir auquel lui donnaient droit de prétendre ses talents et ses brillantes qualités. Dans son enfance, aux heures de récréation, il avait appris en jouant, à manier la cognée et la bésaiguë; il n'hésita point à se consacrer à un métier qui procurerait la subsistance à sa pauvre mère. Un ancien ami de M. Maigret lui enseigna le tour du métier, et, au bout d'un mois d'apprentissage, Alphonse, employé, sur le port de Québec, à la construction des navires, gagnait six schelings par jour. Le premier et le dernier à l'ouvrage, notre charpentier trouvait encore, pendant la nuit, le temps d'approfondir Ferrière, Cujas, Pothier, etc., et de s'initier à l'art de la mécanique.

IV

Souvent, Alphonse Maigret avait gémi sur la révoltante inégalité des classes. La vue de la richesse crevant d'apoplexie à côté de la misère s'étiolant dans le marasme et la phthisie, navrait son coeur d'une indicible tristesse. Il était trop grand pour envelopper l'humanité dans une orgueilleuse malédiction, mais trop courageux aussi pour ne pas chercher un remède aux maux dont l'aspect affligeait son âme. La politique coloniale anglaise, cauteleuse et oppressive alors, lui parut détestable; tous les efforts d'Alphonse tendirent à combattre son influence. Mais à mesure qu'il avança dans ses recherches sur le droit naturel des gens et sur les rapports des membres d'une communauté entre eux, Alphonse comprit l'immense action des formes gouvernementales et se créa un système organisateur que n'auraient pas désapprouvé les réformateurs modernes. Ce système peut être résumé par quelques aphorismes:


La terre est le principe de toutes choses; tous les hommes doivent avoir part à ses bienfaits; donc la terre ne doit point être le partage exclusif de quelques-uns, donc la terre doit être affranchie, donc, enfin, la tenure seigneuriale doit être abolie.


Tous les hommes sont égaux devant la nature, donc ils doivent être égaux devant la loi. Le peuple est souverain; il dispose de tout, parce qu'il peut tout; donc il a le droit de nommer et de révoquer ses législateurs, donc la Noblesse héréditaire doit être supprimée.


Toutes les fractions d'un état social quelconque doivent travailler à équilibrer l'entier, et tous les états sociaux à équilibrer l'humanité; donc chacun de nous doit travailler, dans sa sphère, à l'égalité des conditions, au nivellement des castes.


Pour instrument de ce travail, nous avons le progrès.


Le progrès, c'est la manne donnée aux peuples.


Le désir du progrès révèle un esprit magnanime, car le progrès est le fils aîné de la vertu.


Le progrès, c'est l'acheminement vers la perfection.


La perfection, c'est Dieu.


Le progrès, c'est la réflection de la lumière spirituelle sur tous les actes physiques ou moraux.


Vouloir le progrès, c'est vouloir la radiation du mot ÉGOÏSME, puisque c'est vouloir une commune participation aux bénéfices de l'intelligence.


Vouloir le progrès, c'est vouloir la radiation du vieux PRIMO MIHI, puisque c'est vouloir une commune participation aux bénéfices de la vie matérielle.


Le progrès, c'est l'égalité, la fraternité.


C'est la mise en pratique de la plus belle des vertus théologales.


Point de progrès, si les masses ne prennent part à ce sacrement qu'on nomme science, ici, dans ce palais; nourriture animale, là-bas, dans cette mansarde.


Le progrès appartient à tout le monde, c'est un lot commun, chacun a donc le droit de venir s'asseoir à sa sainte table.


A cette table, il n'y a pas d'Amphitryon, pas de parasite, mais il y a des frères commensaux.


Le progrès compose l'air hygiénique que nous respirons; il nous pénètre par tous les pores, dans une atmosphère vraiment démocratique.


Le simoun de l'absolutisme dessèche son fluide prophylactique et vivificateur.


Le progrès fleurit au sein de la démocratie, il s'étiole et s'alanguit sous le souffle pestilentiel de la tyrannie.


L'homme doit sans cesse aspirer à la liberté complète, ou au pouvoir d'exercer à son gré toutes ses facultés avec les droits d'autrui pour bornes et sa conscience pour règle.


La LIBERTÉ COMPLÈTE c'est:


  La liberté religieuse;
  La liberté d'enseignement
  La liberté de conscience;
  La liberté de la parole;
  La liberté de la presse;
  La liberté d'industrie;
  La liberté individuelle.


Il viendra un temps où l'homme ne relèvera que de l'opinion de ses semblables.


Alors, il n'y aura plus de lois prohibitives.


C'est ainsi que j'interprète la parole de Jésus:


«Mon royaume n'est pas de ce monde.»

V

Ses idées philosophiques étaient au niveau de ses théories politiques. Par exemple, comme un de nos plus profonds penseurs, il disait, en parlant des destinées de l'humanité:


«L'homme est né pour être libre, intelligent et bon.
»Par son intelligence, l'homme marche à la vérité.
»Par sa liberté, l'homme aspire au bonheur.
»Par sa bonté, l'homme veut la justice.
»Vérité, bonheur, justice, voilà les éléments de la destinée humaine.
»La vérité et la justice sont la route; le bonheur est le but.
»Mais pourquoi faut de souffrances, d'injustices et d'erreurs dans le monde, si l'homme veut la vérité, la justice, le bonheur ?
»C'est que primitivement l'ignorance était la condition de l'homme et de la société, et c'est de cette ignorance que sont sortis les fléaux qui nous accablent:
»L'égoïsme,
»La misère,
»Les fausses doctrines,
»Les lois injustes, etc., etc.
»Et ce sont ces fléaux qui ont perverti l'homme et l'ont condamné à d'horribles souffrances !…
»Mais une espérance immortelle le soutient !… La souffrance même force l'humanité à développer les ressources de sa nature. Sous l'aiguillon de la nécessité, le travail féconde la terre, crée l'industrie et les richesses; l'étude mûrit la raison de l'homme, anéantit successivement toute superstition, tout préjugé, toute erreur. Sur les ruines des sociétés subversives s'élèvent des sociétés moins injustes. L'humanité prend possession de sa puissance et déchire le voile qui lui cachait sa véritable destinée.»

VI

Paver de politique jusqu'aux pages d'une nouvelle, c'est dépasser les bornes des respect? qu'on vous doit, n'est-ce pas, mesdames ? Oh ! les feuilletonistes ont d'abominables lubies, j'en conviens. Tout aussi bien que les publicistes, il faudrait les accrocher à la lanterne! mais, que voulez-vous ? chacun a ses petits défauts, nous comme vous chères lectrices. Gracieux chez votre sexe, ces défauts sont grossiers chez le nôtre! Qui est coupable? pas vous assurément; imaginez-vous que nous le soyons davantage! Cependant il existe un criminel! Si nous le cherchions, ce méchant, cet esprit du mal qui agace nos muscles, irrite nos nerfs, aigrit notre voix, exaspère nos doigts, met du feu sous nos pieds, de la lave dans notre corps, des épingles sur le coussin de notre fauteuil, des tisons ardents dans notre cerveau; Ah ! oui, si nous le cherchions ! Voyons:—où est-il ? qu'on nous le montre ? où se cache-t-il ! qu'on nous l'apporte cet assassin, ce meurtrier, cet iconoclaste, ce déchireur de gazettes, ce rongeur de livres, ce…—Mesdames, placez-vous la main sur le coeur et vous le sentirez palpiter. Messieurs, tâtez-vous le pouls et vous compterez ses pulsations ! il est dans notre sang, il est dans notre économie, il s'appelle la nature organisée.


A moi, cette découverte prouve que nul ne peut échapper à son caractère; à vous, elle ne prouve rien sinon, peut-être que je vous ennuie, mais elle prouve, en même temps, qu'Alphonse Maigret étant libéral, je suis bien obligé de le peindre avec ses qualités et ses imperfections.

VII

Or, Alphonse Maigret mis, par sa nouvelle position, en rapport quotidien avec les ouvriers, vit ses chaleureuses convictions s'épurer au creuset de l'infortune. Parmi ses compagnons d'atelier, il rencontra des gens actifs et intelligents; il se plut à leur inculquer une partie des connaissances qu'il avait acquises. Sa charité, son aménité lui firent de nombreux amis. Et ce qui est rare ses égaux, tout en le chérissant, gardèrent toujours vis-à-vis de lui une déférence entière. Il ne tutoyait personne, nul ne s'avisa de le tutoyer ou même de trouver mauvais qu'il ne se livrât pas à la familiarité ordinaire dans les chantiers. Un trait de courage, accompli on présence de tous ses camarades, acheva de lui gagner la considération de ceux qui, d'abord, l'avaient traité de «demoiselle.»


Certaine après-midi, qu'Alphonse était occupé à radouber un brick à la
Pointe Lévi, une tempête effroyable éclata tout à coup.


Le Saint-Laurent grossit avec une rapidité prodigieuse, ses grandes lames se déferlèrent sur la plage en mugissant; et les nombreux navires mouillés dans la baie dérapant sur leurs ancres, s'entre-choquèrent tumultueusement les uns contre les autres. Au fort de l'ouragan, une barque, partie de Québec, luttait contre la violence des flots pour atteindre le rivage; mais, quoique montée par trois hommes robustes, elle ne pouvait aborder et menaçait à chaque instant de chavirer. Les charpentiers, répandus sur la grève, cherchaient par leurs clameurs à encourager les malheureux bateliers: ces clameurs s'égaraient au milieu des éléments en furie! Soudain une vague énorme, bondissante, arrive. Ne la voyant pas venir, l'homme assis à la barre tourne le cap vers elle, et la montagne liquide s'abat comme une avalanche sur la frêle embarcation.


Un cri déchirant retentit! et pendant une minute, l'on n'entend plus que les mugissements de l'onde courroucée, le sifflement de la bise qui se lamente dans les agrès des paquebots.


—Une corde ! attachez-moi une corde autour des reins ! dit Alphonse.


On lui obéit.


Le jeune homme est dans le fleuve. Tantôt il nage, tantôt il plonge, et toujours il avance vers le lieu où les trois naufragés ont enfoncé.


Après dix minutes d'efforts inouïs; et après être resté longtemps sous les eaux, il reparaît tout à coup, tenant un homme par le bras.


Au moyen de sa corde, on l'aide à regagner la rive. Il dépose son fardeau, et, sans vouloir écouter les conseils des assistants, qui l'engagent à se reposa, il se jette dans le fleuve et en ramène bientôt une seconde victime. Mais alors ses facultés physiques épuisées ne lui permirent pas une troisième tentative, et le Saint-Laurent conserva sa dernière proie.


Je l'ai dit, cet acte d'intrépidité et de vigueur lui concilia, à jamais, les égards de quelques ouvriers qui, par jalousie, étaient disposés à le dénigrer.

VIII

Devenu promptement un habile charpentier et un mécanicien distingué, Alphonse Maigret gagna assez d'argent pour procurer une honnête aisance à sa famille. Il aurait pu vivre heureux et même monter les degrés de la fortune, en sacrifiant ses opinions politiques à ses intérêts personnels. Mais il était doué d'une âme trop noble, trop enthousiaste pour ne pas viser à la réalisation de pareilles doctrines. Non content de faire une propagande virulente contre le gouvernement anglais, il se mêlait à toutes les agitations, soulevées à cette époque, dans la population franco-canadienne, par des vexations que des agents de la Grande-Bretagne prodiguaient à ses compatriotes. Ayant appris qu'un mouvement populaire se préparait à Montréal, il y courut aussitôt. Mais l'insurrection fut étouffée à son éclosion, et notre démocrate, saisi avec plusieurs des conjurés, fut plongé dans un cachot.


Dans ce cachot, il rencontra un Irlandais du nom de Michael, plus généralement connu sous celui de Mike, détenu pour délit criminel.
Mike était un homme résolu et entreprenant, Alphonse ne l'était pas moins. Les deux prisonniers conçurent un projet d'évasion. On sait comment ils l'exécutèrent: l'un fut repris, l'autre s'échappa, vint tomber chez mademoiselle Angèle, qui le fit transporter à la maison de Pierre Morlaix, où nous allons le retrouver en tête-à-tête avec la gracieuse enfant.

IX

Il était minuit.


Dans une petite chambre, coquette, riante, sur un lit tendu de rideaux blancs, bien propres, un jeune homme dormait.


Assise à son chevet, dans un antique fauteuil en joncs, une jeune fille reposait aussi.


Le sommeil l'avait gagnée, tandis qu'elle veillait son compagnon; sa tête alanguie s'était peu à peu affaissée sur son épaule, puis doucement, très-doucement, était allée se creuser un nid sur l'oreiller voisin. Dans ce combat entre sa volonté et la nature qui réclamait ses droits, les cheveux de la jeune fille avaient, peu à peu, rompu leur digue d'écaille, et maintenant ils inondaient le lit de leurs ondes parfumées.


A la lueur d'une veilleuse, on distinguait une scène charmante, scène comme les aime un poëte.


Placée sur une petite table, en arrière des deux personnages, la veilleuse, de sa clarté limpide, en lutte avec l'ombre, les enveloppait comme sous une gaze diaphane, à travers laquelle, les formes, les angles, se noyaient harmonieusement.


Il eût fallu le pinceau de Paul Véronèse pour peindre la mélodie de ces deux têtes, se détachant sur la blancheur immaculée du lit, au milieu d'un crépuscule, vaporeux.


Rien de heurté dans les contours, rien de brusque dans les teintes c'était cette dégradation, ce fondu de toutes les couleurs, ce moelleux de linéaments qui font l'honneur et le désespoir des artistes.


Les deux jeunes gens, nous n'avons pas besoin de le dire au lecteur, avaient nom Angèle et Alphonse.

X

Seul le bourdonnement de quelques moustiques et le frémissement d'une phalène, voltigeant autour de la lampe, troublaient le calme de la nuit.
A ces sons imperceptibles se mêlait le murmure de la respiration régulière des deux dormeurs.


Bruits argentins comme une symphonie lointaine.


Tout à coup, le jeune homme fit un mouvement. La jeune fille ne bougea point. Son haleine continua de moduler ses aspirations et expirations alternatives.


Le premier mouvement d'Alphonse fut suivi d'un deuxième. Ensuite, il ouvrit les yeux. Mais il les ferma presque aussitôt, ne pouvant supporter le faible éclat de la lumière.


Plusieurs minutes s'écoulèrent sans qu'il songeât à dessiller les paupières. Il rappelait ses souvenirs, les coordonnait dans son cerveau. Après avoir ainsi revisité Québec, sa ville natale; sa pauvre vieille mère, ses frères et soeurs, ses compagnons d'atelier que la nouvelle de son arrestation avait navrés de douleur; après avoir repassé les diverses péripéties de la conspiration dont il était victime; après avoir aperçu sa prison, assisté à sa propre évasion; après être entré dans la chambre d'Angèle l'ange qui l'avait sauvé; après avoir senti son coeur battre d'une douce émotion, à la réminiscence de ce que sa protectrice avait fait pour lui, Alphonse voulut revoir le tableau dont il pressentait plutôt qu'il n'avait vu les charmes.


Le délicieux visage d'Angèle, soutenu dans sa main gauche, était tourné vers le sien, si près que celui du malade se baignait dans les effluves d'un souffle embaumé, si près que les boucles soyeuses de la belle jeune fille se mariaient à la brune chevelure du jeune homme.


Longtemps, longtemps, Alphonse la regarda, dans une muette extase, oubliant les âpres élancements de la blessure qu'il avait à l'épaule oubliant sa situation, comprimant les pulsations de son sein, retenant son haleine, de peur de l'éveiller.


Par hasard, le bras du jeune homme étendu sous le cou de la jeune fille, lui tenait lieu de coussin.


Qui pourrait dire ce qu'éprouva alors le charpentier encore sous le coup des violentes commotions cérébrales qu'il avait éprouvées?


Angèle rêvait, car un chaste sourire voguait sur ses lèvres vermeilles comme le bouton de la rose de mai.


Lui aussi, il crut qu'il rêvait, ou que son âme avait quitté son enveloppe d'argile pour s'élever dans des sphères inconnues.


Son esprit vierge, enclin à la contemplation, n'avait jamais imaginé que la vie pût présenter des sensations tellement enivrantes, qu'on désirât la mort pour les emporter avec soi dans la tombe.


Et, cependant, toutes les pensées d'Alphonse étaient pures et saintes.


Il était heureux d'un bonheur étrange, dont l'affaiblissement de son cerveau, par une fièvre violente, exaltait les jouissances jusqu'à l'infini.

XI

Soudain la sonnerie d'une vieille horloge, appendue à la muraille, fit entendre ce ron-ron enrhumé qui précède le choc du marteau sur le timbre, et Angèle s'éveilla en sursaut.


Mu d'un sentiment exquis, dont les femmes sauront apprécier toute la délicatesse, Alphonse feignit aussitôt de dormir.


Trompée par ce subterfuge, la jeune fille sourit, en remarquant le désordre de sa toilette, se dégagea du collier que le bras du malade formait autour de son cou, et ayant jeté sur le pâle visage de notre héros un coup d'oeil plein de sollicitude, courut à un petit miroir, devant lequel elle renoua ses cheveux et rajusta son corsage.


Le charpentier l'épiait entre les cils de ses yeux entr'ouverts.


Quand elle eut fini, Angèle revint, d'un pas léger, près de la couchette, borda les couvertures qui s'étaient dérangées, renouvela la veilleuse de sa lampe et prit une broderie qu'elle avait quittée pour savourer les pavots de Morphée. Dieu qu'elle était ravissante ainsi, notre Angèle !


Comme la robe de barége noir qu'elle portait, sur une jupe de piqué blanc, faisait bien valoir les admirables proportions de sa taille, si mignonne à sa naissance, qu'on l'aurait emprisonnée entre deux empans, si développée à la hauteur des épaules, qu'on craignait de la voir fléchir, sur sa cambrure, comme un roseau sur sa tige !


Comme cette même robe tranchait vivement avec la carnation veloutée de la jeune fille, carnation qui avait emprunté ses nuances à la pulpe d'une pêche?
Comme, enfin, on aurait aimé à baiser ses petits doigts blancs, effilés, aux ongles transparents et rosés comme l'opale, qui s'échappaient des manches longues, agrafées au poignet de cette robe de barége noir !


Les phalanges de ces doigts, ornées de fossettes, nuancées de filets d'azur, eussent défié le ciseau de Pradier, comme le visage d'Angèle eût fait pâlir la madone de Sanzio.


Ce visage, oserons-nous bien essayer de le reproduire avec une plume incolore, des mots inanimés !


Si Pygmalion voulait le feu sacré de la vie pour Galatée, si son chef-d'oeuvre lui semblait frappé de mort, que dirons-nous, nous qui ne possédons pour mouler la beauté d'Angèle, pour vivifier ses grâces inimitables, qu'un peu d'encre boueuse et une feuille de papier jauni!


Quoi donc, la langue française offrirait des expressions correspondantes à ce modèle de perfection, dont chaque trait, chaque teinte était un cartel lancé à l'art !


Quoi donc, nous pourrions vous faire toucher, palper les touffes de cette chevelure blonde, aux reflets dorés, qui, se partageant au-dessus du front en deux bandeaux mouvants, venaient se rouler par une opulente torsade derrière une tête, dont le galbe surpassait celui de la Vénus de Milo !


Quoi donc, nous pourrions ciseler ce front d'une pureté angélique ! indiquer l'arc de ces sourcils, mollement courbés en demi-cercle! éclairer ce grand oeil brillant où roulait une prunelle noire, comme le jais, dans un médaillon d'émail, frangé d'une fibrille rose tendre !


Et, suivant la progression, nous sculpterions ce nez grec, taillé sur des méplats arrondis, et précédant une bouche plus fraîche que le calice d'une fleur, et dans laquelle étincelaient les trente-deux perles classiques, chantées par tous les poètes du XVIIIe siècle !


Quoi donc, notre main inhabile pourrait dévoiler ces trésors enchanteurs, ces charmes divins, qui avaient fait surnommer mademoiselle Angèle la jolie fille du faubourg Québec.


Avouons-le, en toute humilité, nous ne la croyons pas !


Aussi, pour ne point tenter une tâche impossible, nous vous dirons, lecteurs: ayez foi dans le bon sens populaire, et figurez-vous ce que pouvait être celle que la foule envieuse et toujours plus prête à médire qu'à louanger, avait unanimement baptisée la jolie fille, du faubourg Québec.

XII

Le silence se prolongeait dans la petite chambre. L'on n'entendait que le frôlement de l'aiguille dans le tulle, le bourdonnement des moustiques et le frémissement de la phalène qui achevait de brûler ses ailes à la flamme de la lampe.


Alphonse n'avait pas changé de position: ébloui par le soleil même de son admiration, il rêvait dans la réalité qu'il avait sous les sens.


Probablement, cet état aurait duré plusieurs heures encore, sans qu'il lui vînt à l'idée d'en sortir. Mais sa poitrine oppressée, livra cours à une petite toux sèche qui, tout de suite, éveilla l'attention de son infirmière.


Elle s'approcha du lit, en glissant sur le plancher comme une sylphide.


A l'aspect du jeune homme, qui l'examinait avec un radieux sourire de reconnaissance, Angèle poussa un cri de joie.


Alphonse prit sa main, qu'elle lui abandonna sans résistance.


—J'ai été bien malade, n'est-ce pas ? murmura-t-il, d'une voix plaintive.


—Oh !


Puis ce fut tout… ces deux enfants, si beaux de leurs vertus, de leur innocence, confondirent leurs âmes dans un regard passionné.


La main d'Angèle tremblait dans celle d'Alphonse, celle d'Alphonse frémissait dans celle d'Angèle.


Ils s'aimaient: avaient-ils besoin de se le dire ?

XIII

La première, Angèle s'arracha aux fascinations de ce magnétisme dominateur.


—Avez-vous soif ? demanda-t-elle d'un ton troublé. Le charpentier ne répondit pas. Il errait toujours dans les plaines d'un monde éthéré. La jeune fille réitéra sa question en lui préparant une potion.


—J'étais si bien ! balbutia Alphonse; pourquoi m'avez-vous quitté, ma soeur ?


—Tenez, buvez; ce breuvage vous donnera des forces, dit Angèle, revenant vers lui, les yeux baissés.


Il prit la tasse, la porta à ses lèvres, et puis l'en détourna.


—Vous ne voulez pas boire ?


—Je n'ai pas soif.


—N'importe, monsieur Alphonse, il faut boire.


—Mon Dieu ! vous savez mon nom ! qui vous l'a appris ? comment se peut-il ?


—Eh ! eh ! pensez-vous qu'il ne soit pas connu de toute la ville ? répliqua-t-elle en souriant. Voilà huit jours passés depuis votre évasion monsieur !


—Huit jours !


—Oui, huit; nous entrons dans le neuvième.


—Mais…


—Buvez d'abord; après je vous expliquerai cela. Ne craignez rien; vous êtes en sûreté, chez de braves gens, qui se feraient plutôt hacher que de vous livrer à vos bourreaux.


—Oh! commença le charpentier.


—Buvez… je vous en prie… pour l'amour de…


—Pour l'amour de vous ! s'écria Alphonse, en avalant d'un trait le contenu de la tasse.


—Merci, dit-elle en rougissant.


—Merci ! dit Alphonse surpris; n'est-ce pas moi ?…


—Vous, monsieur, je vous ordonne de ne pas parler. Le médecin l'a défendu. Pour vous tranquilliser je vous apprendrai que vous êtes chez un ami, qui partage toutes vos idées politiques. Je vous y ai fait transporter le jour… vous vous souvenez ?


Le jeune homme hocha affirmativement la tête et la jolie fille continua:


—Par malheur, votre blessure s'était envenimée, pendant la nuit. Le délire vous possédait quand je vins vous chercher, et en arrivant ici, vous aviez, pour la seconde fois, perdu connaissance. Les symptômes d'une fièvre violente se déclaraient… Nous n'avions pas prévu ce cas.


—J'ai dû vous causer bien du tourment !


—Entêté, dit presque gaiement Angèle, ne vous ai-je pas interdit la parole ? Si vous desserrez encore les dents, je m'en vais, monsieur !


Sa voix avait adopté cette inflexion enfantine et impérative dont les femmes usent assez volontiers avec ceux qu'elles affectionnent.


—Je vous jure, commença Alphonse…


—Bon ! dit-elle, en lui fermant la bouche de sa petite main, menue, effilée comme celle d'une duchesse; est-ce ainsi que vous tenez compte de mes ordres ? Méchant, va ! il ne veut pas guérir! Voyons, buvez maintenant une autre tasse, monsieur. Vous avez encore trois doses à prendre.


Lorsqu'il eut bu, sa gentille compagne reprit:


—Je disais donc que vous étiez bien malade et que nous… Enfin Pierre songea au docteur Dubois, un honnête médecin, un digne Canadien. Il lui confia notre secret, et c'est lui qui vous a soigné.

XIV

La porte de la chambre venait de s'ouvrir, et la mère Morlaix s'avançait à pas de loups.


—Quiens ! quiens ! vous jasez, enfants, marmotta-t-elle en approchant du lit; eh ben ! comment qu'y va c'te cher amour du bon Dieu ?


D'un regard, Alphonse avait interrogé sa bienfaitrice.


—Soyez tranquille, lui dit-elle; c'est ma mère.


—Oui, sa mère… sa mère d'adoption, dit la bonne vieille avec un mélange d'orgueil et de plaisir, car c'est moi qui l'a nourrie, élevée, induquée not'e Angèle. Mais v'là que je bavasse comme une pie…..


—Permettez-moi de vous baiser la main, dit Alphonse.


—Quoè, quoè ! me baiser la main, seigneur, Jésus ! y pensez-vous, mon fils ? est-ce qu'on est une jeunesse, nous aut'es ? embrassez-moi, ça vaudra mieux ! là, sur les deux joues, Pardi ! j'savons qui vous êtes: un brave et digne garçon, fièrement savant, mais pas vaniteux en toute! Ah! vot'mère doit êt'joliment contente d'avoir un enfant comme ç'tui-là! Dame! vous êtes ahuri! c'est qu'j'avons été aux informations sur vot'compte, et qu'on nous a conté tous les beaux sacrifices que vous avez faits pour vot'chère famille ! C'est ben, ça, mon gars ! l'bon Dieu, qu'est là-haut, vous bénira ! Mais faut pas vous impatienter. Y sont ben, cheux vous ! j'avons reçu d'leux nouvelles, pas plus tard qu'hier et y savons itou ous qu'vous êtes ! Mais, motus ! V'là c'te pauvre Angèle qu'est fatiguée, j'viens la r'lever ! Allons p'tite, il est temps d'aller t'coucher.


A ce moment, un cri perçant retentit dans la rue des Voltigeurs.


—Qu'est-ce que cela? fit la jeune fille en se précipitant vers la fenêtre.




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