mardi 9 septembre 2014

LA FILLE DU PIRATE - ÉMILE CHEVALIER ( La deuxième partie )



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QUATRIÈME PARTIE


LA SORCIÈRE

I

Le lecteur n'a point oublié l'espionnage auquel s'était consciencieusement livré Jacques Bourgeot, ni les paroles menaçantes qu'il avait prononcées, en remarquant que les inquiétudes de sa jalousie prenaient de la consistance.
Un instant, il se demanda s'il ne rentrerait point chez Pierre Morlaix, afin de tâcher d'y saisir le fil de l'intrigue qu'il pressentait; mais, réflexion faite, il se résolut à user de ruse; et, après avoir attendu près d'une heure pour voir si Angèle et le charretier ressortiraient, il se dirigea vers la rue Notre-Dame.

Comme il arrivait sur la place Jacques Cartier, un jeune homme, à la mine astucieuse et repoussante, l'aborda.

—Bonjour, Jacques.

—Bonjour.

—Comment ça va-t-il, aujourd'hui?

—Bien, répondit, d'un ton bourru, le fils du commerçant retiré.

—Tu parais diantrement maussade. Est-ce qu'on t'aurait marche sur le pied ?

—Marché sur le…! qu'est-ce que tu veux dire?

—Pardi ! je te demande si, par hasard, tu aurais eu dispute avec quelqu'un… tu as la figure aussi nébuleuse qu'une soirée de novembre. Mais viens-tu prendre une gobe ? ça chassera les brumes du matin.

—Je refuse pas, quoique tu parles toujours en tarmes, toi !

—Sapristi ! c'est mon devoir, mon coq; on n'est pas journaliste pour rien. Où entrons-nous ?

—Crédié, il y a de fameux brandy chez la mère Halley, si on y allait ?

II

La mère Halley demeurait au commencement de la grande rue Saint-Jacques.
Les deux jeunes gens furent bientôt rendus.

—Eh bien, quoi de neuf ? fit le journaliste à son compagnon, tout en dégustant un verre d'eau-de-vie.

—Quatre et cinq font neuf, répliqua Jacques avec le rire de la niaiserie satisfaite.

—Pas fort, mon coq, pas fort, ajouta aussitôt l'autre. Avec des jeux de mots de ce calibre-là, tu ne feras pas fortune.

—On ne fait pas ce qui est fait, riposta Jacques d'un air suffisant.

—Peste !

—Je n'ai pas besoin de travailler pour vivre, moi !

—Heureusement que monsieur ton beau-père s'est amusé à te précéder en ce bas monde ! tu dois une fière chandelle à la Providence, mon gros.

—Dame ! ça se peut bien! répondit Bourgeot, ne comprenant pas l'allusion cachée sous cette phrase banale. Mais quelles nouvelles ? tu en sais des nouvelles, toi qui écris dans la gazette ?

—On dit que madame B*** est accouchée d'un enfant à deux têtes.

—Un enfant à deux têtes !

—Oui, un monstre.

—Et il est vivant ?

—Non; mort-né.

—On ne l'enterrera pas au cimetière, je pense.

—Pourquoi non ?

—Un enfant à deux têtes ! seigneur ! mais c'est une conception du diable!
L'as-tu vu ?

—Comme je te vois.

Jacques recula épouvanté, en faisant un signe de croix.

—Tu ne l'as pas touché, au moins ? balbutia-t-il.

—Au contraire; je l'ai palpé et puis t'assurer qu'il était parfaitement conformé; tu n'aurais donc pas osé…

—Moi ! s'écria Bourgeot, essayant de vaincre la peur que lui causait cette révélation, moi ! Ah ! j'aurais fait comme les autres… Un enfant à deux têtes !

—On dit que des voleurs se sont introduits dans un magasin de joaillerie et ont enlevé des bijoux pour une somme considérable, reprit le journaliste, en riant sous cape de la pusillanimité de son crédule auditeur. On dit que monsieur G*** se sépare d'avec sa femme qu'il aurait surprise en tête-à-tête avec un trop aimable cousin; mais la grandissime nouvelle…

—Cette nouvelle ?

—La nouvelle par excellence…

—C'est ?

—La nouvelle qui a mis toute la ville en émoi…..

—Débonderas-tu ?

—C'est la nouvelle de l'évasion d'Alphonse Maigret.

—Alphonse Maigret ! qu'est-ce que c'est que ça ? je ne connais pas ce nom-là.

—Tu m'étonnes.

—Ah ben, crois-tu que j'aie des relations avec les escrocs, moi, Jacques Bourgeot, qui aura, un jour, plus d'un millier de louis de revenus.

—Alphonse Maigret est pire qu'un voleur, c'est un brigand de rebelle. Il était le chef de l'insurrection qui faillit éclater à Montréal, lors des dernières élections, tu te rappelles ?

—Ah! c'est un annexionniste.

—Oui, un américanisateur. Il avait été arrêté et jeté en prison, grâce à la bravoure de notre police anglaise…

—Et il s'est échappé, le gredin ?

—Il s'est échappé la nuit dernière. On lui avait donné pour camarade de chambre un vaurien, accusé, il me semble, d'avoir forgé un bill. Ils ont limé les barreaux de leur cachot…

—Et se sont sauvés ?

—Pas tous deux; car le coquin à été, dit-on, repincé immédiatement et le scélérat…

—Le Maigret ?

—Lui-même. Il a déjoué les recherches de la police.

—On ne l'a donc pas aperçu….

—Que si. Les soldats lancés à sa piste l'ont suivi pas à pas jusque dans Wolfe street, et là ils ont perdu sa trace.

—Ils auraient dû tirer dessus, comme sur un chien enragé.

—Impossible, il pleuvait à verse, et c'est à peine si les fantassins pouvaient entrevoir son ombre à travers les ténèbres.

—Les damnés Bostonnais vont être joliment contents.

—Oh! qu'ils ne se réjouissent pas à l'avance ! Alphonse n'est pas loin, c'est sûr, il a reçu une blessure; on a distingué des taches de sang au bas du mur de la prison. Évidemment, il est caché en quelque place du faubourg Québec. Nos policemen ont le nez fin, je parierais bien que la journée ne s'écoulera pas sans qu'ils aient flairé leur homme.

—Ne disais-tu pas que c'est dans la rue du Loup qu'il a disparu ?

—Oui, mon gros, dans Wolfe street. Buvons-nous un autre coup ?

—Comme tu voudras.

—Bon ! voilà que tu rajustes ta physionomie d'âme en peine.

—C'est bien dans la rue du Loup? reprit Jacques, en fourrant le pouce dans son nez, geste qui annonçait chez lui une vive contention d'esprit.

—Es-tu sourd ? je te l'ai déjà répété deux fois.

—Ah ! c'est dans la rue du Loup !

—Encore ! Faudra-t-il te le rabâcher jusqu'à demain ! c'est dans Wolfe street, autrement la rue du Loup, ou du général Wolfe ! Est-ce que cela ne te suffit pas ? Mais j'y songe, elle doit t'être familière cette rue-là. L'idole de tes amours, la jolie fille du faubourg Québec, ne niche-t-elle pas dans ces parages ?

—Que t'importe! répondit Jacques d'une voix brève.

—Oh ! oh ! mon coq, est-ce que nous nous fâcherions ? Sois sans crainte, je ne m'aviserai pas de courir sur tes brisées, bien que la divine Angèle…

—Assez !

—M'empêcheras-tu de faire l'éloge de ta maîtresse ?

—Elle se passera bien de tes sots compliments.

—Merci, monsieur Jacques; votre incomparable franchise séduit mon coeur à un point indicible. Trinquons ensemble, morbleu ! Deux sots de notre espèce auraient tort de se quitter sans fraterniser.

—Je suis une bête, dit Bourgeot, qui voulait obtenir par une maladroite concession quelques renseignements plus précis.

—Tu ne me l'apprends pas.

—Méchant critique.

—Chacun son métier.

—Tu ne sais plus rien sur le compte de l'évadé ?

—Non, ma foi.

—On l'a sans doute interrogé ?

—Ça me paraît friser toutes les facettes de la probabilité, repartit l'autre d'un accent superbe.

—Et le nom du rebelle…. je ne m'en souviens plus ?

—Alphonse Maigret. Un charpentier de Québec; un tribun de carrefour; un pilier de taverne; un ivrogne; la lie du peuple !

—Il est blessé ?

—A preuve que, sans la pluie, il aurait laissé derrière lui un ruisseau de sang.

—Vraiment !

—Mais quel intérêt !…

—De l'intérêt à un pareil misérable, moi! tu badines, interrompit Jacques avec une brusquerie qui aurait éveillé l'attention d'un observateur plus clairvoyant que le jeune diplomate à qui il s'adressait.

—Huit heures ! dit celui-ci, en tirant sa montre; diable! c'est demain jour de publication; faut que j'aille à mon bureau, tu paies la consommation! je n'ai pas de change

—Pas de change, ça lui arrive plus souvent qu'à son tour, marronna Bourgeot, en soldant l'écot, tandis que le journaliste s'éclipsait sournoisement.

III

Jacques se promena pendant près d'une heure, après être sorti de la bar de la mère Halley.

Mille pensées se heurtaient dans son cerveau. Malgré son peu de perspicacité, il faisait entre l'évasion d'Alphonse et la scène dont il avait été témoin, dans la matinée, des rapprochements qui pouvaient être fatals à l'évadé, aussi bien qu'à ceux qui lui prêtaient si charitablement aide et asile. Mais Pierre Morlaix était un citoyen estimé de tout le monde; pour l'accuser, il fallait des preuves. Bourgeot n'en avait aucune. D'ailleurs, son amour-propre, sa vanité acceptaient avec répugnance la vraisemblance de la trahison d'Angèle. Car nous sommes ainsi faits: quand nous désirons fortement qu'une chose tourne à notre avantage, il nous en coûte tant de la voir se déclarer notre ennemie, que nous combattons même l'évidence. Cet axiome est surtout vrai en amour. Il n'est point d'amant, qui, sûr d'être trompé, et ayant formé un plan de vengeance, ne sera heureux si sa maîtresse parvient à se disculper. La recherche du bonheur nous préoccupe à ce point, que nous préférons le bonheur imaginaire au malheur en perspective. En somme, les apparences nous plaisent plus que la réalité, surtout quand elles sont favorables à la satisfaction de notre moi.

IV

Jacques donc se détermina à garder, durant quelque temps, le silence, et à épier ce qui se passerait dans la maison du charretier.

Il reprit incontinent le chemin de la rue des Voltigeurs; mais, comme il approchait, il rencontra Pierre Morlaix qui se rendait, avec sa voiture, à sa station habituelle.

—Ah ! ah ! vous v'là, m'sieur Jacquet, dit gaiement le brave cocher, vous ne faites pas un tour ?

—On m'avait dit que tu étais engagé ?

—Moi ! ah ! oui, mais j'ai laissé mon bourgeois en haut du faubourg, et maintenant je suis libre… à votre service, m'sieur Jacques.

—Est-ce que tu pourrais me conduire à la Pointe-aux-Trembles.

—Si ça vous convient; pas de soins, m'sieur Jacques. Dans une petite heure nous serons arrivés.

—Allons, dit Bourgeot, en montant dans la calèche.

Puis, se ravisant:

—A propos, quelle heure est-il ?

Pierre Morlaix tira de son gousset une de ces grosses montres en argent, communément désignées sous le nom de bassinoires.

—Neuf heures moins vingt-cinq, répondit-il, après avoir consulté le cadran.

—Neuf heures moins vingt-cinq ? Alors je change d'avis, tu vas me conduire à Lachine.

V

Le temps était superbe. Jamais soleil plus radieux n'avait doré de ses rayons les riches campagnes du Canada; jamais plus diaphane azur n'avait réjoui les plaines célestes !

Jacques Bourgeot n'était pas homme à se laisser impressionner par les charmes de la nature, en ce moment surtout. Aussi, dès que la calèche eut dépassé le village des Tanneries, commença-t-il, avec son conducteur, la conversation suivante:

—Eh ben, Pierre, y en a-t-il du nouveau, ce matin, en ville ?

—Du nouveau ! ah ben ! quoi donc, m'sieur Jacques, moi qui n'sais rien encore.

—Tu n'as rien appris ?

—Rien en toute. L'particulier que j'ai charrié, ce matin, était muet comme le travail de ma calèche.

—Tu ne le connais pas ?

—Pas un brin, répondit Pierre, en excitant ses chevaux.

—Cependant, reprit Bourgeot, il court un bruit…

—Vous dites, m'sieur Jacques ?

—Il court un bruit, hum! Le chef de la rébellion s'est évadé.

—Qui ça ? demanda Morlaix, en toussant pour voiler le trouble de sa voix.

—Alphonse Maigret, tu sais; un ruffien, un gueusard.

—Et il a déserté la prison ?

—Pendant la nuit dernière.

—C'est y ben possible, m'sieur Jacques !

—Comment, tu ignorais cela, toi ?

—Ma foi, m'sieur Jacques, c'est la première nouvelle. Mais ousqu'y s'est réfugié ?

—Tu le sais peut-être mieux que moi? dit l'amant d'Angèle en se penchant pour voir quel effet ces paroles produiraient sur Pierre Morlaix.

—Moi ! répliqua celui-ci, avec le plus grand sang-froid. Ah ben! vous voulez rire m'sieur Jacques.

—Tiens, ajouta Bourgeot, d'un ton assez badin pour dissiper les soupçons que sa question avait fait naître dans l'esprit du charretier, si c'était, par hasard, ton voyageur de ce matin ?

—Hé ? hé ! hé ! farceur de m'sieur Jacques, va ! mon voyageur de ce matin ! hé ! ho ! hé !

—Qu'y aurait-il d'impossible ?

—Ah! nous arrivons, dit Pierre, en montrant les blanches maisons de Lachine, éparpillées au milieu d'une verdoyante prairie qu'ombrageaient dus bouquets d'arbres touffus. Où débarquez-vous?

—Près de la Traverse, repartit Bourgeot. Je vais à Caughnawaga. Tu attendras mon retour.

Bientôt il sauta à terre, en murmurant:

—Puissé-je trouver cette vieille sorcière d'Iroquoise !

VI

A l'extrémité septentrionale du village iroquois de Caughnawaga, on voyait alors une hutte, longue de vingt pieds sur une profondeur de quinze. Elle était formée de pieux fichés en terre, revêtus d'un bousillage de glaise, et surmontés d'une toiture d'écorce. De chaque côté une porte, faite d'écorces suspendues, donnait accès dans cette hutte, dont l'intérieur, éclairé par des trous pratiqués dans le mur, était aussi misérable que l'extérieur. Au centre était le foyer, près duquel une demi douzaine de chiens décharnés, le museau entre les pattes, reposaient ordinairement leurs membres étiques. A des poutrelles transversales, étaient accrochés des quartiers de venaison, des bottes d'herbages de toutes grandeurs, et des chapelets de poissons. Des planches de bois blanc, disposées en rayon, à une verge du sol, s'étendaient autour de la cabane. Sur ces rayons, on apercevait divers ustensiles de ménage, comme poterie en terre cuite, écuelles et marmites de bois, et un tas de ces gros cailloux, que les sauvages, avant qu'ils connussent la vaisselle de terre et de métal, faisaient rougir au feu, puis qu'ils jetaient dans des vases pour chauffer l'eau ou cuire les aliments nécessaires à leurs besoins. Dans un coin, il y avait un lit de sapinette recouvert d'une peau d'original, et, vis-à-vis, une sorte de grande châsse, dans laquelle on apercevait des figures de bois, aux formes bizarres et monstrueuses. Ces figures représentaient les idoles autrefois adorées par la nation iroquoise, lorsque les fils des Sagamos étaient «tout-puissants et fiers»:

C'était, d'abord, Agreskoue, le Souverain Être, et Dieu de la guerre; Atahensic, qui commandait la foule des mauvais Génies; Touskeka, chef des bons Esprits, Malcomek, etc. Chacune de ces divinités, peinte avec des couleurs tranchantes, portait le signe de ses attributs. Enfin, au pied de la châsse, immédiatement sous une des ouvertures par lesquelles le jour pénétrait dans la hutte, scintillait une couche de poussière, dont les nuances vives, variées et chatoyantes éblouissaient l'oeil. Cette poussière était le produit de petits coquillages, soigneusement pilés et renfermés dans un cercle de frêne, ayant environ deux pouces de hauteur. Du milieu, s'élançait une baguette garnie de peaux de serpents enroulés et qui hérissaient de leurs têtes hideuses la tige et le bout de ce nouveau caducée.

Accroupie devant le cercle, une femme étudiait avec attention les traces que deux lézards laissaient sur la poussière, en tournant autour de la baguette, à laquelle ils étaient attachés par des fils venant rayonner à la circonférence.
Cette femme était riche de vieillesse et de laideur.

Elle avait le costume des Iroquoises: Une couverture de laine brune, un brayet, des mitas et des mocassins ornés de verroteries et de broderies bariolées.

Son visage était tatoué, sillonné de rides profondes. A son nez et à ses oreilles pendaient des anneaux d'argent, et un collier de graines rouges, avec une tête de vipère, en guise de médaillon, descendait sur sa poitrine sèche et terreuse.
Cette femme était la Vipère-grise, la sorcière iroquoise.

Elle se disait issue de la Chaudière-noire, ce fameux Sagamos qui, en 1691, causa de si terribles ravages dans les colonies du Canada, et elle jouissait d'une haute considération parmi ses compatriotes.

Quoique la plus grande partie de la tribu iroquoise encore cantonnée au Sault St-Louis, fût déjà convertie au catholicisme, la Vipère-grise exerçait une influence immédiate sur le conseil des chefs qui, en maintes occasions, se prévalaient de ses jongleries pour faire adopter des résolutions importantes.

VII

Après avoir traversé le Saint-Laurent en canot, et abordé à Caughnawaga,
Jacques Bourgeot s'achemina vers l'habitation de la Vipère-grise.

Le jeune homme était sombre et presque tremblant.

Il hésita durant plusieurs minutes, avant de s'introduire dans l'antre de la sibylle sauvagesse, puis, enfin, prenant son courage à deux mains, il entra.

La Vipère-grise, en entendant le bruit de ses pas, prit un tamtam, fait d'un tronc d'arbre creux recouvert d'une peau d'élan, et sans changer de position, sans tourner les yeux, frappa dessus en cadence avec un bâton court.

Jacques demeura debout contre la porte, n'osant ni parler ni avancer.

Les chiens s'étaient dressés sur leurs pattes et grondaient sourdement.

Tout à coup, la sorcière, s'animant au son de la musique, rejeta sa couverture en arrière, se leva vivement, et chanta d'une voix chevrotante, en s'accompagnant de son tambourin:

VIII

«Un jour, le Grand-Esprit s'ennuyait au-dessus des nuages, dans le monde des Esprits, parce que, depuis longtemps, il n'était venu sur la terre et qu'il ne savait pas ce qu'étaient devenues les créatures sorties de ses mains créatrices. Le Grand Manitou est bon et puissant, il avait fait la lune, le soleil, les étoiles, la terre, les plantes, les bêtes, pour qu'ils fussent heureux; mais il se défiait de l'Esprit noir qui n'aime que le mal.

»Pour s'assurer par ses yeux de la vérité, il descendit sur la terre, au bord d'un étang; il vit, dans les ondes transparentes, une carpe qui se promenait sur le sable doré. Aussitôt, il se change en carpe et se laisse glisser dans l'eau.

»—Eh bien, ma chère amie, dit-il à la carpe, tu dois être très-heureuse ici, car les eaux que tu habites sont limpides et tu trouves abondamment des vermisseaux pour vivre.

»—Moi heureuse! répondit la carpe; eh! comment pourrais-je l'être, quand je vois sans cesse à ma poursuite le brochet prêt à me dévorer ?

»Manitou poussa un soupir et sortit de l'eau. Il aperçut un bison qui paissait dans une savane: il se changea en bison et l'aborda.

»—Mon ami, lui dit-il, tu dois être très-heureux, car tu habites une savane où l'herbe tendre te vient jusqu'au ventre, et tu es assez fort pour te défendre de tes ennemis.

»—Comment serais-je heureux, répondit-il, quand mes yeux sont constamment tournés vers la forêt pour en voir sortir, avec fracas, le mammouth géant, qui se précipite sur mes frères et les dévore?

»Manitou soupira et entra dans la forêt où il rencontra un écureuil: il se changea en écureuil et grimpa sur l'arbre où le petit animal avait établi son nid.

»—Tu dois être heureux ici, car tu trouves en abondance les fruits dont tu te nourris, et ton agilité te sauve des bêtes féroces.

»—Comment serais-je heureux, quand les arbres défeuillés sont couverts de frimas et que la volverenne ou le lynx viennent dévorer ma famille jusque dans les arbres les plus élevés?

»Manitou suivit le bord du fleuve. Il vit une vache marine paissant l'herbe du rivage, en portant son petit dans ses bras.

»—Tu dois être heureuse, car tu aimes ton enfant et tu en es aimée.

»—Je serais moins malheureuse, répondit la vache marine, si les lynx, les volverennes, les loups et cent autres animaux carnassiers n'étaient sans cesse cachés dans les joncs pour surprendre mes enfants. L'hiver, quand les glaces renferment le fleuve, puis-je prendre mon malheur en patience?

»Manitou devint triste. Il se disposait à remonter vers le ciel, lorsqu'il aperçut plusieurs animaux fort occupés dans la petite île d'un lac: c'étaient des castors. Il se changea en castor, s'approcha d'eux et leur dit:

»—Eh bien, vous êtes sans doute malheureux aussi, vous autres, car je vous vois obligés de travailler pour vous faire des cabanes qui vous abriteront contre l'intempérie des saisons.

»—Nous, malheureux! dit un de la troupe, pas du tout; car le
Grand-Esprit nous a doués de sagesse et de prudence.

»Manitou fut consolé et dit:

»—Puisque la sagesse et la prudence font le bonheur, je veux faire des créatures tout à fait heureuses.

»Alors il agrandit la cabane des castors, les changea en hommes, augmenta leur dose de sagesse et de prudence, leur apprit à chasser les ours et les élans, et leur dit:

»—Allez!

»Ensuite, Manitou remonta dans le monde des Esprits, et dit:

»—Je suis content, car j'ai bien fait ce que j'ai fait.»

IX

A mesure qu'elle poursuivait son chant, l'Iroquoise se livrait à des danses fantastiques et à des contorsions si étranges, si furibondes, que Jacques, épouvanté, voulut s'enfuir. Mais, pendant ce temps, les chiens s'étaient rangés devant la porte et en gardaient la sortie en grinçant les dents d'une manière menaçante.

Force fut au jeune homme de rester.

Quand La Vipère-grise eut fini cette pantomime parlante, elle s'approcha de l'étranger, et dardant sur lui ses yeux fauves, mouchetés de taches sanguinolentes:

—Pourquoi, ô visage pâle, as-tu quitté la rive gauche de Ladauanna  pour venir à la fille du grand chef? Ignores-tu les maux que tes frères ont infligés à tous mes frères de la famille Moawake-Huronne ? Le Matchi-Manitou est irrité contre ta race; il m'avertit que bientôt elle sera dispersée, anéantie, par une troupe, plus nombreuse que les grains de sable du rivage, qui accourt pour venger les calamités dont toi et les tiens avez abreuvé les enfants de Tharonhiaouagon ! Oui, je la vois; elle avance, elle avance ! Des guerriers braves grossissent ses rangs ! Entends-tu le bruit de leurs pas, ébranlant la terre comme un troupeau de bisons? Écoute ce qu'ils disent: «Mort, mort aux visages pâles ! ils ont porté la peste, le fer et le feu dans nos wigwams ! Os de nos vaillants ancêtres, apprenez au guerrier à ouvrir les veines de son ennemi, et à boire, dans son crâne, le sang de la vengeance ! Mort, mort aux visages pâles ! qu'ils tombent sous nos tomahawks, comme le daim sous la flèche du chasseur ! que leurs chevelures ornent nos cabanes ! que leurs cadavres fumants engraissent la tombe de nos pères !»

Jacques fit peu attention à ces paroles; mais tirant de sa poche deux louis d'or, il les plaça dans la main de la magicienne.

X

—Ah ! dit-elle, en considérant les deux pièces avec un air de cupidité, tu as vu un Oiarou en songe, et tu veux consulter Ouahicha, par qui je connais les choses passées, présentes et futures.

—Je n'ai rien vu en songe, dit Bourgeot. Je veux savoir si ma maîtresse me trompe.

—Le coeur d'une femme est profond comme l'onde du lac Salé, répondit emphatiquement La Vipère-grise. Atahuata a créé la femme avec un nuage de son ciel. Hougoaho seul peut dire ce qu'était Atahensic . Toi, mon frère, tu as un rival.

—Un rival ! s'écria Jacques.

—Un rival puissant, par ses charmes et ses maléfices, répéta la magicienne avec exaltation. Viens !

Le saisissant par le bras, elle l'entraîna vers l'âtre, attisa le feu, et plaça au-dessus une chaudière en fer battu qu'elle remplit d'eau. Ensuite, elle jeta dans la chaudière une poignée d'abesoutchenza (gin-seng), et d'autres plantes médicinales dont elle surveilla la cuisson, en observant les globules qui montaient à la surface de l'eau. La décoction lui ayant paru suffisante, elle plongea trois fois ses mains dans le vase, les éleva en l'air, les joignit, en trépignant comme un énergumène, et poussa des cris affreux.

A ces cris, les chiens mêlèrent leurs rauques aboiements, et bientôt ce fut, dans la hutte, un charivari infernal.

Le tumulte apaisé, l'Iroquoise puisa dans la chaudière avec une écuelle en bois, et tendit le breuvage à Jacques.

—Bois, mon frère, bois, lui dit-elle. Par sa vertu magique, que m'a enseignée Malcomek, l'esprit des hivers, l'abesoutchenza purifiera ton corps de toutes ses souillures, et ton âme s'élancera, à travers l'espace infini, dans les prairies où habite Ouahiche.

—Boire ça! fit Jacques, sans déguiser sa répugnance.

—Bois, mon frère, bois ! Le temps s'écoule, emportant, parcelle à parcelle, les lambeaux de l'existence, comme la bise emporte, une à une, les feuilles de l'érable.

—Mais à quoi bon !

—Bois, ou frémis, l'Esprit du mal est là qui te presse !

Moitié par frayeur, moitié pour complaire à la Vipère-grise, Jacques porta l'écuelle à ses lèvres; mais à peine eut-il goûté à la potion bouillante, qu'il laissa tomber à terre contenant et contenu, avec une exclamation de douleur.

—Maudite sorcière! s'écria-t-il, j'ai la langue brûlée.

L'Iroquoise ne l'écoutait pas; agenouillée devant le liquide répandu, elle suivait anxieusement les filets qu'il décrivait en serpentant sur le sol.

XI

—Michabou est propice, dit subitement la Vipère-grise en bondissant; il m'inspire, il me pénètre, il me captive… Que désires-tu ?

—Je veux savoir si ma maîtresse me trompe, répéta machinalement
Bourgeot.

—Ta maîtresse, la fille aux pâles couleurs… je l'aperçois… elle est là… elle voltige comme le papillon !

—Elle en aime un autre !

—L'amour, la jalousie, l'intérêt, conduisent les fils d'Atahensic.

—C'est elle qui a donné asile au rebelle ?

—Rien n'échappe aux serviteurs d'Ouahiche !

—Mais qu'y a-t-il ? Angèle…

—La fille aux pâles couleurs est chérie de Jouskeka; il la protège; il lui tresse une couronne de fleurs… A son bien-aimé, il présente le calumet de la paix.

—Ton langage m'assomme; je n'y comprends rien.

—Avance, dit la Vipère-grise, nous allons préparer la sagamité.

Et elle versa, dans la marmite, un pot de farine de maïs, qu'elle remua pendant cinq minutes, à l'aide d'une spatule en bois.

Bourgeot la regardait toujours avec une curiosité mêlée d'effroi.

Quand la bouillie fut assez épaissie, l'Iroquoise enleva la chaudière de dessus le brasier.

—Mangeons !

Le jeune homme refusa de prendre part au festin.

—Prends garde, dit la vieille; Taouiskaron se prononcera contre mon frère.

—Dis-moi si Angèle me trompe ?

—La vierge aimée de mon frère est bien belle !

—Qu'est-ce que cela te fait ?

—La vierge aimée de mon frère est plus parfumée que la blanche grappe du merisier.

—Cesseras-tu tes phrases sans pieds ni tête ? Angèle répond-t-elle à mon amour ?

—L'amour est une étincelle jaillie de l'astre du jour.

—Satanée diablesse ! s'écria Bourgeot impatienté et s'élançant sur la
Vipère-grise.

Les chiens se ruèrent en hurlant contre l'audacieux tandis que l'Iroquoise disait tranquillement:

—Le Grand-Esprit est plus fort que les visages pales? Que mon frère daigne obéir à ses ordres !

—Mais parle donc !

L'Iroquoise allongea l'index en fermant les autres doigts, et les chiens s'éloignèrent.

—Mon frère a un ennemi !

—Alphonse Maigret.

—L'ennemi de mon frère a séduit la vierge aux pâles couleurs.

—Il l'a séduite… dis-tu ?

—Ouahiche ne trompe jamais. Sa parole est limpide et claire comme l'onde des sources.

—Et Alphonse Maigret… le chef de la rébellion, l'échappé de la prison de Montréal… c'est lui qui est maintenant chez Pierre Morlaix ?

La devineresse était retournée près du cercle magique:

—Que mon frère pose sa main sur cette poudre, dit-elle, en indiquant à
Bourgeot la poussière aux éclatantes couleurs.

Le jeune homme obéit en silence. Sa main se dessina, en creux, dans la couche pulvérine, ainsi que toutes les lignes des phalanges et des muscles.

—Que les Esprits parlent, dit la chiromancienne.

Et les deux lézards commencèrent à piétiner sur l'empreinte de la main, en rétrécissant à chaque rotation, le fil qui les liait au pivot divinatoire.

Pendant que ces reptiles accomplissaient leurs mouvements circulaires, la Vipère-grise avait bourré de pétun son calumet et fumait, enfoncée dans une profonde rêverie.

—Mon frère, dit-elle, à la fin; la fille aux couleurs pâles, est aimée d'Areskoui…

—Qu'ai-je à faire avec ton Areskoui?

—Ce qui est, sera. Le lézard vert s'est arrêté en travers sur la ligne médiane; c'est un signe de mort.

—Mais Angèle?…

—La vierge se conforme aux volontés suprêmes!

—Est-ce que le rebelle est chez Pierre Morlaix?

—L'abeille se réfugie dans le calice embaumé, pour y pomper un suc nourrissant.

—Que le diable l'emporte avec ton jargon, auquel je n'entends rien !

—Le serpent rampe; il atteint sa proie plus facilement que l'aigle qui fond sur elle. Va donc, à la faveur des ténèbres.

XII

La Vipère-grise parla longuement à l'oreille dû Jacques Bourgeot; tantôt l'interrogeant, tantôt répondant à ses questions.

Enfin, le jeune homme la quitta, en lui promettant de revenir le lendemain. Il ne manqua pas à sa promesse, et durant plusieurs jours, de fréquentes entrevues eurent lieu entre l'amant d'Angèle et la sorcière iroquoise. A la suite de leur dernière rencontre, La Vipère-grise lui dit:

—Ouahiche m'est apparu, que mon frère soit satisfait ! la vérité brille ! Si mon frère se rend, cette nuit, dans la rue des Voltigeurs, près du wigwam de Pierre Morlaix, et si mon frère appelle trois fois, «Au secours,» il saura ce qu'il veut savoir: si la vierge aux pâles couleurs le trahit.

Fidèle à cette recommandation, Bourgeot, vers deux heures du matin, caché dans l'embrasure d'une porte, lieu d'où il pouvait épier ce qui se passait chez le charretier, cria de toutes ses forces:

«—Au secours !»

C'est alors que l'imprudente Angèle se montra, comme nous l'avons dit, à la fenêtre de la chambre occupée par Alphonse Maigret.

CINQUIÈME PARTIE

JALOUSIE CONTRE AMOUR

I

On a établi une différence entre le coeur et le cerveau (traduisez esprit). Au premier, disent certains physiologistes, appartiennent les sensations naturelles, au second, les sentiments étudiés.—Tandis que Bichat, avec son effroyable science, définissait en trois mots, le siège accepté de nos émotions, et disait: le coeur ? Un muscle creux ! lord Byron méditait l'impressionnabilité unique et suprême du cerveau (brains). Si le Français se posait en négateur des idées reçues, si l'Anglais essayait de changer le trône de nos facultés, avaient-ils plus tort ou raison que le vieil Homère, s'écriant par la bouche de l'un de ses héros: Mon diaphragme vous aime ? Les progrès de la physique, mécanique, botanique, astronomie, chimie, pathologie et même de l'anatomie, ont été considérables depuis un siècle; mais cependant, on n'est point encore parvenu à déterminer l'organe réel des conceptions internes. Aussi acceptons-nous et accepterons-nous jusqu'à preuve du contraire, l'antique, tradition: Le coeur nous semblera jouer en nous un rôle passif, et le cerveau un rôle actif. Celui-ci produira, celui-ci recevra. En d'autres termes, nous pensons que le coeur est soumis au contrôle du cerveau. Les organes extérieurs transmettent la sensation au cerveau qui la juge, l'apprécie, et renvoie au coeur le résultat de son examen; et tandis que ce dernier subit la secousse, l'autre en diminue ou affaiblit l'effet pour lui-même. De là naît cette sorte d'antagonisme dans notre nature. Le coeur est ou profondément ulcéré ou entièrement satisfait, alors que le cerveau nage dans un océan d'incertitudes.

II

Voilà certes des réflexions que Jacques Bourgeot ne se fit pas en apercevant le buste d'Angèle s'estompant dans la baie de la fenêtre, au milieu d'un nimbe de lumière projetée par la lampe.

Mais ce qu'il n'analysa pas, il l'éprouva sur-le-champ, car, tandis que son coeur se serrait, douloureusement, son esprit cherchait encore à lutter contre l'évidence. Si, d'abord, il forma le projet de se rendre à la station de police, pour déceler la retraite d'Alphonse Maigret, il abandonna bientôt ce dessein dans la crainte de s'être laissé tromper par les apparences. Que le rebelle ne fût pas caché chez Pierre Morlaix, et, par sa déposition, Jacques se perdait dans l'esprit de celle qu'il aimait ! Jamais elle ne lui pardonnerait d'avoir causé des tracasseries à une famille qu'elle chérissait au delà de toute expression. Un résultat bien plus grave découlerait de la présence du prisonnier dans la maison du charretier: Pierre serait arrêté pour avoir prêté asile à l'évadé, et, très-certainement, son appréhension élèverait une barrière infranchissable entre Angèle, et l'auteur de la dénonciation. La jalousie, la rage, l'amour faisaient bouillonner le sang de Bourgeot. Incertain, fiévreux, il cherchait à coordonner ses idées, quand une voix murmura à son oreille:
—Le serpent rampe, il atteint plus facilement sa proie que l'aigle qui fond dessus.

III

Jacques se retourna vivement: La Vipère-grise était devant lui:

—Mon frère est-il convaincu de la vérité de mes réponses ! dit l'Iroquoise, en montrant Angèle et la mère Morlaix, qui s'étaient aussi penchées à la fenêtre et s'enquéraient de la cause du cri qu'on avait entendu.

—Tes réponses, dit le jeune homme, sans déguiser sa colère, tes réponses, que m'ont-elles prouvé ? Suis-je plus avancé maintenant que je l'étais avant ma visite à ta hutte ? Crois-tu que je ne savais pas ce qui se passe ?

—La fureur est aveugle, reprit sentencieusement la sorcière. Si mon frère n'avait pas confiance en Manitou, pourquoi donc aussi mon frère accuse-t-il la Vipère-grise ? ne lui a-t-elle pas enseigné ce qu'il désirait connaître ?

—Soit! mais que veux-tu à présent ? qui t'a permis de surveiller mes actions ?

—La fureur est aveugle, répéta l'Iroquoise; elle empêche souvent les guerriers de surprendre leur ennemi.

—Est-ce là tout ce que tu avais à me dire ?

—Les visage pâles aiment mieux parler qu'écouter. Pourtant, celui qui veut être fort et dominer les autres, doit apprendre à se taire. S'il repousse les avis avant de les entendre, l'Esprit des conseils s'éloignera de lui et la victoire ne marchera pas sur ses traces.

—Éloignons-nous, dit Jacques, on nous observe !

IV

La nuit était si calme que, bien que ce colloque eût lieu à une assez grande distance de la maison du charretier, le son des voix avait éveillé l'attention d'Angèle.

—Ferme l'châssis, mon enfant, dit la mère Morlaix, après un instant de silence. C'est sans doute queuque faignant qui s'amuse à réveiller les voisins.dame de se taire. Je crois…..

—Tu crois ?

—Attendez un instant; je ne suis pas sûre. Ah! voilà la lune qui donne vers cette porte.

—Quelle porte ?

—Là-bas ! la porte cochère de M. Perrin.

—P'tite folle! queu veux-tu que j'voie!

—C'est qu'il me semble…..

—Eh ben ! C'est une coureuse d'Inguienne, dit la vieille, distinguant le couple qui se serrait dans l'embrasure de la porte cochère.

—Oui, reprit Angèle d'un ton agité, c'est une indienne; mais il y a un homme avec elle; et cet homme, si je ne me trompe…..

—Eh ben ?

—C'est Jacques Bourgeot.

—Pas possible! lui, Jacques Bourgeot, ton cavalier ?

—J'ai peur, balbutia la jeune fille, en frissonnant de tous ses membres.

—Peur !

V

—Oui, ma mère ! la présence de Jacques ici… à cette heure, en compagnie d'une sauvagesse, m'effraie. Tenez, ils partent ensemble !

—Seigneur, Dieu! tu t'effarouches comme une tourte devant un milan, et pour rien encore !

—Fermons le châssis, je vous en prie, et allez réveiller Pierre, car je prévois de terribles maux. Cet homme, ce Bourgeot… Oh! à présent, je comprends sa conduite avec moi depuis huit jours !

—Qu'est-ce que tu me chantes-là ?

—Oui; lui ordinairement si doux, si obéissant; il est devenu tout à coup sombre, aigre ! Il m'a questionnée, m'a menacée… Oui, oui, je comprends tout… tout maintenant ! Mais dépêchez-vous, ma bonne mère; dites à Pierre que je veux lui parler.

—Qu'y a-t-il donc ? demanda le blessé, en s'accoudant sur son lit.
Qu'avez-vous, mademoiselle ? votre visage est décomposé…

—Rien, je n'ai rien. Ne vous inquiétez pas, balbutia la jeune fille, d'un ton qui démentait le sens de ses paroles.

—Cependant… essaya encore Alphonse, appréhendant quelque sinistre.
L'arrivée de Pierre Morlaix, qui accourait à demi vêtu, coupa court à ce dialogue.

—Ah ! mon ami, dit la jeune fille, entraînant le charretier dans un coin de l'appartement, je crois qu'un grand malheur nous menace.

VI

Jacques avait emmené l'Iroquoise sur le glacis du Champ-de-Mars, et discutait chaleureusement avec elle.

—Allons ! terminons-en, s'écria-t-il.

—Mon frère s'emporte comme l'orignal qui flaire la poudre du chasseur blanc. Mais les Esprits veulent que l'homme brave marche régulièrement comme l'eau du grand fleuve. Que mon frère fasse à Michabou les présents nécessaires, et le rival de mon frère disparaîtra avant le lever du soleil.

—Mais un meurtre ! murmura involontairement Bourgeot; un meurtre ! oh ! je ne puis consentir.

—Le visage pâle n'a pour ennemis que des visages pâles, dit la Vipère-grise, enveloppant, suivant l'habitude des Indiens, sa pensée dans des généralités.

—Notre conversation restera à jamais secrète !

—Le feu brûle, le poisson nage, l'Iroquois sait se taire, quand il veut.

—Bon, dit Jacques, avec une impatience fébrile, tandis que de grosses gouttes de sueur perlaient sur son visage; bon… je consens… Tu auras ce que tu exiges.

VII

Cependant Pierre Morlaix, qui avait écouté avec une grande attention ce que lui communiquait Angèle à voix basse, fit tout à coup un geste de surprise.

—Quoi ! Jacques Bourgeot ! s'écria-t-il, es-tu ben certaine ?

—Aussi certaine que je vous vois. Je l'ai parfaitement reconnu. D'ailleurs, je ne saurais me méprendre. Le timbre de sa voix est trop particulier pour qu'on le confonde avec un autre.

—De fait, il a un tic dans l'gosier, ce garçon-là, dit le charretier.
Pourtant, rien ne prouve…..

—Je vous répète qu'il médite quelque trahison. Croyez-en ma pénétration, mon bon Pierre. Depuis que ce pauvre jeune homme est ici, Jacques rôde sans cesse autour de la maison, et…

—Batiscan j'crés qu't'as raison, ma fille, et qu'ce flandrin nous mitonne du grabuge. P't'êt'ben aussi que nous avons eu tort de nous embarquer dans c'te mauvaise affaire, car les brigands de policemen n'plaisantent pas.

—Ah ! Pierre, dit Angèle, d'un ton de doux reproche; pouvez-vous tenir un pareil langage, vous si brave, si généreux !

—Dame ! écoute donc, si ce n'était que moi, j'm'ficherais de tous les policemen comme de rien en toute; mais toi, p'tite, toi, tu seras dans de beaux draps, s'ils apprennent…

—Moi ! oh ! n'ayez pas d'inquiétudes. Deux heures, au moins, s'écouleront avant qu'il n'ait eu le temps d'avertir la police et faire signer le warrant ainsi…

—Oui, dit Morlaix, en se frappant le front; oui, j'approuve ton idée. Allons, j'vas finir de m'habiller et atteler. Tu retourneras à ta chambre.

—Non, dit Angèle, retenant le charretier par la manche, vous ne me comprenez pas. Il faut que vous restiez ici. Dans le cas où l'on opérerait une visite domiciliaire, votre absence susciterait des soupçons…

—Je n'y avais pas songé… c'est vrai; mais qui veux-tu qui l'charrie ?

—Moi, répondit vivement la jeune fille.

—Ah ! bon, t'as de l'esprit comme un ange. J'te donnerai la Grise; elle est douce et fameuse trotteuse. N'y a plus qu'à l'harnacher, n'est-ce pas !

Angèle répliqua affirmativement par un signe de tête et Pierre courut à son écurie.

VIII

Durant ce dialogue la mère Morlaix avait fait chauffer un bouillon pour le malade.

—Buvez, dit-elle, en lui présentant une tasse pleine du consommé; buvez, ça vous ravigotera.

—Merci, ma bonne dame, répondit Alphonse, repoussant doucement la tasse, je n'ai point soif.

—Il faut boire, monsieur, ajouta Angèle qui s'était approchée du lit; car vous avez besoin de gagner des forces. Nous allons faire un petit voyage !

—Seigneur Jésus, qu'est-ce que tu bavasses-là, ma fille ? s'écria la vieille, au comble de la surprise.

—J'appréhende, ma mère, que la retraite de monsieur Maigret n'ait été découverte et, de peur d'accident, je suis convenue avec Pierre, de mener notre blessé en lieu plus sûr.

—Mademoiselle, balbutia Alphonse…

—Point d'observations, monsieur, nous n'avons pas un moment à perdre. Buvez ce bouillon: puis ma mère vous aidera à vous vêtir, tandis que j'irai prendre ma mante.

—Mais y n'est pas capable de s'tenir déboute, c'pauvre jeune homme, dit la vieille femme. Ous que tu veux donc qu'il se retire à c't'heure ?

—A la Côte-des-Neiges.

—Ah! chez monsieur Jobinet.

—Oui, oui, reprit Angèle; hâtons-nous. Voyez, il est près de trois heures à l'horloge, nous devons nous dépêcher pour arriver avant le grand jour.

Après ces mots elle sortit, et la mère Morlaix ayant pris, dans une armoire, l'habillement des dimanches de son fils, en eut bientôt revêtu l'intéressant malade.

IX

Malgré son extrême débilité, Alphonse put descendre dans la cour, appuyé au bras du charretier.

Inutile de rapporter les expressions de remercîment dont il gratifia ses dignes hôtes, avant de monter en voiture. On sait assez que le coeur de notre ami était un foyer de gratitude, pour qu'il nous soit permis de passer sous silence les protestations de reconnaissance qu'il leur adressa.

—En route et bonne chance! dit Pierre, en lui serrant la main.

Déjà la Grise hennissait et creusait le sol de son sabot, impatiente de dévorer l'espace.

Angèle s'élança lestement dans la calèche, dès qu'on n'y eut placé son cher malade.

A cet instant, un bruit de pas lointain se fit entendre.

—Vite ! vite ! fit Pierre; prends par la rue Sainte-Catherine et la rue
Saint-Laurent.

—N'oubliez pas, dit la jeune fille, de faire disparaître de la chambre tout ce qui indiquerait sa récente occupation.

—Bien; marche et que Dieu vous protège !

X

Celui qui se réveille, à la suite d'une violente maladie et se trouve transporté dans un appartement qu'il n'a jamais vu, en tête-à-tête avec une jeune fille inconnue, mais ravissante; étrangère, mais empressée, mais attentive comme une soeur, celui-là s'imagine être le jouet d'un rêve et longtemps refuse de croire à la réalité. Puis, insensiblement, à mesure que ses sens s'ouvrent à la lumière, il repasse ses souvenirs, compare son passé avec son présent, et s'il est jeune, s'il est libre, il supplie l'Être suprême de prolonger l'état de souffrance qui lui vaut un pareil bonheur. Ce n'est que lorsqu'il est endolori et affaibli par des peines physiques ou morales, que l'homme apprécie la femme à sa juste valeur. Tant qu'il est valide et heureux, il considère assez généralement l'autre partie du genre humain comme inférieure à lui. Mais, viennent la maladie, les tribulations, l'homme préfère la société de la femme à celle de l'homme, parce que la femme a toujours à sa disposition des trésors de tendresse, des délicatesses de prévoyance que les hommes ne possèdent pas. De son côté, la femme, auprès d'un valétudinaire, semble abandonner la faiblesse ordinaire à ses semblables, pour grandir en raison de la défaillance de l'homme. Elle est fière de la supériorité que, temporairement, elle exerce sur lui. Elle se figure presque, en ramenant un homme dans le sentier de l'espérance ou de la vie, faire de lui un personnage nouveau dont elle est la créatrice. Ne soyons donc pas étonné si un amour réciproque finit fréquemment par embraser celui qui reçoit les soins et celle qui les donne. Chez tous deux cet amour est le fruit de l'égoïsme:—Égoïsme de la reconnaissance chez le premier, égoïsme de l'artiste chez l'autre.

XI

Angèle manégeait parfaitement un cheval. Façonnée sa main, la Grise emportait son léger véhicule avec une rapidité aérienne, et, en quelques minutes, les dernières maisons de Montréal disparurent dans les brumes de la nuit.

La chaleur avait été intense pendant toute la journée précédente, et un orage, chassé par le vent à l'heure du crépuscule, rassemblait alors ses nuées vers l'orient. Nulle brise ne faisait frissonner les feuilles des arbres, nul oiseau matinal ne saluait de son ramage l'approche de l'aurore; mais, du Saint-Laurent s'élevaient des vapeurs blanchâtres, et de fréquents éclairs lacéraient les limites de l'horizon.

Plongé dans une sorte d'abattement fiévreux, Alphonse Maigret restait insensible aux menaces de la nature. Il se pensait le héros d'un des contes d'Hoffmann. Angèle, agitée par mille émotions diverses, restait muette. L'un et l'autre néanmoins se sentaient nager sur un océan de félicité, que troublait à peine l'imminence des périls dont ils étaient environnés. Le jeune homme jouissait du présent, sans définir la béatitude qui l'inondait; la jeune fille jouissait de l'avenir, sans en distinguer les couleurs.

Elle naissait à la vie, en naissant à l'amour.

Être aime de lui, tel était désormais l'unique désir d'Angèle.

Et lui, l'aimait, Angèle le savait; les regards d'Alphonse, le tremblement de sa main dans la sienne, ne lui avaient-ils pas prouvé qu'elle était payée de retour !

Quand on aime sincèrement pour la première fois, on se demande comment l'on a pu exister auparavant, sans amour; puis, l'on s'abandonne à la joie, et le vide du coeur fait place à une suave ivresse, dont la mort seule peut éteindre le souvenir.

XII

La calèche brûlait la route en soulevant des flots de poussière; les deux jeunes gens n'avaient pas encore échangé une parole, lorsque tout à coup le ciel s'illumina d'une lueur fulgurante, accompagnée d'un épouvantable coup de tonnerre !

Effrayée par l'éclair et par l'explosion de la foudre, la Grise fit un violent écart.

Angèle essaya de la maîtriser; mais, surprise au moment ou elle s'y attendait le moins, au lieu de rendre les rênes, elle les tira à elle, et l'animal continua de reculer vers le fossé qui bordait le chemin.

—Lâchez les guides ! lâchez les guides ! lui dit Alphonse.

Il n'était plus temps !

La voiture roula dans le fossé !

Par bonheur, un gros peuplier l'arrêta dans sa chute et l'empêcha de se renverser sur le côté.

Angèle alors sauta à terre, saisit le cheval par la figure, et le ramena sur la route.

—Mon Dieu ! dit-elle, en se rasseyant à côté d'Alphonse, vous n'êtes pas blessé, j'espère !

—Non, répondit le charpentier, mais vous ?

—Oh ! moi, reprit-elle en souriant, j'en suis quitte pour la peur. Maudite étourdie, je ne sais vraiment à quoi je songeais…—Qu'est-ce donc encore ? voici la Grise qui refuse d'avancer. Ah ! miséricorde divine, qui sont ces hommes ?

XIII

La calèche avait atteint la lisière du bois. Trois individus, de mauvaise mine, se tenaient debout derrière un arbre abattu qui barrait le passage.

—Stop, cria l'un d'eux avec un brogue très-prononcé.

L'injonction était inutile, car la Grise s'était arrêtée court devant l'obstacle, en reniflant bruyamment l'air et en frappant du pied.

—Sainte-Vierge! murmura Angèle, serait-ce des brigands?

—Que voulez-vous ? demanda Alphonse en élevant la voix autant qu'il put.

—Chut! taisez-vous, reprit la jeune fille, posant ses doigts sur les lèvres de son compagnon; si c'étaient des gens envoyés à votre poursuite ?

—La bourse ou la vie ! répondait en même temps l'homme qui les avait apostrophés.

—Ce sont des voleurs, rassurez-vous dit Maigret à sa libératrice.

Les trois hommes avaient franchi la barrière qui les séparait des voyageurs, et deux d'entre eux s'étaient approchés de la voiture, tandis que le troisième maintenait le cheval par la bride.

—Pas de cri, dit le premier interlocuteur en armant un pistolet; si vous appelez, vous êtes morts !

—Nous ne possédons rien, mademoiselle et moi, répondit Alphonse en anglais.

—C'est ce que nous verrons. Mais hors de la voiture.

—Ce monsieur est malade ! dit Angèle dont l'amour exaltait le courage jusqu'à l'héroïsme.

—Est-ce que nous nous serions trompés ? marmotta le bandit. John, passe-moi la lanterne.

Le personnage apostrophé tira de dessous sa souquenille une lanterne sourde, et la remit à son camarade.

Celui-ci la porta à la hauteur du visage d'Alphonse, et recula d'un pas.

By Jesus-Christ ! vois-je ou ne vois-je pas clair ? s'écria-t-il.

—Mike! dit Alphonse avec non moins d'étonnement.

—Mon compagnon de prison !

—Vous êtes aussi échappé !

—Eh! grâce à vous, monsieur, j'ai dit adieu à la jug . Une coquine de balle m'avait caressé le pouce, quand nous chevauchions sur le mur, vous vous rappelez,—ce qui m'avait fait faire un saut de carpe et retomber sur le préau. On m'empoigna et me mit à l'infirmerie. C'était mon affaire; car, le lendemain, je pris honnêtement congé de notre geôlier par la porte de sa cassine.

—Et maintenant ?

—Maintenant, je cherche à gagner ma pauvre vie. Si vous avez besoin de moi, je suis tout à votre disposition. Oh ! je sais obliger qui m'a obligé !

—Je voudrais passer; je suis très-pressé.

—Les chiens de policemen seraient-ils encore sur votre piste ?

—Oui.

—Allons, les anciens, cria Michael à ses complices qui ne soufflaient mot, allons, nous avons commis une erreur. Respect à ce bourgeois! Débarrassons la route.

S'étant mis à l'oeuvre, ils écartèrent l'arbre. Puis, l'Irlandais revint vers la voiture, se hissa sur le marchepied, et dit à Maigret:

—Jurez-moi, sur le salut de votre âme, que jamais vous ne parlerez de notre rencontre ici.
—Je le jure, répliqua Alphonse.

—Puis-je aussi compter sur la parole de cette demoiselle !

—Oh! oui, s'écria vivement Angèle.

—C'est bien, dit Mike; allez !

Aussitôt, la calèche s'éloigna à fond de train. Mais, elle n'avait pas fait un mille, que deux coups de feu ébranlèrent tous les échos de la montagne.

—Ciel! entendez-vous ? balbutia la jeune fille.

Soit qu'il fût entièrement brisé par la diversité de ces secousses successives, soit qu'il fût absorbé par ses réflexions, le charpentier n'entendit ni les détonations lointaines, ni l'apostrophe de son amie.

XIV

Profitons de la distance qui sépare encore notre fugitif de la Côte-des-Neiges, pour entrer chez M. Jobinet (où il doit trouver un asile) et faire connaissance avec ce personnage.

M. Jobinet est Français d'origine; il réside au Canada depuis une quarantaine d'années, y a fait une belle fortune dans le commerce des chevaux, et jouit en ce moment, de douze lustres bien sonnés. Nul symptôme de caducité n'accompagne sa vieillesse, riche de verdeur, de force et d'élasticité.

M. Jobinet, dans ses rapports de maquignonnage avec les Yankees, s'est pénétré de l'excellence des institutions libérales; aussi le cite-t-on, à dix milles à la ronde, comme un homme de progrès; mais, M. Jobinet possède de bons lots de terre au soleil, trois maisons à la ville, une à la campagne, des louis d'or, «en veux-tu, en v'là,» et personne ne s'avise de contrecarrer M. Jobinet. «Quand on est gréé comme lui, disent les habitants, on a ben l'droit d'prendre le vent qu'on veut.»

M. Jobinet avait été le fournisseur de Pierre Morlaix. Carillon, la Brune, ces incomparables bêtes, dont le souvenir arrachait encore des larmes aux yeux du charretier, étaient sorties du haras de M. Jobinet. Pas besoin d'ajouter, après cela, que Pierre avait pour le susdit M. Jobinet une estime mêlée de vénération et de respect. Les deux célibataires,—car M. Jobinet était demeuré fidèle à saint Nicolas en dépit de toutes les séductions,—vidaient quelques flacons de vieux vins français, chaque fois que des affaires appelaient Pierre Morlaix à la Côte-des-Neiges. Leur attachement réciproque avait crû en raison de la somme d'expansion que leur avait procuré la bouteille.

Un jour, M. Jobinet s'aperçut qu'il était trop seul. Il pria son ami Pierre de vouloir bien lui confier Angèle, jeune fille que le charretier avait adoptée. Mais, celui-ci secoua la tête:

—Voyez-vous, m'sieur, dit-il, n'était que moi je consentirais, mais
Angèle refusera. L'enfant est fière, ah ! dame !

—Amène-la moi, je la déciderai.

Morlaix amena Angèle le lendemain. L'ex-maquignon lui soumit ses propositions:

—Demeurez avec moi, mademoiselle; je vous traiterai comme j'aurais traité ma pauvre fille, si j'en avais eu une; me voici vieux; hé! hé! la mort approche, je suis sans héritier direct, etc.

Ses tentatives furent infructueuses. Angèle ne voulait rien devoir à personne: elle rejeta poliment les offres brillantes de M. Jobinet. Tout ce qu'il put obtenir d'elle, c'est qu'elle viendrait chaque dimanche «s'ennuyer» (ce fut son expression) auprès de lui.

Angèle tint parole, et au lieu de s'ennuyer avec l'ancien marchand de chevaux, elle trouva tant de charmes dans sa conversation, qu'elle lui renouvela scrupuleusement ses visites, chaque semaine.

M. Jobinet avait reçu une éducation passable dans sa jeunesse.

Plus tard «il avait roulé sa bosse» sur trois parties du monde.

A défaut d'érudition, il était doué d'une mémoire heureuse, d'un jugement sain, et avait largement profité de ses voyages pour étudier les hommes et les choses. Quelques grains de sel, dont il savait, à propos, assaisonner ses récits, en relevaient la saveur et soutenaient l'attention de ses auditeurs.

La fréquentation du bon vieillard profita beaucoup à Angèle; et M. Jobinet ne tarda guère à concevoir, pour l'adorable jeune fille, cette tendresse idolâtre que les gens âgés conçoivent habituellement pour les derniers fruits de leur sénilité, ou pour ceux qui parviennent à ranimer la flamme agonisante de leur sensibilité.

Alors, il supplia notre amie de renoncer à ses travaux manuels, et de prendre part aux richesses qu'il avait amassées. Il essaya de faire jouer en elle les ressorts de la coquetterie, de la vanité,—les deux mobiles principaux des femmes;—tout fut inutile.

Il dut s'incliner devant l'obstination de la jeune fille.

Mais, désireux de lui épargner de la peine quoi qu'il lui en coûtât, au moyen d'un tiers, M. Jobinet commanda à Angèle divers ouvrages de couture qu'il lui paya fort cher et revendit ensuite à vil prix.

Cette délicate supercherie eut l'effet qu'il en attendait. Au lieu de végéter, comme la plupart de ses compagnes qui gagnent difficilement assez pour subvenir aux frais de leur entretien, Angèle vivait dans une abondance presque luxueuse.

XV

Maintenant que nous avons esquissé les relations de quelques-uns de nos personnages avec M. Jobinet, retournons à la calèche qui arrive au village de la Côte-des-Neiges.

L'aurore se levait derrière un rideau de lourds nuages noirs, et quelques grosses gouttes de pluie commençaient à tomber.

Angèle dirigea la Grise dans une étroite allée encaissée entre des haies d'aubépines, et, bientôt, longea une clôture formée par d'épais buissons artistement taillés.

Derrière la clôture, on apercevait un vaste jardin potager borné au sud par une charmante maison de campagne.

—Attendez une minute, dit la jeune fille en arrêtant près de la porte de la clôture.

Elle sauta à terre, ouvrit la porte simplement fermée par un lien d'osier, et s'avança vers une fenêtre de l'habitation. Au moment où elle atteignait cette fenêtre elle s'ouvrit, et un homme montra sa tête.

—Comment ! est-ce possible ? vous, mon enfant !

—Monsieur Jobinet, j'ai un service à vous demander.

—Entrez, alors.

—Non.

Et la jeune fille se hâta de raconter les aventures de son protégé.

—C'est grave, dit M. Jobinet; mais, il n'y a pas à hésiter. Les domestiques ne sont pas encore debout. Nous le déposerons provisoirement dans la chambre Bleue. Elle donne sur le jardin. On le passera par la croisée. Dans la journée, j'aviserai… Bien; allons le chercher.

M. Jobinet sortit immédiatement.

Au bout de cinq minutes, Alphonse Maigret fut établi, dans la chambre
Bleue, sur un lit de camp qu'Angèle s'était empressée de lui dresser.

—A présent, dit le vieillard à la jeune fille, je vais vous reconduire, afin de détruire les soupçons que pourrait faire naître votre venue ici, et donner des ordres pour que M. Maigret ne soit pas troublé durant mon absence.

Ils montèrent en voiture, et reprirent le chemin de Montréal. Comme ils touchaient à la lisière du bois, près de Mile End, la Grise fit un faux pas, et l'animal s'affaissa sur les jarrets.

M. Jobinet descendit pour aider le cheval à se relever.

Mais, en se baissant, il remarqua que le sol était violemment foulé et couvert de traces rouges, qui partaient d'une mare de sang dans laquelle la Grise avait glissé, et s'étendaient jusqu'au fourré.

—Que signifie cela ? s'écria-t-il.

—Qu'est-ce ! s'enquit Angèle en se penchant sur le rebord de la calèche.

—Oh! fit-elle avec un geste d'horreur, du sang ! Ces coups de pistolet…

—Que dites-vous !

—Ah! je ne vous ai pas encore appris !

—Une carte ! interrompit M. Jobinet; mais elle est déchirée.

Et il tenait à la main un morceau de carton glacé sur lequel on lisait la moitié d'un nom.

—Montrez ! dit Angèle.

—Voici, mon enfant, dit le vieillard en lui présentant l'objet tout maculé de boue et de sang Mme et M. Bourg

—Un crime ! balbutia la jeune fille.

SIXIÈME PARTIE

UNE HISTOIRE SANGLANTE

I

Il est dix heures du soir environ. La pluie tombe à torrents; des éclairs blafards déchirent le manteau des astres; les roulements du tonnerre remplissent l'espace de sons sourds et caverneux, et le Saint-Laurent, mêlant sa voix à celle de la tempête, déferle bruyamment ses lames moutonneuses contre les jetées du rivage.

Les quais de Montréal sont déserts, les nombreuses tavernes de la rue des Commissaires et de la rue de la Commune, closes, pour la plupart.
Seuls quelques rares fanaux, élevés sur la grève, guident la marche des navires attardés.

La nuit est plus noire que l'aile du corbeau, plus affreuse qu'une légende allemande.

Vous entendez le craquement des vaisseaux, qui s'entre-choquent, le grincement de leurs chaînes, le sifflement des rafales dans leurs agrès, et, par-dessus tout, le grondement rauque et formidable des éléments en furie.
Batelier, prends garde à ton esquif; passant, prends garde à ta bourse: amis, hâtez-vous de rentrer au logis; car la ruine, la désolation, la mort, planent de toute leur envergure sur la ville de Montréal.

  Voyez, de l'ouragan c'est le cours furieux,
  Terrible, il prend son vol, et dans des flots de poudre,

  Part, conduisant la nuit, la tempête et la foudre.

II

Silence! Écoutons:

   O'er the glad waters of the dark blue sea,
   Our thoughts as boundless, and our souls as free,
   Far as the breeze can bear, the billows foam,
   Survey our empire, and behold our home!
   These are our realms, no limits to their sway,
   Our flag the sceptre all who meet obey,
   Ours the wild life in tumult still to range
   From toil to rest, and joy in every change…

Des applaudissements frénétiques accueillent ces paroles lancées comme un défi à la fureur de la nature.

Qui ose porter cet insolent cartel ?

Paix ! le chant continue:

      Oh! who can tell ? not thou luxurious slave !
      Whose soul would sicken over the heaving wave;
      Not thou, vain lord of wantonness and case !
      Whom slumber soothes not pleasure cannot please.
      Oh! who can tell ? save he whose heart hath tried,
      And danced in triumph o'er the waters wide.
      The exulting sense the pulse's maddening play,
      That thrills the wanderer of that trackless way ?

Les applaudissements redoublent, et la nuit est toujours aussi noire que l'aile d'un corbeau, plus affreuse qu'une légende allemande.

Vous entendez le craquement des vaisseaux qui s'entre-choquent, le grincement de leurs chaînes le sifflement des rafales dans leurs agrès, et, par-dessus tout, le grondement rauque et formidable des éléments en furie.

III

Pénétrons dans une taverne, située à l'extrémité ouest de la rue de la Commune. C'est de là qu'est parti le chant dont nous venons de reproduire quelques vers.

La bar est inoccupée pour le moment, mais dans une petite salle attenante, nous trouverons trois individus en train de boire, fumer, causer, chanter.
Ces trois individus sont ivres. On s'en aperçoit à leur contenance, à leurs cris, à leur conversation, et surtout à deux bouteilles de whiskey, vides à côté d'eux.

L'un répond au nom de Mike ou Michaël indifféremment: nous le connaissons.

C'est un homme de haute taille, sec comme un échalas; il a le teint lie de vin, les yeux vifs, clignotant sous des sourcils roux, épais; le nez crochu comme le bec d'un oiseau de proie; la bouche démesurément fendue; les bras longs, les doigts osseux, cuirassés d'un enduit de poussière et de crasse, lequel, pour être enlevé, exigerait l'excoriation de l'épiderme, et, enfin il porte l'accoutrement le plus multipièce, le plus misérable qu'il soit possible d'imaginer.

Ses compagnons ne lui cèdent pas un point, en laideur et en malpropreté physiques. Hâtons-nous cependant d'ajouter, pour l'acquit de notre conscience, que Mike est leur maître en laideur et en malpropreté morales.
Mais, comme disait l'Irlandais, chacun a ses défauts et ses qualités. N'est pas honnête homme qui veut bien, et, mourir pour mourir, autant vaut se pâmer au bout d'une corde que de râler sa dernière heure sur un lit de plume.
Décidément Mike était un philosophe de l'école des optimistes, et certes, il ne manquait qu'un peu d'érudition pour composer son épitaphe comme feu Villon, ou pour disserter sur l'excellence de ce monde comme le brave docteur Pangloss.

IV

—Ohé! bar-keeper, une bouteille! cria tout à coup l'un des trois hommes.

—Bast! il est sourd, dit un autre. Va chercher la bouteille, nous nous servirons nous-mêmes.

—J'approuve, appuya Mike. Mais, mille sabords, changeons de système. Je veux du punch; faisons du punch. C'est moi qui paie, allons !

—Chante-nous quelque chose, reprit le premier interlocuteur, en déposant sur la table les objets nécessaires pour préparer le punch.

—Oui, chante-nous le chant du Corsaire, dit le second.

Et l'Irlandais d'union puissant, quoique éraillé, entonna l'hymne dont nous avons cité des fragments plus haut.

Ses convives ne l'interrompaient que pour pousser des hourrahs furibonds ou porter le verre à leurs lèvres.

—C'est superbe !

—Magnifique !

—A la santé de Mike !

—A la vôtre !

—Ou as-tu appris cela, chum ?

—Ça! Ah! vous voulez savoir où j'ai appris ça, mes pigeons ?

—Dis-le nous…

—Mille millions d'écubiers, où j'ai appris ça? eh ! où apprend-t-on de pareilles chansons ?

En mer, et pas sur le plancher des vaches ! Hé ! hé ! c'est que j'ai été matelot, moi; pas marinier d'eau douce comme vous autres, gens de cages, bons, tout au plus à manoeuvrer des perches ou des guenilles de toiles, grandes comme l'aile d'un goëland.

—Fais pas tant tes embarras !

—Mes embarras ! Qui est-ce qui prétend que je fais mes embarras! Est-ce que je n'ai pas servi à bord du Corbeau, moi !

Le Corbeau !

—Oui, le Corbeau, une corvette de plus de vingt canons, rien que ça, et des mâts, fallait voir! et des voiles, larges comme la place d'Armes, ni plus ni moins; parlez-moi d'un bijou de navire comme celui-là. Ça vous filait ses seize milles à l'heure, et quand ça se mettait en colère….

—Eh bien ?

—Ah ! ah ! quand le Corbeau se mettait en colère, mes agneaux, répondit Mike, en se pinçant le nez d'un air narquois; quand le Corbeau se mettait en colère, ah! dame, malheur à qui se trouvait à portée de sa griffe; le capitaine Larençon n'y allait pas de main morte.

—Le capitaine Larençon ?

—Oui, le commandant du Corbeau, que j'ai, par parenthèse, dépêché vers le diable. Fier homme autrefois, mais…

—Mais ? Il m'avait joué des tours, et, ma foi, j'ai dû éviter une peine au bourreau. Buvons !

V

—Donc, dit l'Irlandais, à qui l'ivresse déliait la langue, donc, le capitaine Larençon était un dur à cuire, dans son temps. Un jour il me condamna à un mois de fer, pour une bagatelle, et, ma foi, je n'avais jamais bien digéré ce boulet-là. Voilà que nous venions de capturer un brick, chargé de Jamaïque. Je me trouve de quart. Il faisait noir comme dans la gueule d'un four, et froid…. c'était sur les côtes de Saint-Jean, c'est tout dire. Voilà que je me dis: Mike, tu dois avoir soif; et voilà des barriques qui ne demanderaient pas mieux que de t'aider à passer ton quart. Mais le capitaine qui a défendu de se rafraîchir avant demain le capitaine, bast ! il n'y verra que du feu, le capitaine. Sur ce, je m'approche galamment d'une barrique, fais sauter doucement la bonde, coupe un morceau, de la jambe de mon pantalon et plonge ledit morceau dans le liquide embaumé… vous comprenez, je m'en suis repassé à gogo… Par malheur, j'oubliai de refermer la barrique, pour faire un somme à côté… Le lendemain, nom d'une écoutille! je m'éveille dans la cale, en tête-à-tête avec une populeuse colonie de rats!

—Drôle, dit un des buveurs.

—Oui, très-drôle, ajouta l'autre.

—Donc, poursuivit Mike, donc je me suis mis en tête de faire des miennes ou plutôt d'en faire à notre capitaine Larençon, j'avais sa cale sur la conscience ! Je fis ma punition. C'était dur, mais j'avais mangé de la racine de patience. Ça m'est souvent arrivé… de manger de ce végétal. Mille écoutilles ! on n'est pas matelot pour sucer des pruneaux du soir au matin, ou réciproquement, vice versa, comme disait le capitaine; à votre aise ! Or voilà-t-il pas que notre commandant m'avait pris en affection, oh ! mais une affection, comme on en voit peu, une affection… enfin, il ne m'appelait plus que son très-cher Mike, le vieux caïman! histoire de m'amorcer, vous comprenez. Donc nous étions au mieux: Mon bon Mike par ci, mon excellent Mike par là, et moi qui vous lui en gardais une…. soignée ? j'ai toujours eu l'estomac rebelle à certains mets. Mais, ma foi, je m'étais laissé séduire; oui, tel que vous me voyez, j'étais comme le chien couchant du capitaine Larençon, brigand de capitaine, va! Il l'a payé cher… hé ! hé !—Verse-moi un verre du punch, John !

L'individu apostrophé s'empressa d'obéir.

—Allons, à la santé de là Camarde ! dit l'Irlandais, en élevant son verre, plein jusqu'au bord.

—La Camarde, qu'est-ce que cela ?

—La Camarde, oh ! rien… une vieille histoire… une femme la Camarde, il y a une quarantaine d'années… on le disait du moins de mon temps.

—Qu'est-elle devenue ? demanda John en suant sang et eau pour allumer sa pipe qu'il avait oublié de bourrer.

—La Camarde, fit le dernier membre du trio, fermant à demi les yeux et se renversant sur le dossier de sa chaise, comme un homme qui veut retrouver la mémoire en isolant son attention des objets extérieurs!

—Oui, la Camarde ! eh ! tu l'as connue, l'Cageux, reprit Mike. Combien y a-t-il de temps que tu habites le pays ?

—Le pays, répéta le personnage interpellé sous le nom de l'Cageux; le pays ? hum! bien vingt ans pour le moins.

—Vingt ans ! vingt ans ! murmura Michaël, dont l'ivresse commençait à embarrasser l'esprit vingt ans! Bateau, vingt ans! ça s'est vu! vingt ans! dis-tu pas qu'il y a vingt ans que tu broutes les prairies coloniales, hein! l'Cageux ?

—Vingt ans, répéta celui-ci flegmatiquement. Oui, à présent, j'en suis bien sûr, ça me paraît clair comme de l'eau de roche; il y a vingt ans que je suis venu au Canada, sur le Saint-Laurent. C'était en 18…

—Dix et dix font vingt, ton raisonnement me semble juste, répondit l'Irlandais.

—Très-juste, appuya l'Cageux. Oui; c'est bien ça, dix et dix font vingt, je suis venu au Canada au 18… Mais qu'a donc John, avec son brûle-gueule ?

—Mon brûle-gueule! il ne veut pas fumer, le brigand! croiriez vous ça ?

—Eh! par l'ancre de miséricorde, emplis-le de tabac et ne t'échiné pas à aspirer de l'air échauffé.

—Mais….

—Mais, imbécile, ne t'aperçois-tu pas que le fourneau de ta pipe est, en ce moment, aussi vide que ta poche !

—Tiens, c'est ma foi vrai, dit John après s'être assuré du fait.

—Or ça, continua Mike, dont le jugement était complètement englouti sous les nombreuses libations alcooliques qu'il avait offertes à son gosier, or ça, je m'en vais, chums, vous conter une histoire.

—Une histoire, répliqua l'Cageux, bah! ça endort, les histoires; moi j'aimerais mieux des chansons; la Marseillaise, par exemple.

—Tu dis ? s'écria John qui était parvenu à allumer sa pipe.

—De par tous les sabords du Corbeau, il parle de la Marseillaise, répartit Michael; la Marseillaise ! Ah ! oui; une fière chanson. Faut entendre le Français la chanter. Là-bas, en mer… c'était en la chantant, la Marseillaise, qu'ils vous couraient à l'abordage… la Marseillaise, ah! mais je la sais, je me la rappelle, moi ! Attendez un peu:

        Allons, enfants de la patrie,
        Le jour de gloire est arrivé !

—Comprends pas, dit John.
        Contre nous de la tyrannie,
        L'étendard sanglant est levé !

—Quand je te dis que je comprends pas.

—Pas moins certain que c'est joliment joli, dit le l'Cageux. Celui qui vous a fabriqué cet air-là n'était pas manchot.

—Ça ne vaut pas mon histoire, reprit Mike; voulez-vous que je vous la conte, mon histoire ? ça nous fera passer le temps.

—Marche.

—Auparavant, rinçons-nous l'entrepont, dit Mike en se versant une rasade.

—L'entrepont ! dit John avec surprise; l'entrepont; qu'est-ce que c'est que ça, l'entrepont ?

—Imbécile, proféra l'Cageux, riant à gorge déployée.

—By God ! s'écria John saisissant une bouteille par le goulot, d'un air courroucé.

—V'lan! dit le Canadien qui saisit une autre bouteille et la lança à la face de son compagnon.

—Attrape! riposta aussitôt l'autre avec un mouvement semblable.

Les deux projectiles lâchés simultanément dans des directions diamétralement opposées, se rencontrèrent au milieu de leur parcours, et brisés par la violence du choc, s'éparpillèrent en morceaux sur la table.

—C'est bête ça, dit l'Irlandais, remarquant que quelques éclats de verre étaient tombés dans le vase qui contenait le punch au rhum.

—Bête ! qu'est-ce qui dit que c'est bête ? hurla John.

—Moi, répondit l'Irlandais, sans perdre son sang-froid. Oui, je dis que c'est bête. L'Cageux et toi, vous n'avez pas le sens commun. Voilà, pour le moins, une bouteille de punch perdue! si c'est pas…..

—Au diable! interrompit John, emporté par une sorte de délire et empoignant, en même temps, une autre bouteille.

—Eh ! eh ! ça va se gâter, dit imperturbablement l'Irlandais.

—S'il a le malheur de bouger, commença l'Cageux.

—Il s'en gardera bien, reprît Mike.

—Et il sortit de sa poche un long couteau-poignard, dont il s'amusa à brunir la lame sur le revers de sa main.

—Lâches, râla John, d'une voix étranglée par la rage.

—Possible, possible, dit l'Irlandais, examinant la pointe affilée de son arme aux rayons douteux de la chandelle qui éclairait cette scène.

—Lâches ! oui, vous êtes des lâches, réitéra John; deux contre un… lâches !

—Laisse, Mike, dit l'Cageux, je me charge de lui refroidir le sang à moi tout seul. Ah! il s'imagine….

En disant ces mots, notre homme s'était levé et se préparait sans doute à fondre sur son adversaire; mais avant qu'il eût eu le loisir d'exécuter son dessein et même d'achever sa phrase, la bouteille que John serrait entre ses doigts crispés, dardée avec violence, venait l'atteindre au front.

VI

Heureusement pour lui, l'Cageux avait la fêle couverte d'une épaisse chevelure, dont les mèches drues et plantureuses tombaient jusque sur ses yeux; aussi le coup, affaibli par cette sorte de casque capillaire, ne lui causa d'autre mal qu'un étourdissement passager.

Cependant la scène menaçait de devenir sérieusement dramatique, lorsqu'un quatrième personnage entra dans le cabinet où se tenait Mike et ses deux compagnons.

—Ah ça ! s'écria le nouveau venu avec un air de mauvaise humeur prononcée, j'espère que vous allez me cesser ce tapage-là, ou je vous envoie tous vous rafraîchir au Saint-Laurent. Voudriez-vous pas que la police….

—Chut ! dit Mike, voilà un mot qui a le privilège de me déchirer les oreilles en quarante-cinq parties inégales, bateau !

—Bas les couteaux ! bas les couteaux ! enjoignit le bar-keeper, remarquant en ce moment John et l'Cageux, qui, armés chacun d'un poignard, se disposaient à s'écharper pour la plus grande gloire de leur ébriété respective.

—Laisse donc ces enfants se divertir un brin, Stephen, dit l'Irlandais, en s'adressant au cabaretier.

—Attends, tu vas voir, répondit celui-ci sortant de sa poche une paire de pistolets et se jetant entre les deux adversaires qui la chevelure ébouriffée, les prunelles ardentes, les narines frémissantes, le corps demi-tendu semblaient mesurer l'intervalle qui les séparait.

—Si l'un de vous fait un mouvement, dit Stephen, je lui fais sauter la cervelle comme à un chien.

—Bateau, j'aimerais à être témoin du fait, dit Mike, qui était flegmatiquement resté assis et continuait de polir la lame de son couteau.

—Arrière! dit tout à coup l'Cageux, essayant d'écarter Stephen pour se précipiter sur John.

—Arrière toi-même ! répondit le cabaretier; arrière ou je fais feu !

Durant ce colloque, John avait pris le bon parti; il s'était prudemment esquivé.

—Affreux gredin ! dit soudain l'Irlandais, s'apercevant le premier de cette brusque retraite; il a décampé. En place; repos !

—Oh! il me le paiera ! mâchonna l'Cageux entre ses dents.

—Bateau, dit Mike, il l'a échappé belle ! Sans toi, Stephen, je crois que ce brave Cageux…..

—Est-ce terminé ? interrompit le bar-keeper.

—Ça m'en a l'air.

—Non, non, non, maugréait l'Cageux en déchiquetant la table avec son couteau; non, ce n'est pas terminé, non, je le retrouverai…..

—Admis, fit Mike. Mais, pour le quart-d'heure, revenons à ma proposition et lavons-nous l'entrepont; qu'en penses-tu, Stephen ?

—Je pense, dit le cabaretier, d'un ton maussade, que vos dépenses s'élèvent déjà à plus de deux dollars et que vous ne m'avez pas encore montré la couleur de vos piastres.

—Peuh! siffla l'Irlandais du bout des lèvres.

—Soldez-moi.

—Vieux ladre, va! tu ne sais donc pas que je porte une cargaison de louis, que je suis lesté d'or ? Tiens, regarde! brûle-toi les écubiers aux rayons de ce métal; mais défense à tes vilaines pattes d'y toucher ! sinon…..

Disant ces mots, Mike déployait complaisamment sur la table, un chiffon sale et crasseux qui renfermait une centaine de souverains en or.

VII

—Oh ! exclama l'Cageux, dont la colère à l'aspect de ce trésor, tomba comme par enchantement, oh ! est-il bien possible qu'il y ait tant de richesses que ça sur la terre !

—Par le Corbeau! dit Mike, j'en ai eu bien d'autres en ma possession.

Cédant à une cupidité habituelle, le bar-keeper, glissait ses doigts velus et crochus entre les bouteilles pour happer quelques-uns des jaunets tentateurs, mais l'Irlandais avait l'oeil sur lui.

—Stop, s'écria-t-il en lui appliquant avec le manche de son poignard un coup sur les ongles.

Stephen retira vivement sa main, en grondant quelques jurons inintelligibles.

—Tiens, dit Mike, je ne suis pas avare moi, quand les provisions abondent dans la cale; voici une guinée, apporte-nous à boire et garde le reste pour toi.

Et il fit rouler une pièce d'or vers le cabaretier, qui empocha avidement cette aubaine inattendue.

L'Cageux contemplait toujours le monceau d'or avec plus d'émerveillement que de convoitise.

—Toi aussi, mon pauvre vieux, tu veux ta part, reprit l'Irlandais, en veine de prodigalité. Puise dans le tas, ça ne me coûte pas cher.

Soit qu'il n'eût pas entendu cette offre magnanime, soit qu'il ne crût pas à un tel accès de générosité, l'Cageux ne s'empressa aucunement d'obéir.

—Bast! est-il bête ! s'écria Michaël, riant et haussant les épaules; approche ta casquette, nigaud ! Ne crains rien, quand il n'y en a plus, il y en a encore, comme dit l'autre.

—Que d'argent ! que d'argent ! murmurait l'Cageux.

—Oh ! l'animal, qui prend ça pour de l'argent ! mais c'est de l'or, du vrai or, tout ce qu'il y a de plus or, touche donc, pèse donc, bête brute !

Et, ramassant une poignée de louis, il les déposa dans la main de son camarade.

VIII

Stephen rentrait à cet instant, muni de deux bouteilles aux goulots ornés d'une couronne de plomb.

Le visage de l'hôtelier était soucieux, quoique éclairé par un sourire de jubilation.

Évidemment il ruminait quelque tour de passe-passe pour dépouiller Mike.
Mais l'Irlandais avait trop fêté l'extrait d'orge et de canne à sucre pour soupçonner les intentions rapaces de Stephen.

Du reste, les eût-il pressenties, qu'il s'en serait moqué, car, en fait de ruse et de vigueur, Mike ne connaissait pas son maître dans tout le district de Montréal.

Il se contenta de rassembler les quatre coins de la guenille qui lui servait de bourse, de les lier ensemble et d'enfoncer le tout dans les profondeurs de son capot.

—C'est bien le cas de répéter que la fortune est aveugle, dit-il, d'un ton burlesque. Quand je me souviens qu'autrefois nous jouions aux palets avec des lingots d'or….. Oui, c'était sur le pont du Corbeau,. Mille millions de tonnerres! en a-t-il vu, en a-t-il vu, en a-t-il senti de cet or ! Quand je vous dirai qu'un jour, étant à court de munitions, nous avons mitraillé une frégate à coups de biscayens d'or… plus que ça de genre, hein! Fallait voir comme l'ennemi était étonné ! Et le capitaine Larençon, comme il était joyeux ! jamais je ne le vis plus gai. Au moins celle-là pourra se vanter que nous ne lésinons pas, disait-il au chef de timonerie, en lui montrant la frégate ! Dieu de Dieu ! nous achetons cher ses faveurs… Diable de capitaine, va, il avait toujours le mot pour rire ! Quand je songe… ça me reproche… enfin ! Ohé ! buvons. Qu'est-ce que tu manipules-là, Stephen ?

—Du Champagne, du Champagne, répondit le cabaretier, élevant triomphalement les deux bouteilles au-dessus de sa tête.

—Du Champagne! dit l'Cageux, au comble de la stupéfaction.

IX

—Du Champagne ! dit Mike, débouche. Stephen, débouche, mon brave. J'en ai diantrement lampé dans mon temps, nom d'une garcette !

—Comme ça saute, s'écria l'Cageux, surpris de l'explosion qui suivit la rupture des fils de fer.

—C'est qu'il est fameux, répartit le cabaretier, remplissant les verres du liquide pétillant.

—A la nôtre !

—A la nôtre !

—C'est fichtrement bon, dit l'Cageux après avoir ingurgité une rasade.
Où ça se fabrique-t-il, ce vin-là ?

—En Champagne, niais, répliqua Stephen, d'un ton capable.

—Et ousque c'est ça, la Champagne ?

—Eh ! eh ! est-il bête, l'Cageux ! la Champagne ! pardi ! c'est en
Champagne.

—En effet, la Champagne…

—Est en Champagne, intervint l'Irlandais ? vous êtes forts sur la géographie comme des marsouins sur le calcul. Mais savez-vous dans quelle partie du monde se loge la Champagne ?

—Dans les Grandes-Indes, répondit glorieusement Stephen.

—Psit !

—Tu m'en montreras peut-être, toi, monsieur le savant !

—Un peu, dit Mike, allumant sa pipe; j'ai voyagé, moi ! On ne fait pas le tour du monde sans connaître sa carte.

—C'est vrai, appuya l'Cageux, Mike a eu des aventures. Il a été marin, lui !

—Oui, troun de l'air, comme disait le capitaine Larençon, un commandant huppé, mais…

—Mais ?

—Dame, il avait ses défauts, puis…

—Puis ?

—Nous avions fini par ne plus nous entendre du tout.

—Ah ! ah ! fit l'hôtelier qui s'ingéniait à augmenter l'ivresse de ses pratiques; conte-nous ça.

—Oh ! c'est une longue histoire !

—N'importe, ça nous aidera à vider quelques bouteilles.

—Est-ce que la cave contient encore beaucoup de flacons comme celui-ci ?

—Plus que tu en boirais en une semaine.

—C'est que, vois-tu, j'ai une soif d'enfer ! tout comme si j'avais mangé une demi-livre de poudre.

—Allons, renouvelons la dose, et tu dévideras ton écheveau, n'est-ce pas ?

—Ça va, s'écria Michael. Ah ! j'en ai vu et j'en ai fait dans ma vie, moi qui vous parle! Bateau! quelle kyrielle de péchés il me faudra bredouiller au jour du grand jugement !

Les verres furent remplis et sablés trois fois successives; puis l'Irlandais, d'une voix avinée, commença le récit suivant, souvent entrecoupé de blasphèmes et de hoquets.

X

«Il y a soixante ans et plus, je naquis dans un village quelconque de l'Irlande. Le nom de mon père et de ma mère n'ont jamais, que je sache, figuré sur les registres de l'église ou de la mairie. Je ne me suis jamais, non plus, donné la peine de chercher à pénétrer ce mystère.

»En souvenir unique de mon enfance, je me rappelle les coups de poings de celui-ci, les coups de pieds de celui-là.

»Sans doute, j'étais venu au monde sous une mauvaise étoile. Mais, comme disent les mahométans, Allah est grand, nul ne peut échapper à sa destinée.
»A dix ans, je servais en qualité de mousse à bord d'un caboteur.

»Là aussi poings et pieds ne me ménageaient guère. Par bonheur, les auteurs inconnus de ma personne m'avaient doué d'une enveloppe solide et d'un coeur de bronze.

»Certain soir, un corsaire jeta sur nous le grappin d'abordage. Le patron et les quatre hommes qui montaient le caboteur fournirent ce soir-là copieux régal aux requins. Et, probablement, j'aurais partagé le sort de mes maîtres, sans un jeune garçon qui supplia le capitaine du corsaire de me laisser la vie sauve.

»Le navire qui nous avait capturés s'appelait le Corbeau.

»C'était bien le plus fin voilier qui jamais eût sillonné les mers.

»Là, encore tempête de coups de poings et ouragan de coups de pieds m'assaillirent plus fréquemment que je ne l'aurais voulu.

»Mais on m'avait appris que la souffrance est notre lot ici-bas; je me résignai.

»Du reste, si le service était rude à bord du Corbeau, nous avions parfois du bon temps.

»Grâce à mon protecteur, pour qui notre commandant avait une affection toute particulière, j'étais à quelques horions près moins molesté que les autres mousses, mes collègues.

»Les rations de rhum et d'eau-de-vie, les bouteilles de vin des Iles mêmes ne m'étaient point épargnées.

»Bref, je jouissais comme le poisson dans l'eau.

Ȃa m'allait cette existence, que voulez-vous ?

»Aujourd'hui une tourmente, demain un combat; aujourd'hui l'abondance, demain la disette; aujourd'hui des larmes, des prières; demain du sang, du feu, d'effroyables orgies !

»Ma foi, j'aimais déjà les émotions: toutes ces vicissitudes,—le fouet, la bastonnade compris,—me charmaient plus que je ne saurais dire.

»Dix années s'écoulèrent; j'étais devenu matelot.

»Dans une rencontre avec une corvette de guerre, notre capitaine fut tué.

»Mon protecteur, Louis Larençon, prit aussitôt le commandement du Corbeau.

XI

»Quel homme c'était que le capitaine Larençon, mille sabords ! dur, implacable, mais habile, mais courageux !

»Un jour il y eut une révolte à bord.

»Il arrive sur le pont, sans armes.

»—A mort ! à mort ! crient tous les marina on se ruant sur lui.

»Sa vie était en danger, je me précipitai entre lui et les assaillants.

»—Retire-toi, Mike, me dit-il, je veux donner une leçon à cette bande d'imbéciles.

»—Non, répondis-je, ils vous tueront.

»Mais il me repousse vigoureusement, et, se dirigeant vers le couronnement où se tenaient les conjurés:

»—Tas de lâches, leur dit-il, que désirez-vous ?

»—A mort! à mort! hurlait-on de toutes parts.

»A mort! répéta-t-il; y en a-t-il quatre parmi vous qui oseraient lutter avec moi sans armes comme je le suis ?

»Et, en prononçant ces mots, il saisit par le milieu du corps un matelot qui se trouvait près de lui et le lança à la mer, comme il aurait fait d'un boulet de huit, quoi !

»Les mutins continuent leurs vociférations; un autre matelot va rejoindre le premier; ensuite un troisième, un quatrième; enfin, tout l'équipage y aurait passé, ah! je vous le jure, si les corsaires intimidés n'eussent demandé merci.

»Quel homme que c'était que le capitaine Larençon !

»Son nom et celui du Corbeau donnaient la chair de poule aux plus vieux loups de mer.

»Il n'y avait pas un port de la Méditerranée à l'Atlantique et de l'Atlantique au Pacifique où nous ne fussions redoutés comme la peste.

»Mais c'était sur les côtes du Saint-Laurent surtout qu'on avait peur du Corbeau. Depuis Montréal jusqu'à Gaspé, il était l'épouvantail des habitants et des navigateurs.

»Nos têtes avaient été mises à prix: on offrait jusqu'à vingt mille piastres pour celle du capitaine.

»Oui, par le diable! mais il était plus facile d'achalander que de prendre la tête du capitaine Larençon ou de l'un de ses hardis compagnons.

»Moi qui vous parle, j'ai senti deux fois la corde sur ma nuque, et deux fois j'ai fait la nique au bourreau.

»Regardez!»

En même temps, l'Irlandais dénoua l'écharpe graisseuse qu'il portait en guise de cravate, et montra à ses auditeurs une raie bleuâtre dont il avait le col entouré.

XII

—Où tonnerre, as-tu attrapé ça ? dit l'Cageux en palpant la meurtrissure du bout de ses doigts.

—Ça, mon neveu, c'est un aimable souvenir de Québec.

—Un souvenir de Québec ?

—Ou du bourreau de cette ville, si tu aimes mieux, vilaine tête carrée.

—Du bourreau ! répéta l'Cageux, trop honnête homme dans le fond pour avoir jamais rien eu à démêler avec dame justice.

—Du bourreau, un imbécile de ta sorte, qui ne savait pas son métier ou le savait trop, au choix. Car, figurez-vous que j'ai été pendu, pendu en chair et en os, moi Michael, surnommé Mike.

—Blague ! fit Stephen, d'un air incrédule.

—Blague ! s'écria l'Irlandais; qui est-ce qui prétend que je blague !

—Bast ! reprit le cabaretier, ne voudrais-tu pas nous faire accroire qu'un pendu revient aussi facilement à la vie qu'un ver qu'on a coupé en tronçons ?

—C'est pourtant comme ça, excepté qu'au lieu de me couper le cou, on me l'avait rendu aussi mince qu'un anspect. Ah! tonnerre, fallait voir mon physique après l'exécution! J'étais grandi de six pouces au moins, et je tirais une langue longue comme la grand'vergue de misaine, et mes yeux, que le diable m'emporte! s'ils ne ressemblaient pas aux sabords du Corbeau.

—Mais enfin, ce n'est pas fort aisé à comprendre.

—Je pense bien, puisque je n'y comprends rien du tout moi-même.

—Alors…

—Alors, voilà l'affaire en deux mots. Essayez d'être plus malins que moi, et je vous paie double ration de Champagne, mille morts!

—Nous t'écoutons, dit le bar-keeper.

XIII

«—Pour lors, nous avions relâché à Québec. Un soir,—ce soir-là je me disputais avec les pavés,—j'entre dans une auberge de la rue Champlain; on dansait. La danse m'a toujours séduit, et dans mon temps je sautais sur le plancher des vaches, comme un marsouin qui veut attraper des moucherons. Donc, j'entre dans l'auberge. Il y avait là un joueur de cornemuse qui travaillait son instrument comme un enragé, un nègre qui l'accompagnait sur le tambourin, cinq ou six matelots, et une demi-douzaine de pécores plus sales et plus laides les unes que les autres. Voilà que je bois un verre de grog, car j'avais une soif de damné, puis que je tourne le cap sur une gigue.

»—Bon, que me dit un des matelots, si tu continues de courir des bordées comme ça, je vas te mettre à l'ancre, moi.

»—Arrive, lui répondis-je.

»Mon homme me tombe sur les épaules.

»Pif, paf, pouf ! Nous nous bûchons d'emblée, et, tout à coup, il roule sur le plancher, en beuglant:

»—Je suis mort !

»-Il avait dit vrai.

»On m'arrête, on me mène en prison, on me condamne au collier de chanvre, et huit jours après je me disposais à aller, le lendemain, présenter mes respects à mylord Satan, quand un individu entra dans mon cachot.

»C'était le chirurgien du bord.—du Corbeau, s'entend !

»Quel homme que ce chirurgien! En a-t-il raccommodé des bras, des jambes, des caboches! Il est trépassé, Dieu veuille avoir son âme! je lui en dois des chandelles. A propos, pendant que j'ai de l'or, il faudra que je lui fasse dire une douzaine de messes. Si ça ne lui fait pas de bien, ça ne lui fera pas de mal.

»—Eh bien! mon garçon, tu t'es donc laissé pincer? me dit-il.

»—Pincé ! vous avez dit le mot, major. Dans douze heures, le déménagement final.

»—Tu es philosophe, Mike !

»—C'est le cas de l'être ou jamais.

»—Toujours sans souci! Le capitaine te remercie de n'avoir pas révélé à quel navire tu appartenais.

»—Dame, major, ça ne m'aurait fait ni chaud ni froid, et une trahison aurait empoisonné mon dernier soupir, je suis délicat, voyez-vous.

»—Brave Mike !

»—Il n'y a pas de quoi.

»—Je suis venu pour te sauver.

»—Sans plaisanterie, au moins ?

»—Sans plaisanterie.

»—Merci, major, mais que faut-il faire.

»—Te laisser pendre.

»—Hein ?

»—Oui, te laisser pendre.

»—Singulière façon de me sauver; mais, en définitive, pendu pour pendu, j'aime autant m'exécuter de bonne grâce. D'ailleurs, j'étais déjà décidé. C'est là tout ce que vous avez à me dire ?

»—Tu n'as pas confiance en moi ?

»—Moi, comment donc, major ! j'ai toute confiance en vous, potence de sort! je suis sûr d'être pendu demain, à six heures du matin…

»—Et d'être ressuscité ?

»—Ça, c'est une autre question. Le temps des miracles est joliment loin, eh! eh !

»—Ce qui n'empêchera pas d'en faire un en ta faveur, si tu y consens.

»—Pas d'objection, pas d'objection; faites, major.

»Il me baragouina alors un tas de phrases dans lesquelles je ne voyais que du feu, et, bref, finit par me percer un petit trou au milieu de la gorge, y introduisit une sorte de tube en argent, et me demanda si ça me faisait souffrir.

»En tous cas, ça ne me procure pas des jouissances excessives, répliquai-je.

»—Mais tu pourras néanmoins marcher jusqu'au lieu du supplice.

»—Cette bêtise.

»—Bon. Maintenant tu peux être certain de vivre aussi longtemps que
Mathusalem.

»—Je ne le souhaite pas, major.

»Là-dessus, il me quitte, après quelques recommandations.

»L'opération avait duré jusqu'à deux heures du matin.

»A vrai dire, je ne comptais pas prodigieusement sur le cheneau que le major m'avait placé au beau milieu des oeuvres-vives.

»Cependant, quand le bourreau vint me chercher, il m'adressa un signe d'intelligence qui me parut de bon augure.

»—Je voudrais bien un verre de quelque chose, avant d'appareiller pour l'autre monde, lui dis-je.

»—Je ne vous le conseille pas, reprît-il en portant la main à son cou.
»C'était significatif.

»—En route, nom d'une bombe !

»—Ne haussez pas la voix, et même abstenez-vous de parler, me souffla-t-il à l'oreille.
»—Pourquoi ça ?

»—Pourquoi ! ça pourrait déranger l'appareil.

»—Brigand d'appareil ! mais s'il ne réussit pas, je monterai là-haut sans être lesté; car crever sans avoir…

»—Marchons.

»Parole d'honneur ! je me sentais le coeur gros de partir pour l'enfer, l'estomac vide.

»Néanmoins j'obéis.

»On m'a raconté que vingt minutes après cet entretien, je me balançais au bout d'une vergue, comme un drapeau au bout de sa drisse, et que les oiseaux de proie s'apprêtaient, en chantant mes funérailles, à banqueter sur ma carcasse.

»Quoi qu'il en soit, je me réveillai sur le pont du Corbeau, et voilà !»

—Mais, dit l'Cageux, on ne t'avait pas pendu.

—Pas pendu ! que si ! Pendu, tout ce qu'il y a de plus pendu. Seulement, lorsque le scherif eut dressé mon procès-verbal constatant mon décès, on me dépendit à la hâte et on me transféra à bord de notre navire, où, grâce aux soins du major, je fus radoubé, ragréé et capable de remettre à la voile dans l'espace d'une semaine. Trouvez-moi aujourd'hui des chirurgiens comme notre major Dupré !

—Buvons à sa santé, dit Stephen.

—Ah ! il a dignement mérité un toast, ajouta Mike. Ce qui m'étonne, c'est qu'il s'est laissé sombrer, lui qui a tant arraché de chrétiens à la Camarde.

—A sa santé ! cria l'Cageux. Cependant je ne m'explique pas parfaitement…

—Qu'à cela ne tienne ! interrompit brusquement le cabaretier; vide ton verre, cela vaudra mieux que de nous assommer avec tes réflexions aussi saugrenues que ta personne.

XIV

Ce dialogue fut suivi d'un intermède, durant lequel le choc des verres succéda au cliquetis des paroles.

Mais bientôt le bar-keeper fit remarquer que les bouteilles étaient vides.

—Va en chercher d'autres, ivrogne, lui répliqua Mike. Du reste, apporte ta cave ici, je veux la boire, ta cave, moi, et toi par-dessus le marché.

—Farceur ! ricana Stephen en s'éloignant.

—Du même, encor du même, toujours et toujours du même ! lui cria l'Irlandais. Le Champagne était ma liqueur favorite autrefois; je ne sais pas comment j'ai pu changer de goût. Ah ! si ma bourse n'avait pas varié ? mais tout est fragile en ce monde. Vanité des vanités, tout n'est que vanité… hormis le gin, le whiskey et le Champagne ! le reste, psit ! je m'en soucie comme d'une chaloupe défoncée, et toi, l'Cageux ? tu ne dis rien, tu te tiens là comme une tanche pâmée sur une botte de paille! Je gage que tu es déjà pochard ! blanc-bec, va ! Deux verres de vin, ça leur tourne la boule à ces mariniers d'eau douce. Regarde-moi et imite-moi, je suis solide à un coup de liquide comme l'était le Corbeau à un coup de mer. On n'a pas été corsaire pour rien, qu'en dis-tu, mon bonhomme ?.. Ohé ! qu'est-ce qui me passe donc devant les yeux! ça ressemble pas mal à un nuage… Bon, voilà que tout vire autour de moi… Eh ! l'Cageux, pourquoi, diable, t'amuses-tu à danser comme ça sans ma permission, ce n'est pas joli de danser sans les camarades… La table et les chaises qui s'en mêlent… Allez ! allez ! je ferai l'orchestre… pas de raison pour que ça finisse! Quelle tempête ! notre cabine roule de tribord à bâbord, comme si Lucifer la secouait dans ses bras… ohé! arrêtez, je m'oppose… Jette la dernière ancre, l'Cageux… Bravo ! voilà Stephen… verse-moi à boire, l'ancien… je sue toutes les larmes de mon corps…

XV

L'ivresse de Mike avait pris un caractère d'hallucination fiévreuse; il était à présumer qu'une seule goutte de boisson forte achèverait de le tuer.

Se flattant de cet espoir, l'hôtelier, qui convoitait le magot de l'Irlandais, s'empressa de lui servir une forte rasade d'eau-de-vie.

Mais il s'était trompé dans ses conjectures; car à peine l'ex-flibustier eut-il ingurgité le breuvage, qu'une réaction s'opéra subitement dans ses manières.

Il recouvra une sorte de lucidité factice. Ce phénomène n'est point rare dans les cas d'ébriété complète.

—Je crois que tu as envie de me naufrager, mon drôle, dit-il à Stephen.
Ah ! ah ! ça te ganterait d'hériter de la cargaison de l'ami Miko, hein?

—Bast! articula Stephen en se mordant les lèvres.

—A ton aise ! prends-la si tu peux ! En attendant, emplis le verre de ce pauvre Cageux qui doit être altéré comme une éponge desséchée au soleil des tropiques.

—Non; je ne bois plus.

—Tu dis ?

—J'en ai assez; je m'en vas.

—Peuh !

—Il faut que je travaille demain.

—Je ne t'en empêcherai pas, tonnerre ! le travail est l'ami de l'homme; mais il est une heure du matin, tu as encore vingt-quatre heures à passer avec nous pour être à demain; ainsi ne forçons pas la consigne. D'ailleurs, je veux vous conter l'histoire de mes louis, une belle histoire !

—Ça va, dit Stephen.

XVI

«Pour lors, reprit Mike, le capitaine Larençon avait à bord du Corbeau, une coquine de femme qu'il aimait autant que je la détestais, car il est bon de vous dire qu'elle me rendait la pareille avec usure. Ça, simplement parce que j'avais averti le capitaine que la particulière avait du goût pour le lieutenant. Dieu de dieu ! m'en a-t-elle valu des récompenses de garcettes, la gredine ! heureusement je ne suis pas un ingrat, et et je l'ai payée capital et intérêts.

»Pour lors, un jour que nous flânions sur les côtes de Terre-Neuve, voilà que le matelot de vigie signale un brick—l'Alcyon, je n'oublierai jamais ce nom-là.

»En moins de rien, le brick, était coulé avec tout son équipage, et son chargement passé à notre bord.

»Le soir le capitaine Larençon m'appelle dans sa cabine.

»—Mike, me dit-il, n'y avait-il pas un grand jeune homme, pâle, aux cheveux blonds, parmi les passagers du navire que nous avons capturé cette après-midi ?

»—Je ne le sais que trop, commandant, car ledit jeune homme pâle, aux cheveux blonds, a gratifié votre serviteur d'une paire de soufflets dont ses épaules garderont longtemps la mémoire.

»—Je ne te demande pas d'observations. Qu'est devenu ce jeune homme ?

»—Ma foi, commandant, il a subi le sort ordinaire. Ça m'a fait de la peine, car il était brave, ce muscadin. Si vous l'aviez vu se défendre !

»—Pauvre Charles ! murmura alors le capitaine Larençon; que n'ai-je su plus tôt !…

»—Comment…

»—C'était mon frère !

»—Votre frère !

»—Eh ! oui; il se rendait au Canada. Les papiers qui sont sur cette table me l'ont appris. Mais ne dis-tu pas qu'il s'est bien battu ?

»—Comme un lion, commandant ! comme un lion ! Avec une barre de cabestan, il a éreinté deux des nôtres, et blessé une demi-douzaine d'autres; et sans le second…

»—Sans le second ?

»—Diable ! Du train où il y allait, nous aurions bien pu passer un mauvais quart-d'heure.

»—Mais le second, le second! s'écria le capitaine en brisant la table d'un coup de poing signe qui m'annonça qu'il était temps de ferler les voiles, si je ne voulais pas recevoir une bourrasque par le travers.

»—Le second, répliquai-je, oh! il lui a envoyé une balle en pleine carène.

XVII

»—C'est bien ! me cria-t-il alors, d'un ton aigu, comme le grincement d'une scie qui accroche un clou. Va-t-en:

»Vous comprenez que je ne me fis pas prier.

»Quel grain ! Ah ! si vous eussiez vu le capitaine Larençon ! ventre de baleine ! était-il un peu en colère! Quand je vous dirai que les écubiers lui sortaient de la tête, que ses cheveux étaient droits et raides sur son crâne, comme des cabillots dans les râteliers, que ses dents craquaient comme s'il eût-broyé des galets entre leurs marteaux, et que, dans ses mains crispées, il brisait la coquille de son sabre !

»Pour lors, je virai de bord.

»Le lendemain, pas plus de lieutenant sur le Corbeau que dans la paume de ma main.

»On nous assura que, durant la nuit, notre dit lieutenant avait fait un plongeon dans la grande tasse.

»Les autres en prirent ce qu'ils voulurent, pour moi, je savais à quoi m'en tenir. Notre commandant avait lâché une bordée au second, vous sentez.

»Bon ! A partir de ce moment, tout fila de mal en pis: le Corbeau fit naufrage… Pauvre Corbeau, va ! Le capitaine Larençon, trois des nôtres et moi échappèrent seuls.

»C'est dans les parages de Cuba que nous échouâmes.

»Après ça nous fîmes la traite des noirs, avec une barque affrétée par des armateurs.

»Chien de métier que celui de pourvoyeur de chair humaine, mille tonnerres !

Ȃa dura deux ou trois ans.

»Il y avait longtemps que nous étions débarrassés de cette chipie dont je vous ai parlé. Dans un abordage elle s'était fait larguer la poulaine, et le capitaine l'avait alors renvoyée à Montréal, avec une bonne pacotille de dollars, car dans ce temps-là, comme je l'appris plus tard, il n'était pas regardant, le capitaine !

»Le trafic africain ne donnait pas.

»Un beau matin, le commandant Larençon et moi, nous nous trouvâmes aussi à sec sur le pavé de New-York, que des morues sur une botte de paille.

»Faut vous dire que, malgré tout, je l'aimais encore le commandant; à preuve, c'est que je le suivais comme un chien.

»Ma foi! ne sachant plus où prendre le vent; nous nous étions engagés sur un baleinier, lui comme second, moi comme maître d'équipage, et nous avions touché trois mois de solde à l'avance, quand le capitaine me dit:

»—Bonne chance! bonne chance, troun de l'air, Mike.

»—Quoi donc, commandant ?

»—Mon père est mort aux Indes, en laissant une fortune considérable.

»—Pas possible !

»—Aussi vrai que je te le dis. Mais il paraît que mon frère, Charles
Bourgeot….

»—Bourgeot !

»—Oui, c'est mon nom véritable, Larençon n'est qu'un pseudonyme.

»—Et ?

»—Et, comme on ne suppose pas que j'existe, mon frère Charles reste l'unique héritier….

»—Mais comment savez-vous ?

»—En lisant un journal anglais j'ai vu qu'on mandait Charles Bourgeot au consulat de France: je m'y suis rendu. Le consul m'a dit que mon frère résidait à Québec, conçois-tu ?

»—Mais, commandant, votre frère Charles, mais, n'est-ce pas lui qui….

»—Était à bord de l'Alcyon ?

»—Je n'osais vous rappeler ce souvenir.

»—S'il y a au monde un Charles Bourgeot, natif de Marseille, c'est lui.

»—Bast ! c'est impossible, puisqu'il a été tué et jeté à la mer.

»—Si c'est un imposteur, tant mieux!

»—De fait, vous serez le légataire universel.

»—En attendant, dépêchons-nous de faire voile vers la métropole du
Canada.

»—Et notre engagement ?

»—Imbécile !

»Nous sommes en route. Va, comme je te pousse, si tu t'orientes bien, tu toucheras à bon port.

»Après dix jours de marche, en bateau et en stage, nous jetons l'ancre à
Québec.

»Fameuse ville, potence des potences, que Québec, quoique j'y aie dansé la danse des pendus! Quel gin, quel whiskey! et le rhum, donc!

»Enfin, nous amarrons.

»Le commandant Larençon ne perd pas un noeud de temps. Il vous fait des recherches, des recherches, et le même soir il est renseigné!

»—Mike, qu'il me dit.

»—Présent, capitaine.

»—Tu m'es dévoué!

»—Jusqu'à la culasse, capitaine.

»—Nous allons être riches, si tu veux.

»—Riches, ça m'accommode. Que devons-nous faire?

»—Nous aurons un trois-mâts, et tu seras mon second.

»—C'est diantrement de l'honneur, capitaine, mais que faut-il gréer pour cela?

»—Presque rien.

»—C'est encore mieux.

»—Cependant…

»—Ah! j'écoute.

»—Mon frère Charles, à ce qu'il paraît, n'a pas été tué comme tu le pensais, encore moins lancé à la mer.

»—Hein! j'en doute.

»—Voici ce qu'on m'a raconté; il aurait été blessé, serait demeuré inaperçu à bord de l'Alcyon, et après notre départ, un bateau-pilote l'aurait recueilli, transporté à Halifax.

»—Ça sent tonnerrement le mystère.

»—J'en conviens, mais il possédait des papiers qui ont établi son identité. Bref, il est venu à Québec où il s'est marié.

»—C'est toujours drôle!

»—Bref, il est mort dernièrement.

»—Ah! je commence à respirer, capitaine.

»—Mais il a laissé un enfant.

»—Et une femme?

»—Non, sa femme l'avait précédé au tombeau.

»—Resta l'enfant.

»—Oui, dit le capitaine, d'un air qui avait l'air d'avoir deux airs.

»—Connu, commandant.

»—Que veux-tu dire?

»—L'enfant nous gêne.

»—Troun de l'air!

»—Quel âge?

»—Deux ans à peine.

»—Facile de s'en délivrer.

»Je joignis les mains pour donner du sens à mes paroles.

»—Non, pas ça, répondit-il en se frappant le front; pas ça !

»Il était curieux, parfois, le capitaine Larençon: sur terre, une véritable poule mouillée.

»—J'exécuterai vos ordres.

»—Me jures-tu ?…

»—Sur l'âme de mon père que je n'ai jamais connu !

»—Tu enlèveras l'enfant et me l'apporteras à Montréal, mais je ne veux pas que mal lui arrive.

»—On le soignera… fiez-vous à moi.

»Pour lors, le capitaine m'indiqua l'endroit où le poupard avait été mis en nourrice: puis il me dit:

»—Tu mettras le feu à la maison, tu sauveras la petite, pendant l'incendie, et la conduiras à Montréal.

»—Pourquoi mettre le feu à la maison ?

»—Eh! afin qu'on croie l'enfant brûlé.

»—Magnifique, commandant, magnifique !

»Tout alla pour le mieux. Le capitaine se procura même,—je ne sais trop comment,—un lot de billets de banque, avec lesquels nous fîmes une ripaille, une ripaille… enfin!

»L'enfant fut mené chez la mère Juliette, à Montréal.

»La mère Juliette était l'ancienne maîtresse du capitaine Larençon. Ici, on l'avait baptisée la Camarde.»

XVIII

—La Camarde ! interrompit l'Cageux, maintenant je me souviens d'elle comme d'hier Elle habitait une masure du faubourg Québec. C'était une femme hideuse, sans nez.

—C'est cela même, répliqua l'Irlandais.

—N'a-t-elle pas été rôtie avec sa cassine ?

—Attends: tu le sauras.

Puis, Mike ayant bu un verre d'eau-de-vie, reprit son épouvantable récit:

XIX

«Donc j'avais transporté l'enfant chez la Camarde.

»C'était en hiver. Il faisait un froid… un froid de loup !

»Pour me réchauffer, je m'amusai à pinter quelques verres en attendant le capitaine mon bourgeois, comme il m'avait ordonné de l'appeler depuis que nous avions quitté la marine.

»Pendant ce temps la vieille sorcière ne s'avisa-t-elle pas de vouloir nager dans nos eaux. Ah ! oui, c'est bien à Mike qu'on joue de ces tours-là.

»Le commandant arriva; plus d'enfant.

»Quelle rage! une tonne de salpêtre embrasée, quoi !

»Il commença à taper sur la Camarde, pif, paf, pouf ! comme s'il eût touché sur un matelas. Jamais distribution ne fut plus équitable et plus complète! je jouissais dans ma peau comme un porc dans une mare. Tonnerre! avec quel courage le capitaine travaillait !

»Ce n'était que le début.

»Juliette prétendait que l'enfant avait gagné le large !

»Un enfant à la mamelle, il aurait fallu être bête pour avaler celle-là !

»Pour lors, je sentais se réveiller ma petite inimitié pour la Camarde. En voyant le capitaine Larençon bûcher, ça me donna envie d'en faire autant.

—Fantaisie assez naturelle, n'est-ce pas? je suis sympathique et rancunier, en tonnerre, moi !

—Donc, je réfléchis que Juliette pouvait bien avoir caché l'enfant pour s'en servir contre nous, et je le dis au capitaine:

»—Stop !

»Bon, je jette le grappin d'abordage sur ma satanée Camarde qui s'était réfugiée dans la cuisine comme une sournoise, et je lui dis:

»—Où donc est la petite'

»—Sais pas.

»—Ah ! ah ! je vais te rafraîchir la mémoire.

»J'avais mon knife, un beau knife, un souvenir d'autrefois! le tirant de ma poche, j'en caresse la peau de la vieille—histoire de la raser, je vous assure, car elle avait des poils long comme des ralingues. Elle crie à son chien:

»—Ici, Hurleur !

»—Peuh !

»Maître Hurleur me chatouillait déjà les mollets.

»—Oh ! oh ! un moment, un moment;

»Deux coups de couteau envoient ledit chien où nous irons tous quelque jour.

»Juliette essaya de tirer une bordée.

»—Pas si vite, l'ancienne ! Que diable, est-ce que deux amis comme nous se sépareront sans se serrer la main ?

»—Au secours !

»—Où est la petite ? réponds-moi, et dépêchons.

»—Je ne veux pas le dire.

»—Alors, je la déterrerai.

»Et mon couteau faisait une large trouée dans la carcasse de la Camarde. C'était justice. Jamais ma conscience ne m'a reproché ce péché véniel.

»Je trouvai l'enfant caché dans un caquet de guenilles.

»L'ayant rapportée au capitaine Larençon, je mis le feu à la cambuse qui, au bout d'une heure, était réduite en cendres.»

—Buvons encore, mille caronades ! buvons, car j'achève.

XX

—Buvons, répéta l'Cageux se croyant en proie à un affreux cauchemar.

—Buvons jusqu'à la mort! ajouta Stephen atteint lui-même de l'ivresse qui flamboyait en gerbes de flammes dans le cerveau de ses hôtes.

—Oui, buvons des bouteilles, des tonnes! buvons un lac d'eau-de-vie.

Après une pause de quelques minutes, Mike reprit la parole.

XXI

«Ça finira mal. J'ai quelque chose qui m'avertit. Enfin…

»Pour lors, le capitaine devait faire disparaître l'enfant et se rendre en Europe, afin d'y recueillir la succession de feu son père. Moi, je devais l'attendre aux États-Unis, où il viendrait me prendre avec un nouveau corsaire.

»Il m'oublia.

»Seize années se passèrent sans que j'en entendisse parler. Durant cet intervalle, je roulai ma bosse de côté et d'autre, et par aventure tombai, il y a quelques semaines, à Montréal.

»J'étais aussi sec qu'un rat d'église.

»A mon âge on ne vit pas d'amour et d'eau claire.

»J'entre chez un changeur, je lui présente un bill de ma façon. On m'empoigne sous prétexte que le bill était faux.

»Dix ans de pénitencier en perspective; quelle chance !

»Un brave jeune homme, un républicain, comme ils disent, devient mon compagnon de cachot. Nous tâchons de nous échapper. Il y parvient. Moi, je me fais rempoigner; mais une diablesse de sentinelle,—Dieu la bénisse !—m'avait blessé. Presque rien, un bobo! On m'envoie à l'infirmerie. Quelle chance! le lendemain soir, je réussis à dérober les habits d'un de nos gardiens; je me les flanque sur le dos, et vous tire loyalement ma révérence à la prison, par la grand'porte, s'il vous plaît. Ah ! Mike n'a pas froid aux yeux. C'est moi qui vous le dis.

»Une fois dehors du pétrin, que faire ? je commençais à tirer la langue, quand, dans une bar, on prononça le nom de Bourgeot.

»Bourgeot, me dis-je, hein ! est-ce que ce serait le capitaine Larençon ?
Veillons au bossoir, tonnerre ! Ça mérite considération.

»Un temps, deux mouvements, je suis chez mon particulier. Il était logé comme un prince; de la soie, du velours, de l'argenterie, plus que ça de genre ! l'eau me montait à la bouche. Du reste il avait toujours beaucoup aimé la bagatelle, le capitaine Larençon !

»Pour lors, ledit Bourgeot arrive. C'était mon homme, mon ancien commandant, le capitaine Larençon ! mais changé ! il avait fait cargaison de graisse. Tout autre que moi ne l'eût pas reconnu.

»Dans ma joie, je courais pour l'embrasser.

»—Que voulez-vous ?

»—Capitaine !

»Il pâlit.

»—Je suis Mike, votre…

»—Ce nom m'est étranger.

»Là-dessus, il me tourne le dos et on me campe à la porte.

»En ville, j'apprends que ce ruffien de Bourgeot était Français, natif de Marseille, débarqué ici, il y a plusieurs années, qu'il avait épousé une veuve et adopté le fils de cette femme.

»Il se donnait pour commerçant retiré des affaires, voyez-vous ça, ventre de baleine !

»Ah ! mon vieux coquin, tu veux manger la poire que j'ai cueillie, minute ! minute !

»J'aurais pu l'expédier à la potence par l'entremise du bourreau, mais ce moyen était compromettant, et le résultat peu fructueux.

»Je patientai.

»L'occasion de me venger s'offrit bientôt: hier, je sus d'un domestique, que mon ex-capitaine partirait dans la nuit pour sa maison de campagne.

»J'embauche deux Irlandais, et nous établissons une croisière, au pied de la montagne. Bateau, comme j'étais content! mon coeur battait.

Oh ! les ingrats, je les déteste ! Brigand de capitaine, m'avoir reçu comme ça, moi qui avais fait sa fortune !…»

XXII

Mike ne put compléter sa phrase. Plusieurs agents de police venaient d'envahir soudainement le cabaret et de se précipiter sur les trois buveurs.
En vain, ces derniers opposèrent une vive résistance, ils furent garrottés et conduits à la prison de Montréal, où l'Irlandais entra en répétant:

—Ventre de baleine! je pensais bien que ça finirait mal.

SEPTIÈME PARTIE

DEUX AMANTS

I

ALPHONSE A ANGÈLE
«New-York…,

»Mademoiselle,

»N'ayant point eu le bonheur de vous voir avant mon départ, je n'ai pu vous demander la permission de vous écrire quelquefois. Telle était cependant mon intention; j'en ai fait part à notre excellent ami, M. Jobinet. Pour toute réponse, il a souri. J'en ai conclu qu'une lettre de moi ne vous déplairait pas. Si je me suis trompé, excusez mon erreur, mademoiselle. Je ferai tout au monde pour la réparer, car rien ne me serait plus pénible à supporter que votre courroux.

»Cette lettre, je vous la dois, comme je vous dois la vie. Deux fois vous m'avez arraché à une mort certaine et je n'ai pu encore vous exprimer les sentiments de reconnaissance qui débordent mon coeur. N'est-ce pas, mademoiselle, que je serais bien ingrat, si maintenant j'oubliais votre sublime dévouement et les périls que vous avez courus pour me mettre en sûreté! Peut-être aurait-il été plus convenable que j'adressasse ma missive à votre bon père Morlaix; peut-être l'eussiez-vous préféré; mais j'éprouve, en songeant à vous, une émotion inexprimable, des palpitations étranges que je n'oserais confier à un homme. Vous êtes femme et vous saurez me comprendre; ou du moins vous ne rirez pas de moi, naïf jeune homme, à peine entré dans la vie, qui n'ai vu le monde que dans un chantier ou à travers les livres. Ces livres m'ont dit que votre sexe était meilleur et plus délicat que le nôtre. Je le crois, car ma mère est bien bonne, allez, mademoiselle! et si la douleur se glisse maintenant dans mon âme, c'est quand je pense à cette pauvre vieille mère que mon exil doit affliger si cruellement. Mon Dieu! pourquoi donc n'aimons-nous pas autant nos parents lorsque nous sommes auprès d'eux que lorsque nous en sommes séparés? Cela ne viendrait-il pas de ce que près d'eux nous n'avons pas conscience de leur affection? Ces mille petits soins, ces attentions vigilantes dont ils nous entourent, semblent naturels parce que l'on y est accoutumé. Nous n'y attachons pas de prix, sachant ou croyant qu'ils nous sont dus; mais que nous quittions le foyer domestique, qu'au lieu de voix amies nous entendions autour de nous des voix étrangères, qu'au lieu de la prévoyance maternelle, nous soyons obligés de demander aide à des soins mercenaires, et nous commençons à apprécier la valeur des liens du sang. L'affection qu'alors on porte à sa famille trouve sans doute son mobile dans l'égoïsme; on aime ses proches beaucoup pour soi; mais cet égoïsme est si naturel de part et d'autre! c'est une chaîne si douce à porter que je la regarde comme le plus grand des bienfaits que nous ait donnés la Providence. Oh! oui, car aimer les nôtres pour nous-mêmes c'est les inviter à nous aimer et entretenir ainsi dans la société de saintes relations dont la Bienveillance et la Charité tiennent les fils imperceptibles.

»Mais je m'oublie à vous parler un langage auquel une jeune fille n'est pas habituée. Pardon je n'ai, voyez-vous, personne à qui je puisse communiquer toutes les pensées qui flottent devant mon imagination, depuis mon arrivée ici. Ma mère est bonne, mais elle n'a jamais su lire dans mon coeur et j'ai un caractère si expansif !
Si cette lettre vous ennuie, jetez-la au feu ! Cependant soyez assurée, mademoiselle, que vous aurez toujours, en moi, un ami fidèle jusqu'à la mort. Que bizarre est notre rencontre ! et qu'il doit y avoir de force dans votre caractère, d'héroïsme dans votre noblesse pour m'avoir secouru comme vous l'avez fait ! Une autre que vous se serait évanouie, ou aurait crié au secours; mais vous, mademoiselle, vous n'avez pas frémi, vous n'avez pas tremblé! vous m'avez soigné, moi inconnu, moi couvert de sang et de vêtements misérables, vous m'avez soigné, comme une soeur soigne un frère ! Oh ! je me le rappelle, en reprenant mes sens je crus un instant que mon âme ravie à son enveloppe terrestre avait été transportée dans une autre sphère où une sylphide, un ange l'avait prise sous sa protection.

»Le rêve dura longtemps, jusqu'au jour où je m'éveillai dans cette blanche chambrette, que vous savez. Combien j'eusse été heureux d'expirer durant ces heures de fièvre ardente! Je nageais dans un tel océan de bonheur !

»Néanmoins, chose singulière, que je ne m'explique pas ! après être sorti du délire, en vous apercevant, à quelques pas de moi, en me convainquant que je n'étais pas le jouet d'un rêve, que la réalité m'environnait, je pris goût à l'existence, j'envisageai avec effroi les dangers de ma position, je priai, dans mon coeur, l'Éternel de m'arracher du trépas.

»Quelle est donc la signification de ces incohérences ? Aujourd'hui encore, tantôt je me cramponne à la vie de toute la puissance de mon être, tantôt je suis prêt à m'abandonner au désespoir.

»Je voudrais ne vous parler que de vous, mademoiselle; j'aurais plaisir à vous dire combien, malgré notre courte connaissance, je me suis pénétré de la sublime harmonie de vos qualités; il me serait agréable de retracer les poétiques images que votre présence fait concevoir, mais les malheureux n'ont d'amour que pour leurs misères vraies ou supposées. C'est principalement dans la lutte avec l'infortune que nous nous cuirassons de personnalité. Qu'il faut de courage pour supporter la douleur au sein de la gaîté! J'avais cru que je possédais ce courage; la prison, la triste perspective d'une condamnation à mort me trouvaient insensible. Sans mon compagnon de cachot, jamais peut-être la pensée d'une évasion ne me fût venue. Il me semble que j'aurais marché d'un pas ferme au supplice. D'où vient que, maintenant, je suis plein d'hésitations et d'incertitudes? Les États-Unis ne sont-ils pas la plus magnifique contrée possible? N'ai-je pas la gloire de prospérer en paix, à l'ombre de la bannière étoilée! Oh! quel mystère que nos passions !

»Dès ma plus tendre enfance j'ai chéri la République. En sortant du collège, je soupirais pour le jour où je pourrais aller m'établir dans les États. A présent, j'y suis: matériellement j'ai autant de jouissances que j'ai prétendu en avoir, et, je le confesse, la mélancolie règne constamment sur mon front. En quittant les rives de notre fleuve majestueux, ma poitrine s'est soulevée et des larmes abondantes ont coulé de mes yeux. N'eussent été les exhortations de M. Jobinet, qui m'accompagna jusqu'à Saint-Jean, je me serais livré à mes ennemis, plutôt que de m'exposer aux tristesses de l'exil. Oh! oui, j'ai laissé là-bas, sur le sol natal, la meilleure partie de moi-même. Québec, Montréal, je vous vois sans cesse, dans mon sommeil, comme dans mes insomnies. En vain, j'ai cherché ici quelques distractions. Le bruit, le mouvement m'irritent; les théâtres me sont insupportables. Ni la méchanceté, ni l'envie ne forment l'essence de mon tempérament; et je me surprends à envier la fortune de ces heureux de la terre qui passent à côté de moi emportés dans leurs brillants équipages; et je déteste parfois ces femmes étincelantes de parure que je vois au spectacle! N'est-ce pas honteux ! La vertu ne serait-elle donc qu'un masque sous lequel on déguiserait plus ou moins habilement les tentations, les vices secrets! ou bien ne serait-elle que le triomphe accidentel de la raison, sans cesse aux prises avec la bestialité ? Où est la lumière sacrée ? où est le vrai?

»Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'il est difficile d'être sage ici-bas ! Nous contemplons, nous aimons, nous admirons ou nous regardons, nous jalousons, nous haïssons !

»Affreux dilemme !

»Oh! qu'il se trouve faible, l'homme quand il s'essaie à la définition!

»Est-il né pour la souffrance ou la félicité ?—Le savoir l'écrase, l'ignorance l'abrutit.

»Nous devons accepter la science de la vie formulée ou la rejeter. Mais si nous l'acceptons, que reste-t-il au progrès, à la perfectibilité ? Rien. Marche ! nous crie une voix intérieure, et nous marchons d'ombre en obscurité, d'obscurité en ténèbres, de ténèbres en opacité ?

»L'antiquité éclairée trébuche dans son acheminement.

»Les âges contemporains ferment les yeux pour franchir le précipice:
Entendez-vous ce cri de Shakspeare:

»To be or not to be !»

»Ne tremblez-vous pas à l'expression de Montaigne ?

»Que sais-je ?»

»Et les fluctuations de Gassendi, les ballottements de Descartes, les tressaillements de Locke, les sueurs froides de Pascal, le rire amer des Encyclopédistes, ne nous abreuvent-ils pas d'incertitudes ?

»De quoi vais-je vous entretenir, mademoiselle ?

»Pure, chaste et douce, vous affectionnez le bien par sentiment plutôt que par devoir. Tout vous sourit en cette vie; votre sentier est jonché de fleurs odorantes, n'est-ce pas mal à moi de vous montrer les épines qui hérissent le mien ?

»Mais j'ai toute confiance, en votre bonté. Elle excusera mes écarts, n'est-ce pas ? Il doit être si doux de pardonner au malheur !

»A New-York, ma situation financière est tolérable. J'ai trouvé de l'ouvrage comme employé chef chez un armateur. Mes compagnons de travail compatissent à mes maux et vraiment je serais content de ma destinée, si le souvenir de la patrie…. enfin!

»Adieu ! mademoiselle; puisse ma lettre ne pas être repoussée en parvenant à sa destination ! Elle porte avec elle tout mon espoir et l'expression de la reconnaissance inaltérable, d'un homme qui sacrifierait, si vous l'exigiez, sa vie pour la vôtre.
»ALPHONSE MAIGRET.
»P. S. Après ma mère et vous, mon coeur appartient tout entier à nos amis Pierre Morlaix et Jobinet.»

II

Qu'on juge de l'étonnement d'Angèle en lisant cette singulière lettre !
Les fleurs de sensibilité (hérissées par les ronces du doute) qui y épanchaient leurs suaves parfums, causèrent à la jeune fille un trouble inexprimable. Si elle ne comprit pas tout d'abord les terreurs qui frémissaient dans le sein d'Alphonse, si sa philosophie absinthée de tristesse s'égarait dans des régions trop aériennes pour empoisonner le coeur religieux et croyant de notre héroïne, les vagues aspirations qu'on voyait trembloter dans cette lettre, comme la goutte de rosée à l'extrémité d'une branche d'aubépine, les demi-aveux qu'on y dévoilait, devaient toucher et séduire une femme.
Peut-être, en écrivant, l'exilé s'ignorait-il lui-même: mais Angèle, avec la pénétration de son sexe, surprit le secret d'Alphonse.

Sûre d'être sérieusement aimée, elle se demanda si elle aimait.

Alors, la rougeur monta à ses joues, son pouls battit violemment.

Ce fut tout: la jeune fille laissa échapper le papier qu'elle tenait dans ses blanches mains, et son imagination se prit à vaguer à travers les bocages odorants de la rêverie.

D'abord, de gracieuses images, papillons folâtres aux ailes d'or et d'émeraude, voltigèrent devant ses yeux à demi clos.

Elle se promena sur le bord d'un beau lac, ombragé par les rameaux des arbres touffus, mollement appuyée au bras d'un ange: l'onde murmurait à leurs pieds; les vives libellules jouaient sur les touffes de nénuphar; l'abeille bourdonnante pompait le suc des plantes aromatiques; et perdu dans le feuillage, un rossignol conviait la nature aux délices de ses harmonieux concerts !

Qu'il faisait bon marcher ainsi, oublier la vie, pour s'enivrer aux charmes de cette amoureuse journée.

Ils avançaient lentement, bien lentement, échangeant de rares paroles; mais ces paroles étaient autant de perles précieuses, de mélodies ineffables: et puis elles étaient entrecoupées de ces longs silences, qui sont les plus chers entretiens des âmes aimantes.

Comme ils savouraient le bonheur d'exister l'un par l'autre !

Et le sentier fleuri, sur le bord du lac, se déroulait toujours charmant; et aucun nuage n'ouatait l'azur du ciel, et ils s'endormaient ainsi dans l'extase d'une mutuelle félicité….

III

Tout à coup, Angèle tressaillit: ses traits se décomposèrent, une sueur froide baigna son front, ses doigts se joignirent convulsivement et de sa bouche tomba une exclamation déchirante:

—Mon Dieu !

L'illusion avait fui ! Adieu, gracieuses images, papillons folâtres ! adieu, beau lac, frais ombrages, vives libellules, abeille bourdonnante, rossignol aux magiques vocalisations! adieu, ciel d'azur !

Pauvre Angèle, quelle tempête soudaine vous a donc jetée sur le roc de la réalité !

Douteriez-vous aussi, vous !

Mais non, c'est impossible ! belle, humaine, charitable, pétrie par les grâces; élevée par de pieuses gens dont vous partagez toute la foi; riche de jeunesse, d'espérance, vous êtes inaccessible au scepticisme !

Et cependant, cependant, votre pied s'est posé sur un serpant caché sous l'herbe embaumée; cependant, voilà que l'odieux reptile a roulé autour de votre corps tiède et satiné, son corps froid et visqueux, voici qu'il dresse sa tête hideuse et cherche l'endroit le plus sensible de votre coeur pour y instiller, dans une morsure, son mortel venin.

Pauvre, pauvre Angèle !

IV

Il y a dans les sociétés un tyran, plus despotique que la loi, un maître plus fort que la raison, un bourreau plus impitoyable que l'exécuteur des hautes oeuvres.

Ce bourreau, ce maître, ce tyran, c'est le préjugé. Le préjugé est la pierre d'achoppement du progrès: le Gibraltar de l'idiotisme, le terre à terre de la civilisation.

On déracine les abus, on supprime d'un coup les mauvais règlements, en une heure on brise les gouvernements, en un jour on concasse les trônes, comme un verre de cristal; mais pour détruire le préjugé, l'arme des siècles est à peine suffisante.

      …Certains préjugés sucés avec le lait
      Deviennent des tyrans jusque dans la vieillesse.

a dit Chénier. Remplacez le mot «vieillesse» par le mot mort, et vous aurez une idée complète, malheureusement vraie.—Le préjugé est une sève féconde, dont toute l'influence ne saurait être détruite que par une autre sève, celle de l'éducation… et encore !

Nul de nous, hélas ! n'est exempt de préjugé ! Fils de l'entêtement et de la tradition, les préjugés sont mis en nourrice chez la paresse, ensuite formés à l'école de l'habitude et définitivement portés à l'empire du monde par l'amour-propre individuel.

Le préjugé ne compte guère qu'un antagoniste avec lequel il livre depuis un siècle une lutte acharnée.

Cet antagoniste, c'est le livre: le livre le harcèle, le pousse dans ses derniers retranchements, l'assiège, l'affame, et ne lui laisse ni trêve, ni merci !

Étonnez-vous donc que tant de gens momifiés attaquent, comme pernicieux, le développement de la presse !

Le préjugé vous dit:

Les enfants sont solidaires des fautes de leurs parents, les parents solidaires des fautes de leurs enfants.

En d'autres termes:

Un fils vole, assassine; une fille pèche contre l'honneur; le père et la mère doivent être méprisés !

Et réciproquement,
Le préjugé nous dit encore:

Si tu tues tu seras tué: le juge qui te condamnera à mort sera respecté, considéré; le bourreau qui exécutera la sentence sera méprisé, vilipendé !

Le préjugé nous dit—oh ! c'est horrible:—tu n'as pas demandé à vivre, pourtant tu as été lancé sur cette terre, que tu te hâterais de quitter sans la crainte de commettre une lâcheté, et on te montre au doigt, on te crache l'insulte au visage, on te fuit comme un pestiféré, quoique tu sois honnête, instruit, doué de nobles et brillantes qualités, parce que… le nom de ton père est resté en blanc sur les registres de l'état civil !

Tu ne connais pas ton père, tu ne peux présenter au monde le sarcophage d'un nom, alors tu n'es qu'un ilote, un paria; va-t-en, lépreux !

—Mais je ne suis pas l'auteur de mon être.

—N'importe !

—Je travaille à me rendre utile.

—N'importe, nous ne voulons pas de toi.

—Je me sacrifierai pour mes semblables.

—Tes sacrifices !… fi donc !

—Je serai votre valet.

—Mon valet, toi ! quelle audace !

—Votre esclave.

—Rien…

Bâtard, à moins que tu ne puisses opposer un préjugé à un autre préjugé, à moins que tu ne puisses doubler d'or le mystère de ta naissance, il te faut boire les dédains des descendances putatives.

Le livre, par contre, vous dit:

L'homme, sur cette terre, n'est responsable que de ses propres actions. Lui, qu'assiègent tant de vicissitudes, ne saurait justement se rendre passible des fautes d'autrui. Si une longue suite d'aïeux illustres, si des enfants célèbres peuvent jeter de la gloire sur un nom, le péché d'un père le crime d'un fils, ne doivent pas rejaillir sur l'autre.

Le livre vous dit encore:

Sois honnête, fais le bien pour le bien, cherche à être heureux autant que possible en ce bas monde, sans nuire à ton prochain, et tu rempliras ainsi la mission que chacun de nous a reçue avec la naissance.

Il vous dira:

Le privilège de la noblesse héréditaire est une absurdité.

Les honneurs que donnent la fortune sont inférieurs à ceux que donnent les talents personnels.

Les mariages d'argent - ces ventes qui font de deux êtres libres, jeunes, des esclaves pour l'avenir - sont des monstruosités: c'est dans le travail et l'amour que repose le bonheur réel.

Il osera même ajouter que eux qui prétendent
étouffer les passions sont des sots ou des hypocrites, parce que les passions sont aussi nécessaires à l'existence d'un état social que les aliments nutritifs à l'existence de l'homme.

Il ira bien plus loin, ma foi ! ce diable de livre en faveur duquel M. A. Karr écrivait, dernièrement, de si jolies choses dans ses Bourdonnements.

V

Comme des éclairs dans une nuit obscure, les réminiscences du préjugé luirent tout à coup à l'esprit; d'Angèle.

Pauvre chère enfant, un mystère enveloppait sa naissance dans des plis ténébreux: elle ne connaissait ni père ni mère légitimés par la loi. Et cette même loi au front de la jeune fille gravait en lettres de feu le stigmate:
BÂTARDE !
Qu'importaient alors sa beauté, ses agréments physiques ! que faisaient alors ses vertus, son éducation, ses rares qualités intellectuelles !

C'est-à-dire que le monde la rejetait de son sein; que son amant, à cet aveu, allait fuir épouvanté, et qu'il lui faudrait à elle inhumer la honte de ses parents dans un couvent, où même elle ne serait peut-être pas entièrement à l'abri des préventions du vulgaire !

Mon Dieu ! pourquoi donc nous avez-vous inoculé le virus de l'affliction dès notre origine ? Serait-ce parce que, de même que toute douleur physique est un pas vers la mort, toute douleur morale est un pas vers la vertu ? ou serait-ce parce que l'humanité est éternellement destinée à souffrir dans sa lutte entre le cylindre du passé et le cylindre de l'avenir ?

Effroyable problème !

VI

Angèle, tombée à genoux devant une image de la Vierge, priait.

Rien n'est plus propre à raffermir la foi religieuse que l'amour qui en est la base. L'amour répugne autant à l'athéisme que la sensitive au souffle glacial de l'hiver.

La prière de la jolie fille du faubourg Québec dura longtemps; et, lorsqu'elle se releva, la sérénité brillait sur son visage. Telle, après une tempête, une rose se redresse doucement sur sa tige pour saluer le retour d'un soleil vivifiant.

Encore perlée par les gouttes de pluie, la reine des fleurs rayonne d'un plus bel incarnat, parfume l'air de plus doux arômes.

Ayant jeté sur ses épaules une mantille et posé sur sa tête un petit chapeau de paille, Angèle se rend chez Pierre Morlaix.

Ce fut d'un pas léger qu'elle fit le trajet de la rue du Loup à la rue des Voltigeurs.

Cependant, en approchant de la demeure du charretier, sa démarche se ralentit insensiblement, et lorsqu'elle arriva à la maison de briques, aux contrevents verts, où s'était écoulée la plus grande partie de son enfance, elle tremblait comme la feuille d'érable agitée par les vents d'automne.

Les palpitations augmentèrent encore quand elle mit le pied sur le seuil de la porte, et s'accrurent bientôt à ce point qu'elle fut obligée de s'appuyer au mur pour ne pas tomber.

Pauvre, pauvre Angèle, que méchant est ce monde qui vous cause tant de douleurs !

VII

Après une minute de repos pour comprimer les battements de son sein, et mettre de l'ordre dans son esprit, Angèle entra.

La mère Morlaix était seule dans la salle, occupée à brunir sa batterie de cuisine.

—Jésus seigneur! te v'là, mon enfant, dit-elle en quittant son travail pour embrasser Angèle; mais d'où est-ce que tu r'sous  comme ça ? y a au moins un siècle qu'on n't'a vue; j'créyais quasiment qu't'étais malade.

—Malade ! non, ma bonne mère, répliqua la jeune fille, ébauchant un sourire contraint. J'ai eu beaucoup d'ouvrage cette semaine, et…

—Et tu t'es fatiguée, c'est-y pas honteux ! j'vous demande un peu, si c'est pas tannant d's'échigner comme ça, quand tu pourrais rester cheux nous, ousqu'on ne te refuse rien.

—C'est vrai…

—Vrai, Angèle, oui, ben vrai, car c'est pas pour dire, on t'aime ici, plus que tes père-z-et mère ne t'ont jamais aimée.

Ces derniers mots, prononcés sans mauvaise intention, avivèrent toutes les plaies d'Angèle: deux larmes brûlantes brillèrent au coin de ses paupières.

—Bon, v'là-t-y pas que tu vas geindre, à c't'heure, poursuivit la vieille.

Qu'est-ce que t'as ? tu n'es plus toi, ma fille… jadis si gaie, si riante; maintenant…

—Pierre est-il ici ? interrompit Angèle, pour couper court à cette intempérance de langue qui la gênait.

—Pierre y va-t-arriver prendre son dîner.

T'as-t-y quèque chose de particulier à lui dire ?

Un bruit de voiture résonna en ce moment au dehors.

C'était le charretier.

La jolie fille courut à sa rencontre.

VIII

—Mon ami, lui dit Angèle, je désirerais vous parler.

—Aussitôt que j'aurai remisé ma calèche.

—Non, tout de suite, c'est très-important.

—Allons, allons, je t'écoute, dit Pierre, surpris au plus haut point.

—Pas ici: montons à votre chambre.

—La bonne femme, dit le charretier, en passant dans la salle avec Angèle, ayez donc l'oeil à mes chevaux, je vous prie; l'enfant a quelque chose à me communiquer.

—Que mystère encore ! murmura madame Morlaix.

IX

Parvenus dans la chambre du charretier, Angèle lui dit résolument: -Pierre, je vous dois tout, je le sais: votre mère et vous m'avez généreusement tenu lieu de parents; mais, dites-moi, ne connaissez-vous rien de ma famille véritable?

—De ta famille ? fit le cocher reculant d'un pas.

—Oh! je vous en supplie ?

—Tu voudrais nous quitter; est-ce qu'on t'a fait de la peine ?

—Oh ! non, pleura la jeune fille; vous ne m'avez témoigné que trop de bontés. Ma vie tout entière ne suffira point pour acquitter ma dette de reconnaissance que j'ai contractée envers vous; mais…

—Hélas ! je te comprends, dit Pierre ému. On t'aura reproché de n'avoir ni père ni mère, et…

—Vous vous trompez, personne ne m'a…

Les sanglots lui coupèrent la voix.

—Chère fille bien-aimée, notre tendresse ne te suffit donc plus? s'écria le charretier en la baisant passionnément au front.

—Que dites-vous là, mon ami ?

—C'est que, vois-tu, Angèle, je ne sais rien, rien que ce que je t'ai déjà raconté. J'ai cherché dès lors; aujourd'hui même je cherche, et…

—Et ? répéta la jeune fille palpitante d'anxiété.

—Et, reprit Pierre en secouant tristement la tête, je ne sais rien de plus.

Une nuit de janvier 18… en revenant du Griffinton, je rencontrai un individu qui embarqua près de moi et se fit conduire à la rue de la Visitation. Là, il descendit, en m'ordonnant de l'attendre, mais ne reparut plus. Dans mon traîneau, il avait oublié un portefeuille en maroquin noir contenant vingt billets de cinquante piastres chacun et un chiffon de papier que j'ai perdu: je mis le tout dans ma poche et revins à la maison que nous habitions ma mère et moi, dans le faubourg Saint-Louis. Au coin de la rue Perthuis j'aperçus un paquet blanc déposé contre une porte; je m'en emparai: c'était toi, mon enfant, endormie dans une couverture.

—Et, dit Angèle, avec une agitation indicible, cette couverture, les langes qui m'entouraient n'avaient aucune marque ?

—Non, repartit le charretier, aucune, si ce n'est pourtant comme l'empreinte d'une main teinte en rouge. On aurait dit du sang.

—Quelle énigme ! ô mon Dieu, c'est affreux ! s'écria la jeune fille, en pressant convulsivement ses mains contre ses yeux.

X

—Oui, reprit le charretier comme s'il répondait à une question mentale, oui, c'est bien mystérieux, pour le certain. J'ai souvent rêvé à cette nuit-là. C'était le bon temps où je possédais Carillon et la Brune, deux bêtes… ah! enfin… Et il faisait un frète que la barbe en fumait… Oh! je ne l'oublierai jamais… puis ces pressentiments… Bast! il ne faut pas y croire… les pressentiments, c'est de la bêtise.
—Des pressentiments! s'écria Angèle qui ne perdait pas un mot de ce monologue; des pressentiments! que vous disaient-ils?
—Rien, rien du tout, s'écria brusquement Morlaix. D'abord, les pressentiments mentent comme les astrologues, et M. le curé dit qu'il ne faut pas y ajouter foi, sous peine de péché.
—Pierre, oh! pitié, fit la jeune fille affolée, pitié pour une pauvre orpheline; dévoilez-moi tout ce que vous savez, tout ce que vous présumez de ma famille! C'est si cruel, voyez-vous, de ne connaître ni son père, ni sa mère! Ah! mon Dieu! Je ne pensais pas…
—Allons, allons, ne te désole pas comme ça, mon enfant, dit Pierre ému jusqu'aux larmes. Ça me fend le coeur de te voir pleurer. Moi qui donnerais tout au monde, jusqu'à mon dernier attelage—un attelage ben superbe cependant—pour te sentir heureuse. Quelle idée subite aussi…
—Pierre, vous ne répondez pas à ma question, interrompit Angèle d'un ton suppliant.
—C'est vrai; mais…
—Vous voulez donc me faire mourir! s'écria-t-elle avec cet accent désespéré dont toutes les femmes connaissent le diapason, et lequel manque rarement de vaincre l'opiniâtreté de ceux qui les aiment.
—Moi, te faire mourir! est-ce que tu y penses, Angèle! Je passerais au feu pour satisfaire un de tes caprices. Pour te le prouver, je vas te dire ce que j'ai supposé quelquefois, en songeant à cette nuit-là. Mais au moins ne dis plus que je veux te faire mourir.
—Parlez, Pierre, mon ami, mon père, oh! parlez vite, dit Angèle, en pressant les grosses mains basanées et calleuses du charretier dans ses petites mains blanches et satinées.
—Eh ben! il m'est venu à l'esprit que cet inconnu que j'avais embarqué en sortant du Griffinton et débarqué au coin de la rue Visitation, n'était pas étranger à….
Le charretier hésita.
—A? répéta anxieusement la jolie fille.
—A… ma foi, je cherche le mot.
—A moi?
—Oui, c'est pour trouver ça que je me creusais la tête.
Angèle poussa un soupir de désappointement
—Pas étranger à moi, reprit-elle ensuite. Quel rapport! Qui a pu vous suggérer une semblable conjecture?
—Ah! voilà! je l'ignore moi-même. Ça m'est venu un jour dans la cervelle, puis ça y est revenu un autre jour, puis un autre, et malgré tous mes efforts pour me débarrasser de cette imagination, elle est toujours là qui me tient en souci. Mais, continua-t-il en se frappant le front, j'ai eu tort de te parler de ça, puisque ça ne sert de rien. Il y a plus de seize ans que cette histoire est arrivée; et maintenant qu'aucun indice n'a justifié mes présomptions, il aurait mieux valu me taire que de mettre, par mon bavardage, ton esprit à la torture.
—Seize ans, hélas! ce n'est que trop réel, murmura Angèle. Jamais je ne déchirerai le voile qui couvre ma naissance; il faut renoncer aux joies de ce monde.
—Renoncer aux joies de ce monde! Qu'est-ce que j'entends, dit Pierre stupéfait. Tu déraisonnes, petite. Quoi! toi qu'on a surnommée la jolie fille du faubourg Québec; toi qui as reçu une éducation comme pas une des demoiselles les plus huppées, toi que chacun envie, toi qui pourrais, si tu voulais, ne rien faire du matin au soir, et qui hériteras, quelque beau matin, de dix mille écus, que nous t'avons amassés, ma mère et moi, toi, chère enfant, tu crois au malheur, parce que….
—Oh! je me souviens de toutes vos bontés pour moi, Pierre, dit Angèle en sanglotant,—le dévouement de toute ma vie ne suffirait pas pour payer la dette de reconnaissance…
—Chut! assez causé, interrompit le charretier en lui fermant la bouche sous un baiser. Allons, séchez-moi ces beaux yeux, mademoiselle la méchante; nous dînerons, et après, pour te distraire, je te mènerai faire un tour de promenade à la Longue-Pointe, dans la nouvelle calèche que j'ai achetée pour toi, mauvaise fille.
—Non, dit Angèle, je ne puis y aller; des travaux pressants…
—Encore ton travail! qu'as-tu besoin de travailler, je te demande un peu! Tant pis, pour cette fois, je ne te lâche pas. L'ouvrage se fera comme il voudra.
—Pardon, mon ami; c'est impossible.
—Pas plus impossible que de te prendre par le bras et de te conduire comme ça.
Joignant le geste à la parole, Pierre entraîna sa fille adoptive dans la salle.
—Un couvert de plus, la bonne femme, dit-il en entrant, l'enfant va manger la soupe avec nous.
—Non, ma mère, dit Angèle en arrêtant madame Morlaix; excusez-moi, je n'ai pas faim.
—Bast! l'appétit vient en mangeant.
—En vérité, je ne saurais. Laissez, j'ai besoin de retourner chez moi.
—Es-tu malade?
—Non, répartit-elle avec un sourire forcé.
Après quelques nouvelles instances des braves gens qui l'avaient recueillie, Angèle put regagner son domicile.
Tandis qu'elle descendait la rue des Voltigeurs, Pierre la suivit du regard en marmottant:
—Ou je me trompe fort, ou la petite n'est pas dans son assiette ordinaire. Faudra que je la surveille.

XI

Arrivée à son domicile, Angèle relut la lettre d'Alphonse, et, s'approchant ensuite d'un pupitre en palissandre, cadeau de M. Jobinet, commença une réponse. Mais à peine les premières lignes étaient-elles écrites, que la jeune fille, mécontente sans doute d'elle-même, déchira le papier qui les renfermait. Une seconde tentative épistolaire eut le même sort, la troisième fut plus heureuse, car après vingt minutas de travail, notre héroïne déposa la plume d'un air satisfait et parcourut des yeux sa missive.

Elle était ainsi conçue:

«Montréal…

»Je vous remercie bien de votre lettre, monsieur; la nouvelle que votre santé est bonne m'a fait grand plaisir, car je craignais que tant d'émotions diverses, supportées en si peu de jours, jointes aux fatigues d'un long voyage n'eussent altéré votre constitution. Grâces à Dieu, il n'en est rien; ma sainte patronne a exaucé les voeux que je n'ai cessé de faire pour vous; je la prierai encore afin qu'elle vous continue sa protection. C'est si bon de prier, quand l'on est inquiète ou chagrine! Moi, voyez-vous, monsieur, je suis une pauvre fille, toute simple, et je vous avouerai franchement que je ne comprends rien à toutes vos subtilités philosophiques, plus propres à mon sens à obscurcir le jugement qu'à l'éclairer. Sans doute, il ne serait pas seyant que je me permisse de vous donner un conseil; vous avez tant appris dans les livres que vous ririez de mon ignorance, si elle prétendait indiquer une direction à votre savoir, mais il me semble, monsieur, que vous cherchez à débrouiller des énigmes trop au-dessus de notre faible entendement.

»Pourquoi donc doutez-vous? et de quoi doutez-vous?

»La Providence ne vous a-t-elle pas montré assez qu'elle prêtait son appui à ceux qui souffrent injustement? Enfin, serait-il croyable que, sans l'aide de notre divin Sauveur, vous eussiez échappé à tant d'ennemis conjurés pour votre perte ? Non, cela ne peut être. Un aveugle ne nierait pas des faits aussi palpables; conséquemment vous, qui avez l'intelligence pour vous illuminer, la raison pour guider vos appréciations, vous ne devez pas discuter semblable évidence. Du moins, c'est de cette façon que je comprends les choses. Au cas où vous croiriez que je suis dans l'erreur, ne tentez pas de me désabuser; vous n'y parviendriez pas. Je souhaiterais sincèrement que vous eussiez la foi qui m'anime, car vous seriez heureux dans vos malheurs, monsieur, oui, bien heureux !

»Ne voilà-t-il pas que je tombe dans le même travers que vous ? Pourtant, de ma part, ce travers est doublement excusable. N'avez-vous point provoqué et ne suis-je pas tenue par mes principes mêmes et ma foi à condamner, par conséquent, à combattre ce qui motive vos tristes incertitudes ?

»Mais je ne veux point, cependant, prolonger une discussion qui répugne à mon caractère, et dans laquelle vous obtiendriez encore l'avantage sur moi.

»Maintenant, vous ne serez peut-être pas fâché de recevoir quelques nouvelles de votre famille et du pays. J'en sais qui ne manqueront pas, sans doute, de vous intéresser.

»D'abord, si vous avez conçu quelques inquiétudes sur la santé de votre bonne mère et de vos frères et soeurs, rassurez-vous, monsieur, je suis à même de vous dire qu'ils se portent tous bien et prient, chaque soir et matin, le Tout-Puissant de veiller à votre bonheur sur cette terre. Votre mère, monsieur, a fait écrire, à mon père adoptif… Si vous saviez combien elle témoigne de sollicitude pour tout ce qui vous concerne! Pauvre femme affligée, vous avez bien raison de l'aimer! Ça doit être si bon d'aimer sa mère! celle qui nous a donné le jour, qui nous a inculqué sa propre vie, son âme, dans le lait dont elle nourrissait nos jeunes ans!

»Quel plaisir, dites, de prouver sa reconnaissance à celle qui s'est tant et si souvent sacrifiée pour nous! Oh! il me semble que je n'aurais pas assez de jours pour m'acquitter, vis-à-vis de ma mère clés la dette originelle que j'ai contractée en venant au monde!

»Une mère! il faut n'avoir jamais connu la sienne propre, pour savoir ce qu'il y a de douceur ou d'amertume indicible dans ces mots: Une mère!

»Ah! monsieur, vous paraissez aimer tendrement, passionnément votre mère; mais aimez-la encore davantage, car cet amour est le plus sacré des devoirs, la plus inexprimable des jouissances, le plus beau des amours.

»Aimer sa mère! que cela doit être délicieux! ciel! il me semble que j'expirerais de contentement si j'embrassais, si je voyais ma mère!

»N'est-ce pas, monsieur, qu'il n'y a point ici-bas, d'affection plus charmante, plus grande que celle d'une, mère? une mère pour laquelle on n'a point de secrets: une mère qui nous connaît mieux que nous-mêmes, qui sait et nos qualités et nos défauts; qui, après nous avoir gratifiés de la vie physique, s'occupe à nous insuffler la vie morale; qui lit dans nos pensées, étouffe le germe des mauvaises, féconde la semence des bonnes! une mère!

»Ah! monsieur, il leur est défendu de jamais se plaindre à ceux qui ont une mère. Qu'est-ce que la souffrance, qu'est-ce que l'exil, qu'est-ce que toutes ces petites misères qui escortent notre court passage sur cette planète, quand nous avons une mère près de nous ou que nous espérons retrouver un jour!

»Notre Seigneur et Sauveur du monde, Jésus, n'était-il pas soutenu par la présence de sa mère, la bonne et sainte Marie, en montant la Croix au calvaire de ses tortures?

»Et puis, quand au penser de sa mère on peut joindre celui d'un père! Seuls, les orphelins comprennent combien est dure la privation de ces êtres sacrés!

»Aux orphelins toutes les tristesses, tous les dégoûts, toutes les insultes, tous les déboires! à eux le droit de gémir et d'envisager la mort comme un bienfait: à eux les plaintes dérobées, les larmes secrètes, les désespoirs étouffés !

»Il y a encore une classe de malheureux plus désolés que les orphelins !…

»A mon tour, monsieur, de faire appel à votre indulgence. Je m'oublie dans mon égoïsme, au lieu de vous raconter les choses capables de vous intéresser.

»Vous souvenez-vous de ces gens qui nous ont arrêtés sur la lisière du bois, quand nous allions chez notre excellent ami, monsieur Jobinet? eh bien, il paraîtrait que ces scélérats attendaient là un citoyen très-respectable de notre ville, qu'ils l'ont assassine et dépouillé d'une grosse somme d'or. Leur procès est commencé. Aujourd'hui, on dit qu'il y aura de curieuses révélations de la part d'un Irlandais, un nommé Mike, celui, si je ne me trompe pas, qui s'est évadé de prison avec vous. Je me souviens de la figure de ce bandit, et je frémis rien qu'en songeant à ce type ignoble de dégradation.

»Égorger son semblable pour quelques louis! est-ce bien possible! se vouer à un horrible supplice, et se damner éternellement! Mon Dieu! tout cela m'étonne si fort que j'ai peine à y croire.

»M. Bourgeot, l'homme assassiné, a un beau-fils. Penseriez-vous que Jacques, c'est le nom de son fils, a dit que la mort de son père était méritée ? Mais qu'est-ce donc que le monde ! je n'aurais jamais cru à cela si je ne l'avais entendu de mes propres oreilles, oui, monsieur, devant moi, le fils a dit en pariant de son beau-père:

»—Bast, après tout, il était assez vieux pour faire un mort !

»Oh ! mais c'est épouvantable; je n'en reviens pas. Moi qui détestais déjà ce Jacques Bourgeot, je vous demanda un peu si, depuis, je l'ai pris en amitié !

»Ma lettre est déjà bien trop longue, il est temps que je termine. Bon courage donc, monsieur. Espérons que votre mauvaise étoile s'éclipsera pour faire, de nouveau, place à la bonne, et qu'un jour vous serez rendu à vos parents et à ceux qui vous aiment.

»En attendant, croyez-moi,

»Monsieur,

»Votre servante,
»ANGÈLE.»

XII

Deux mois s'écoulèrent sans qu'Angèle reçut une réponse à sa lettre.
La jeune fille était fort inquiète; ses parents adoptifs la voyaient dépérir chaque jour, et déjà ils regrettaient les soins dont ils avaient entouré le fugitif, quand, un matin, Angèle arriva chez eux toute joyeuse.
—Il m'a écrit! il m'a écrit! cria-t-elle en entrant.
—Ah! fit le charretier avec une expression radieuse qui prouvait qu'il était soulagé d'un grand poids.
—J'savais qu'i n'était pas malhonnête en toute, c'te jeunesse, dit la mère Morlaix.
—Voici sa lettre, reprit Angèle; elle est longue; voulez-vous que je vous la lise?
—Comme de raison, répliqua la bonne femme.
—Il est à Saint-Jean-de-Terre-Neuve, dit Angèle.
—A Saint-Jean-de-Terre-Neuve!
—Oui, il est allé surveiller une pêche pour le compte de l'armateur qui l'emploie. Mais je vais vous lire la lettre.
La mère Morlaix et son fils se rapprochèrent de leur protégée, laquelle, tirant de son corsage un paquet de papiers assez volumineux, commença d'une voix claire et musicale.

XIII

«Saint-Jean de Terre-Neuve…

»Surtout ne m'en veuillez pas, chère mademoiselle; votre lettre si bienveillante, si aimée m'est parvenue au moment où mon patron m'ordonnait d'aller visiter un établissement de pêcherie qu'il à ici. Il fallait partir sur-le-champ, sans cela, je vous eusse écrit tout d'abord. Mais le navire mettait à la voile; et, depuis lors, je n'ai point quitté la mer.

»Ah! sans cette circonstance, avec quel bonheur j'aurais pris la plume pour vous dire combien je vous suis obligé des preuves d'affection que vous daignez témoigner au malheureux exilé. Si vous saviez comme elle m'a soulagé, votre lettre, comme elle m'a réconcilié avec moi-même! Les beaux sentiments qui l'animent ont fait une profonde impression sur mon coeur. Fortuné mille fois, qui pourra passer ses jours près d'une personne aussi raisonnable que belle, aussi pieuse que douce, aussi indulgente pour les écarts d'autrui, que sévère pour elle-même! Ah! je vous aime, je ne puis vous le cacher. N'en rougissez pas, mademoiselle, mon amour est pur, et jamais il ne me fera manquer au respect, à la reconnaissance éternelle que je vous dois. Cet aveu ne me coûte point, car il est celui d'un homme honnête, qui désire uniquement votre félicité et qui vous obéira en toutes les choses que vous lui commanderez, sachant bien que la droiture de votre jugement ne saurait l'engager au mal.

»Maintenant, vous êtes mon amie, n'est-ce pas? Voulez-vous me permettre de vous conter les petits incidents de mon excursion? Ils sont assez piquants, et si je réussis à les dire convenablement, je suis sûr qu'ils vous intéresseront:

»D'abord; quand je me présentai au capitaine du navire, avec les lettres de crédit de notre armateur, le premier me demanda si j'avais déjà péché le maquereau.

»—Jamais, lui répondis-je.

»—Jamais, dit-il. Oh! alors je ne puis vous prendre à mon bord.

»—Mais l'armateur….

»—L'armateur! Qu'est-ce que ça me fait? Il me faut des hommes exercés ou rien. Les novices encombrent un bâtiment. Ils gênent les matelots, tombent malades; il faut les ramener à terre. Je n'en veux pas.

»—Quoi, vous me refusez !

»—Désolé, mais je n'y puis rien. Que l'armateur me donne un surveillant exercé, s'il le veut. Pour un greenhorn, ça ne me va pas plus qu'un verre d'eau quand j'ai du rhum à discrétion.

»—Mais j'ai des connaissances en marine. Je puis au besoin faire le métier de charpentier à bord.

»—Vraiment !

»—Sur ma parole.

»—Alors, c'est une autre affaire, dit le capitaine en se ravisant.

»—Ainsi, c'est convenu ?

»—Oui, mais à une condition.

»—Dites.

»—Vous remplacerez mon charpentier, qui est parti en bordée ce matin.

»—Autant que les devoirs de mon emploi me le permettront.

»—Sans doute, grommela le capitaine, car de même que tous ses collègues, il n'aimait pas les surveillants qu'on leur impose.

»Je fus installé à bord dans une mauvaise cabine, juste à peine assez grande pour qu'un homme s'y put remuer, et où nous couchions, quatre: le pilote, le premier maître, un mousse et moi.

»Avant le départ, pour les bancs de Terre-Neuve, je m'étais renseigné sur la question des pêcheries.. Les caps Anne et Cod sont les deux points principaux où l'on fait la guerre au maquereau, sur les côtes de l'Amérique septentrionale.

»La flotte, employée chaque année à cette pêche, se partage en deux sections: l'une suit le poisson dans l'Atlantique, depuis les caps de la Delaware jusqu'aux rivages occidentaux de la Nouvelle-Écosse. Ces bâtiments nombreux et de petite dimension se tiennent toujours en vue les uns des autres, et, comme ils couvrent l'Océan d'amorces, ils capturent généralement plus de poissons que ne le feraient des vaisseaux occupés isolément à la même besogne dans les mêmes eaux.

»Cinq cents navires environ, jaugeant de soixante-dix à cent vingt tonneaux, forment ce qu'on homme la flotte de la baie ou l'autre section, organisation totalement distincte de la première.

»Parmi ces bâtiments, ceux qui sont affrétés pour le cap Anne sont les plus petits; ils jaugent de soixante-dix à quatre-vingt-dix tonneaux. Ceux du cap Cod en ont de quatre-vingt-dix à cent vingt. Une vive émulation règne entre les gens des deux caps. Elle dégénère souvent en des rixes sanglantes.

»Les pêcheurs ne reçoivent pas de salaires; mais ils ont droit à la moitié du poisson pris, déduction faite, sur leur part, de ce qui est dû pour les frais d'appât, les gages du maître-queux, et le prix, par baril, de l'inspection» l'empaquetage et la salaison.

»Le dernier article coûte environ sept francs par baril. En somme, on peut évaluer aux trois septièmes environ les bénéfices nets qui reviennent à chaque homme sur la prise générale: Les patrons des navires fournissent toutes les provisions, le sel, les hameçons, les lignes, le plomb, l'étain, etc., et habituellement ils se réservent le droit de vendre le poisson au plus haut prix qui leur est offert avant que le vaisseau soit prêt à recommencer un autre voyage.

»L'équipage peut, toutefois, disposer à son gré de sa part, mais rarement il use de ce privilège, préférant s'en rapporter aux propriétaires qui font la vente et remettent l'argent à leurs hommes.

»De gros marchands de New-York ou de Boston achètent, d'ordinaire, les maquereaux quelques jours avant le retour du ou des navires. Les prix varient naturellement suivant la qualité.

»Saint-Jean possède huit ou dix établissements affectés à ce négoce. Tous ont un intérêt plus ou moins grand sur chaque navire qui mouille à leurs quais. Il en est peu qui perdent de l'argent. Les provisions que l'on embarque sont d'habitude excellentes: le meilleur boeuf, porc salé, café, thé, chocolat, sucre, riz, mélasse, beurre, patates, farine, etc., car nos pêcheurs vous ont un palais délicat! Ils se sont fait la plus haute idée de la nécessité de bien vivre, veulent à chaque repas du pain frais et chaud, ainsi que leurs gâteaux pour le thé, et des pâtisseries toutes les fois qu'ils ont faim c'est-à-dire à tout moment.

»En somme, le cuisinier est, aux yeux de ces épicuriens d'eau salée, un personnage d'une importance égale à celle du patron. La première question d'un matelot à l'autre est celle-ci:

»—Quel est votre patron?

»Puis:

»—Quel est votre cuisinier?

»Les réponses sont-elles satisfaisantes, le questionneur demande un engagement. Et il la fait aussitôt cette demande. Je dis demande, car un bon pêcheur peut toujours obtenir un engagement. Étant par là indépendant, il se montre difficile dans son choix.

»Les quatre cinquièmes des équipages sont des Yankees ou des Nouveaux-Écossais; le reste se compose d'Anglais, Irlandais, Canadiens, Écossais, Allemands et de quelques Portugais, Suisses ou Norvégiens.

»Ce sont communément des marins de première classe, car ils tiennent presque toujours la mer d'un bout de l'année à l'autre: sept mois à la pêche de la morue, et cinq à celle du maquereau. Cette dernière est peut-être la plus profitable; en tous cas, elle est la plus agréable.

»En janvier, on affrète les goélettes pour les Grands-Bancs ou pour le banc Georges. Le dernier est à deux cents milles à l'est de Boston, en plein Atlantique. Il n'a ni port, ni abri. Les navires courent sur leurs ancres pendant la tempête et les grains; et les matelots sont continuellement soumis aux plus rudes fatigues, aux plus cruelles intempéries. Un grand nombre se gèlent les mains et les pieds.

»Nulle merveille qu'ils soient vigoureux et hardis et qu'ils soient toujours bien accueillis dans la marine militaire ou marchande; nulle merveille, non plus, que la mort fauche sans cesse dans leurs rangs avant qu'ils ait atteint la vieillesse.

»Les bâtiment ? qui vont aux Grands-Bancs ne sont guère abrités; mais le voyage est plus long, et beaucoup de matelots le préfèrent à cause de la certitude de plus gros profits.

»En juin, ces bâtiments s'assemblent dans le port. On les peint, on les nettoie, on fait leur toilette avant de les expédier à la Baie. Tout le monde prend joyeusement part au travail car le changement des Bancs à la Baie ressemble à l'heure de la récréation, après la réclusion dans une salle d'école.

»Toutes les goélettes sont peintes à peu près de la même manière, en noir avec une bande blanche, et les mâts enrubannés ou bariolés de jaune.

»Ils sont aussi gréés de même, portant généralement un grand mât,—mais pas de hunier de misaine,—focs et focs volants, grande voile et voile de misaine, avec toile de beaupré pour les brises légères. On les construit de manière à ce qu'ils unissent la solidité à la capacité; et celui qui peut gagner un mille sur sept, en naviguant au vent, est généralement considéré comme un bon voilier. Aux yeux d'un homme de terre, tous les navires d'une flotte paraissent semblables vus à une courte distance; mais l'expérience et la pratique ont appris aux pêcheurs à établir, dans le gréement et la coque, cent points de différence qui échappent aux pékins, comme disent les soldats français.

»De fait, j'ai souvent, à l'aide d'une longue-vue, aperçu à l'horizon la pointe d'un grand mât et peut-être une voile de perroquet, alors que tous les gens de l'équipage pouvaient dire où se dirigeait ce navire, quelle était sa forme et même son nom.

»Les vaisseaux coûtent de quinze à vingt-cinq mille francs la pièce. Le patron est généralement intéressé pour un quart, dont les dividendes, avec son tant pour cent (de 3 à 5 %), sur la part de la prise appartenant au navire, forment la seule différence entre sa portion et celle de l'équipage; et il arrive quelquefois qu'il y a à bord des pêcheurs qui gagnent plus sur un voyage que le patron lui-même, quoique de tels exemples soient rares.

»Le travail du patron est de moitié plus pénible que celui de l'équipage, car il lui faut être debout toute la nuit, quand il y a des indices d'une augmentation ou d'un changement de vent. De plus, il doit jeter l'appât pour tenir le poisson près du navire, rester au gouvernail tandis que le navire file à travers les bancs de maquereaux et en entrant au port comme en en sortant.

»Par dessus tout cela, il a mission de veiller à ce que rien ne se détériore dans le gréement ou la coque du vaisseau. En un mot, sa vie est en proie à une anxiété continuelle et n'obtient qu'une récompense minime pour tant de peines.

»L'équipage n'a aucun souci: Chaque homme monte la garde à son tour et fait son quart au gouvernail. En dehors de ces occupations, il n'a qu'à manger, boire et dormir, sauf quand le poisson mord ou qu'il faut l'appâter. Les goélettes portent trois fois le nombre de bras suffisants pour manoeuvrer des embarcations de cette classe. Aussi le travail à bord n'est-il qu'un jeu; et l'on peut mettre à l'oeuvre ou déployer toutes les voiles avec autant de promptitude que sur un navire de guerre.

»Quand j'arrivai le jour du départ à bord du Franklin, la goélette qui devait m'emmener; l'aspect sur le pont n'était pas des plus encourageants. Il y avait sur ce pont un encombrement de malles et de paquets qui semblaient venir de toutes les parties du monde; C'était une inextricable confusion. On ne pouvait poser le pied sur le plancher sans heurter quelque objet d'habillement où d'alimentation.

»Le maître-cook était à l'avant. Il mettait en ordre son petit assortiment de vaisselle. En me voyant, il me dit d'un ton gouailleur:

»—Ah! ah! vous voilà, monsieur le novice.

J'espère bien que vous serez malade avant demain matin.

»Ce souhait n'était pas fort rassurant. Mais je fis contre fortune bon coeur, et pour me concilier les bonnes grâces du dispensateur des vivres, je lui offris un coup de rhum qu'il accepta sans façon, comme une chose due.

»L'équipage ne tarda pas à se montrer. Bel équipage, ma foi! Jamais je n'avais vu, même à Québec, une troupe de jeunes hommes plus robustes, plus gais et plus dispos. Ils riaient que c'était plaisir à les entendre.

»La connaissance fut bientôt faite. Quoique j'eusse un certain commandement sur ces hommes, je préférai me les gagner tout de suite par l'affection plutôt que de m'imposer à eux. Une dame-Jeanne pleine de Jamaïque et des cigares que j'avais eu soin d'emporter furent les traits d'union de nos bonnes relations.

»Nous fumions et buvions déjà comme de vieux amis quand la voix du patron retentit:

»—Parez la grand'voile ! larguez la misaine ! déployez les focs.

»Aussitôt tout le monde se leva et courut exécuter les ordres.

»Notre patron ou capitaine se mit à la roue, et moi, pour ne pas rester inactif, j'aidai les hommes à hâler les cordages. Ils furent surpris de voir que je n'étais pas aussi ignorant du métier qu'ils l'avaient cru d'abord. Ces notions me conquirent leur estime.

»Peu après, ordre fut donné de ranger les bagages. Et en moins de dix minutes le pont se trouva libre.

»Vers cinq heures on annonça le souper. Nous descendîmes dans l'entrepont; moi, comme un sot, le dernier (mais dès que mon appétit fut établi un peu plus tard, et que l'importance d'être le premier à table m'eût été démontrée, je reconnus bien vite le néant des cérémonies). Comme un sot, ai-je dit, car difficilement parvins-je à obtenir une place, et plus difficilement quelques vivres.

»Par bonheur, je n'avais pas grand'faim. Mes plus longues courses maritimes n'avaient guère dépassé le Saguenay en bas de Québec, et je n'étais pas aguerri contre le mal de mer. Je ne l'avais point, il est vrai; mais le pressentiment me coupa l'appétit.

»Après le souper, je me retirai dans ma cabine où je ne tardai pas à m'endormir. Des rêves affreux troublèrent mon sommeil. Et, le lendemain matin, je m'éveillai rien moins que charmé de la vie de marin.

»Durant toute la journée, les gens de l'équipage me lorgnaient, à chaque instant d'un air moqueur, attendant les premiers symptômes du mal fameux, et prêts, sans doute, à me prodiguer des soins à leur manière.

»Mais Neptune me protégea. J'en fus quitte pour la peur, quoique pendant trois jours je me sentisse faible, et peu disposé à manger.

»Le sixième jour, nous jetâmes l'ancre dans la crique du Sommeil, au détroit de Canso, nous y restâmes quarante-huit heures pour faire de l'eau. Je m'amusai fort à prendre des homards, à courir la campagne et à cueillir des framboises qui viennent abondamment dans cette partie de la Nouvelle-Écosse. Elles sont fort grosses et d'une saveur toute particulière.

»Le patron et moi nous visitâmes aussi une goélette qui retournait à son port d'embarquement avec une cargaison de poissons. Les gens de cette goélette nous apprirent que le maquereau essaimait, mais qu'il était petit. Ils n'avaient mis que trois semaines pour remplir leur vaisseau et rapportaient qu'un grand nombre de bâtiments de Gloucester étaient dans la Baie.

»Le lendemain, nous remîmes à la voile. Bientôt après; le patron nous appela et nous partagea, les lignes, les hameçons, le plomb et l'étain.

»Ces lignes sont en fil blanc ou bleu, de là grosseur des fortes ligues à truites.

»Les places que les pêcheurs devaient occuper furent alors marquées et tirées au sort, à l'exception de celles du capitaine, du cuisinier et là mienne, qui sont les mêmes sur tous les vaisseaux, c'est-à-dire que le cuisinier a celle d'avant, juste après le mat de misaine, le patron celle du milieu, et le surveillant celle d'arrière, à l'écart de toutes les autres.

»Ces places sont appelées cadres, comme les lits des navires.

»Je trouvai mon cadre situé, en conséquence, à la poupe, fort commode et meilleur pour moi que tout autre: car, ailleurs, j'aurais continuellement, par mon défaut d'habitude, emmêlé les lignes de l'équipage.

»Ayant donc plongé mes premiers regards dans les mystères de l'opération, je me mis à fumer, étendu au soleil, en étudiant avec un profond intérêt les procédés de l'équipage.

»La première chose que firent les hommes fut d'arranger leurs cadres respectifs de façon, à pouvoir y enrouler leurs lignes. Ensuite on se mit à la fonte des plombs. A cet effet, on se sert d'un moule en fer, auquel l'hameçon est solidement fixé, le tige de la tige et la pointe demeurant hors du moule. On fond ensemble au plomb et de l'étain qu'où verse dans le moule. Et quand un homme a fabriqué tous les plombs dont il a besoin, il passe l'instrument à son voisin qui s'en sert à son tour.

»Au bout de trois heures, tous les plombs étaient coulés, et les hommes, accroupis sur le pont, s'occupaient activement avec des limes des râpes, du papier de verre et de la peau de chien-marin, à polir, amincir, et façonner les plombs suivant leurs fantaisies.

»Moi aussi j'avais fait un essai pour me fondre un plomb, et j'avais réussi à verser une partie du liquide dans mon soulier, une autre partie sur le plancher et une particule dans le moule.

»Deux matelots vinrent à mon secours. Et fort heureusement. Sans eux, je me fusse brûlé avec la patience d'un martyr.

»Le lendemain, en arrivant à mon cadre, je le trouvai gréé de lignes, plombs, hameçons et de tout ce qui était nécessaire pour faire une pêche plantureuse, si l'adresse du pêcheur répondait à l'excellence des instruments.

»A qui étais-je redevable de cette délicate attention? Aux braves matelots dont je viens de parler, deux Canadiens, Jean-Baptiste Laframboise et Joseph Lafleur, deux garçons honnêtes et prévenants, s'il en fut. Ils m'ont comblé de petits soins pendant tout le cour du voyage. Aussi sont-ils des amis de Pierre Morlaix, à qui ils envoient une foule de compliments…»

XV

—Tout de même que je les ai bien connus Jean-Baptiste Laframboise et
Joseph Lafleur, interrompit le charretier.

—Pardi, ajouta sa mère, y v'naient s'régaler tous les dimanches cheux nous.

C'est des bons hommes; j'suis ben contente qu'les a vus, monsieur Alphonse.

—Continue, fillette; ça m'intéresse, dit Pierre.

Et Angèle poursuivit:

XVI

”… Comme l'équipage était prêt maintenant à la pêche, et que nous approchions du futur théâtre de nos exploits, le patron distribua les heures des repas dans l'ordre suivant:

Déjeuner à quatre heures du matin (à moins que le poisson ne morde; dans ce cas, aussitôt après qu'il a mordu).

»Dîner, à onze heures avant midi (avec la même exception).

»Thé à quatre heures après midi (toujours avec la même exception).

»Souper, à toute heure, depuis huit heures du soir jusqu'au lendemain matin (pas d'exception à cela, car le maquereau ne mord plus après le soleil couché).

»Nota. Défense de jouer aux cartes, excepté lorsque l'ancre est jetée.

»Le surlendemain, je dormais profondément, quand, pour la première fois de la vie, je fus réveillé par ce cri:

—Tout le monde sur le pont ! voici le maquereau !

Je me dressai tout d'un coup; ma tête frappa contre le plancher supérieur et retomba lourdement sur son maigre oreiller.

Les matelots étaient déjà en haut.

Je ne tardai pas à les rejoindre, malgré les douleurs que me causait une grosse bosse au front. Les poissons commençaient à frétiller déjà dans les barriques défoncées qu'on place à la droite de chaque pêcheur.

Machinalement, je jetai une ligne, et la retirai bientôt en sentant que ça, mordait. Mais je n'avais pas été assez leste. Le poisson échappa. Je relançai ma ligne. Un maquereau s'accrocha à l'hameçon; voulant profiter d'une première expérience, je donnai un coup si brusque au fil pour le sortir de l'eau, qu'il me coupa le doigt et que j'arrachai l'hameçon hors de la gueule du poisson.

De nouvelles tentatives n'eurent pas plus de succès. Un moment je sentais bien le poids du maquereau au bout de ma ligne; mais un moment après il était parti.

Regardant par dessus bord, je pouvais voir les animaux avec leurs yeux ronds tournés vers moi et leur gueule ouverte, comme pour se moquer de ma maladresse.

»Je jetai un coup d'oeil dans la barrique de mon voisin, elle était presque pleine.

Il y avait de quoi se désespérer. Au bout d'une heure le frai cessa. Le poisson ne mordit plus. Il avait disparu. Les matelots vinrent examiner ma barrique. Son vide inaltéré les fit sourire un peu. Mais ils m'engagèrent à ne me pas décourager et promirent de m'aider à la prochaine occasion.

Vers dix heures, l'un d'eux cria:

—Patron, un banc de maquereaux à bâbord! ils sont à un mille de distance.

Nous étendîmes nos regards dans cette direction. On apercevait une grosse ride aisément reconnaissable entre les griffes de chat faites par le vent.

Le capitaine empoigna le gouvernail; un des hommes se plaça à califourchon sur un bouts-dehors, avec ses mains pleines d'appât, un autre se logea de même sur la chaloupe de la goélette; un troisième se porta à la boîte aux amorces; le reste de l'équipage s'établit aux écoutes du grand mât et du mât de misaine, aux cordages, aux palans et aux drisses.

—Vire vent devant derrière, commanda le patron.

Puis ensuite:

—Mettez en panne.

Au bout de cinq minutes, la goélette était presque stationnaire, au milieu d'un amas de poissons si profond, si considérable, qu'il eût retardé sa course, si nous eussions voulu le traverser toutes voiles dehors.

La mer, aussi loin que l'oeil pouvait porter, semblait pailletée d'argent.

Laframboise laissa ses lignes, et s'approchant de moi:

Quand ça mord, dit-il, tirez vite et ferme, comme ça !

Et il amena un maquereau sur le bord.

—Il ne faut pas, continua-t-il, essayer de le sortir de l'eau du premier coup, vous lui brisez la mâchoire supérieure et le perdez. Mais quand il est à trois pieds de vous, allongez la main droite le long de la ligne, à six pouces de son museau, comme ça, puis enlevez vivement et envoyez-le dans la barrique, d'un coup sec, comme ça. De la sorte, l'hameçon se décrochera et le plomb entraînera la ligne dans l'eau. Faites de même à l'égard de l'autre ligne.

»Laframboise prit une demi-douzaine de poissons en me donnant des explications; et il me livra à mon habileté.

»Pendant quelque temps, je ne fus pas plus chanceux qu'auparavant; et je me rappelle que je saisis d'une main le premier maquereau que je réussis à hâler sur la goélette, tandis qu'avec l'autre j'enlevai l'hameçon. Cela donna tant à rire à nos compagnons que je renonçai à ce mode primitif, usité par nos pêcheurs d'eau douce.

Lorsque le poisson eut fini de mordre, nous nous divisâmes en quatre bandes, pour le préparer et le saler.

On s'y prend ainsi pour ces opérations: tout le monde endosse des vêtements de toile huilée à l'exception du patron, qui demeure au gouvernail, et dont les poissons sont apprêtés par la bande la plus proche de son cadre. Puis le fendeur prend un maquereau dans sa main gauche et l'étend sur une table. Il tire un couteau long, affilé et mince, l'enfonce dans la tête du poisson et le tranche jusqu'à, la queue, sans le séparer entièrement. Ensuite, d'un tour de poignet, il lance la victime dans la cuve aux tranchés, sorte de boîte en bois, ayant environ quatre pieds carrés et six pouces de profondeur, de chaque côté de laquelle se tiennent les videurs.

Ils enlèvent les entrailles, ce qui se pratique en tenant le poisson de la main gauche et en détachant, avec le pouce de la droite, les ouïes de chaque côté. Tous les viscères sont extraits avec les doigts, et le poisson est précipité dans un baril de sel.

Il y reste pendant une heure. Après quoi, il est salé et mis dans un autre baril. Dès que les barils sont pleins, on les ferme, on les marque au nom du propriétaire, ou d'autre manière, pour les distinguer, et on les arrime dans la cale.

La rapidité et la dextérité avec lesquelles une prise de poisson est apprêtée, sont vraiment surprenantes.

J'eus pour emploi de passer les maquereaux au fendeur, puis au saleur, et quoique je travaillasse avec toute l'activité possible, je ne parvins pas à les tenir tout le temps en haleine.

Deux hommes peuvent vider aussi vite qu'un seul peut fendre, et les troupes font toujours assaut de célérité pour achever le plus tôt leur ouvrage, surtout quand approche le coucher du soleil; car, comme le souper est le seul repas auquel l'équipage entier se rassemble dans l'entrepont, et que le logement est assez étroit pour douze hommes, on comprend aisément que «les premiers venus sont les premiers (et les mieux) servis.»

Tout le poisson étant apprêté, on lave le pont; les barils qui n'ont pu tenir dans la cale, sont convenablement rangés autour des mâts, de manière à ne pas gêner les manoeuvres, et on se remet à la pêche.

Je ferai remarquer ici que si on n'avait pas de l'eau en aussi grande quantité qu'on le désire, cette pêche serait une tâche assez dégoûtante; et même, telle qu'elle est, je constate qu'il y a bon nombre d'occupations plus propres.

Mais c'est chose fort émouvante que de prendre le maquereau quand il mord bien. Ce mouvement continuel des bras et des mains, ces frétillements du poisson lorsqu'il passe de l'eau dans les barils, ces cris impatients que l'on entend à chaque minute, tout cela vous anime et vous amuse beaucoup.

—Retirez vos lignes, elles gênent les miennes! s'exclame un matelot.

—A qui ces hameçons que je trouve dans mon cadre ? hurle l'autre.

—Le maladroit, qui embrouille mes fils, ajoute un troisième.

—Des amorces ici, patron, demande un quatrième.

Et son voisin qui se lève triomphalement:

—J'ai pris un roi! j'ai pris un roi!

On nomme ainsi certain maquereau d'une forte espèce.

Un juron énergique résonne à deux pas de moi; c'est un matelot qui a cassé sa ligne. Un cri d'étonnement lui succède: c'est son camarade qui a pris un jeune requin. Enfin, il règne sur la goélette une ardeur, une joie, je puis dire le mot, que je n'ai jamais rencontrées ailleurs.

Mais il n'est permis qu'à la langue et aux membres supérieurs de s'agiter: le reste du corps et les pieds surtout, doivent rester de longues heures dans une immobilité complète. Remuez-les un tant soit peu et vous contrarierez les mouvements de vos compagnons, ou empingerez leurs lignes qui vous environnent de toutes parts.

Peu à peu, les mordeurs diminuent; le feu de la pêche se ralentit. A peine, de temps en temps, un petit maquereau, sorte de fretin, se hasarde-t-il de donner sur l'amorce; tous nos gens respirent. Ils passent leurs jambes par dessus bords et s'assoient pour se délasser.

Alors, voilà sonner l'heure des jeux de mots, des plaisanteries, des contes joyeux, des rires bruyants. On se dédommage à coeur que veux tu du long silence, de la pénible position observés précédemment.

On se mettrait déjà à chanter si la voix du cuisinier ne se faisait entendre:
—Mes enfants, voici le maquereau qui revient !

En une seconde, les jambes cessent de se balancer, les visages reprennent leur gravité; les rires et les gaudrioles expirent sur les lèvres, on se remet à la besogne.

Parfois l'équipage demeurera à sa tâche pendant quatre heures nouvelles, jusqu'à ce que le patron dise:

—Allons, mes gars, m'est avis qu'il faut nous apprêter (non pas nous, mais la prise).

C'est ainsi qu'il se permet le calembour, quand il est en belle humeur, le patron !

Après avoir rempli de la sorte cent cinquante barils, une succession de vents de l'est et de lourds brouillards nous assaillit, et pendant trois semaines nos lignes chômèrent. Nous croisâmes le long de la Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick et des côtes du Canada; nous remontâmes aussi les côtes du Saint-Laurent, et je vis presque l'instant où je pouvais aller embrasser ma bonne mère à Québec.

Mais, hélas ! c'eût été un bonheur trop grand pour moi, sans doute. Il me fut refusé.

Chaque jour, cependant, nous découvrions d'innombrables quantités de poissons. En vain, nous jetions nos lignes, les maquereaux ne voulaient pas mordre.

Nous hélâmes les patrons de quarante bateaux-pêcheurs au moins et échangeâmes invariablement ces paroles:

—Avez-vous pris du poisson depuis peu ?

—Non.

—En avez-vous vu ?

—Oui.

—Où ?

—Il y en a considérablement dans la Baie.

—Je sais.

—Vous y êtes allé ?

—Oui, j'en ai pris.

—Et maintenant ?

—Maintenant, il ne veut pas mordre.

D'aventure, une goélette éloignée d'un demi-mille environ, et nageant dans les mêmes eaux que nous, se gréait pour nous inviter à une joute. Inutile de vous dire que toujours nous acceptions le défi avec enthousiasme. C'était un incident agréable au milieu de l'ennui qui nous dévorait.

Car c'est une chose triste que de n'avoir rien à faire du matin au soir! La monotonie des scènes pèse sur l'esprit d'un poids de plomb, et, pour mon compte, je crois que je n'aurais jamais le courage de demeurer six mois sur un bâtiment pris par un calme plat.

Enfin, notre maître-queux, qui était toujours au guet, signala un banc de maquereaux. Je vous laisse à penser si la nouvelle fut accueillie avec des transports d'allégresse.

Les lignes furent tendues en un clin d'oeil; le poisson happa les amorces avec une voracité dont je n'avais point eu encore d'exemple, et, en moins de deux heures, nous en eûmes capturé plus de vingt barils.

Grande fut la satisfaction à bord du Franklin. Le soir, après la journée, il y eut bal et réjouissances sur le pont. On fit une distribution extraordinaire de rhum et nos matelots passèrent une partie de la nuit à fêter l'heureuse capture.

Tournant ensuite vers le cap septentrional de l'île du prince Edouard, nous rencontrâmes plusieurs navires, tous chargés de maquereaux. Le temps était fort beau, quoique un peu froid, avec une brise accidentelle du nord-ouest.

Nous continuions la pêche avec des résultats fort agréables, lorsqu'un matin le patron nous dit:

—Allons, mes gars, ça commence à bien faire! Il faut en laisser pour la saison prochaine. Demain nous irons déposer notre fret à Saint-Jean.

Au moment où il parla ainsi, nous étions sur un banc de maquereaux. Ce jour-là, nous ajoutâmes dix-huit barils de poissons aux autres prises que nous avions déjà faites, et notre pêche fut terminée.

Le dimanche suivant nous touchâmes à Saint-Jean-de-Terre-Neuve, où je suis depuis lors, achevant d'inspecter l'établissement de pêcherie de mon armateur, et attendant un navire qui me ramènera à New-York.

Je vous ai, mademoiselle, donné ces détails sur mon petit voyage, afin que vous les communiquiez à M. Jobinet. Comme il doit fréter, l'année prochaine, un navire pour faire la pêche au maquereau, et comme il m'a demandé des informations à ce sujet, il ne sera peut-être pas fâché de savoir de quelle manière les Yankees pratiquent cette pêche.

Je serais mille fois heureux si ma relation pouvait lui être de quelque utilité. Pour moi, je ne me croirai jamais libéré de la dette de gratitude que j'ai contractée envers lui.

Je ne parle pas de ce que je vous dois à vous, mademoiselle, ni à vos dignes protecteurs, Pierre Morlaix, et à sa respectable mère; mais si le témoignage le plus sincère et le plus ardent d'un coeur profondément touché par vos nobles qualités, ne vous semble pas une vaine protestation, soyez convaincue que vous avez pour jamais celui d'un homme qui demande chaque jour au ciel la faveur de vous consacrer toute son existence.
ALPHONSE.
Réponse, je vous prie, à New-York.

XVII

Il y avait déjà quelques jours qu'Angèle avait reçu cette lettre et elle songeait à y répondre lorsqu'un matin Pierre Morlaix entra précipitamment dans sa chambre.

—Angèle !

—Eh bien, qu'avez-vous ? qu'y a-t-il ? demanda celle-ci, surprise de l'agitation qui régnait sur le visage ordinairement serein du charretier.

—Ce qu'il y a, bonté divine! s'écria Pierre; ce qu'il y a… oh! j'étouffe de joie…

—Mais, mon Dieu ! comme vous paraissez ému !

—Allons, viens ! suis-moi… il faut que tu m'accompagnes sur-le-champ !
Ah ! Seigneur Jésus, je m'en doutais ben!… Cependant, qui eût pensé ?…
Quelle histoire ! quelle histoire! je n'en reviens pas…

—Qu'est-ce donc ?

—Ce que c'est, ce que c'est, poursuivit Pierre avec une volubilité étonnante, je vas te le dire: mais, auparavant, laisse-moi t'embrasser, car le bonheur me suffoque… je ne sais pas ce que je dis.

—Voyons, calmez-vous, fit Angèle, en lui rendant caresse pour caresse.

—Me calmer ! eh ! oui, qu'on se calmera ! mais comme tout cela est merveilleux ! Faut-il que le hasard soit grand !

—Enfin…

—Oui, oui; je ne te tiendrai pas plus longtemps sur des charbons… Mais sortons et monte dans ma voiture. Je t'expliquerai tout cela en chemin. Vite, embarquons !

La jeune fille essaya encore quelques objections, mais inutilement. Pierre lui prit le bras et l'entraîna vers sa calèche, qui attendait à la porte.

XVIII

—Où allons-nous ? demanda Angèle, après s'être installée.

—Pas de soin, ma fille, répondit le charretier, en excitant les chevaux; pas de soin, tu le sauras bientôt, un tout p'tit brin de patience.

La voiture volait avec la rapidité du vent, en soulevai derrière elle un nuage de poussière.

Après cinq minutes de cette course furieuse, Pierre arrêta ses chevaux devant le palais de justice, près de la place Jacques Cartier.

XIX

Une véritable marée humaine refluait du prétoire vers la rue Notre-Dame, et la foule s'écoulait ou s'attroupait, grondeuse, autour de l'édifice, avec tous les signes d'un vif désappointement.

Voici ce qui s'était passé:

Traduit devant la cour d'assises de Montréal, l'Irlandais Mike, autant par forfanterie que par désespoir d'échapper jamais à la corde, avait fait les aveux les plus complets, c'est-à-dire qu'il avait recommencé le récit de son histoire personnelle.

Je laisse à penser si cette narration fit une profonde impression sur l'auditoire et les juges.

Pierre Morlaix, mêlé à la multitude des assistants, prêtait une oreille avide à l'exposé de ce tissu d'horreurs, exposé fait d'un ton froid, parfois railleur et toujours animé par le pittoresque de l'expression.

Mike arriva à l'enlèvement de la petite fille. Interrogé sur la date de cet enlèvement, il donna une réponse qui fit tressaillir le charretier.

Le président du tribunal ayant demandé à l'inculpé s'il savait ce qu'était devenu l'enfant:

—Non, répondit-il; mais il est probable que le capitaine l'aura coulé bas.

—Cet enfant avait-elle quelques signes distinctifs ?

—Je me souviens que ses yeux étaient noirs comme l'aile d'un corbeau et ses cheveux blonds comme l'or, répondit Mike.

—Et rien de plus particulier ?

—Ah! attendez, s'écria l'Irlandais en se frappant le front comme un homme dont la mémoire commence à s'éclairer de nouvelles lueurs; attendez, bateau !

Oui c'est cela… Il me semble que je la vois… sur l'épaule gauche, l'enfant portait une marque rousse, tout à fait semblable à un petit papillon, et au cou une médaille d'argent avec ce nom sur la face: ANGÈLE.
A ces mots, Pierre poussa un cri de joie, sortit rapidement de la salle d'audience, et, se jetant dans sa voiture courut chez Angèle.

Pourquoi dire que tous les détails qu'il venait d'entendre s'accordaient à lui prouver que sa fille adoptive n'était autre que la nièce de feu le capitaine Larençon, ou de M. Bourgeot, comme il s'était fait nommer à Montréal.

Pendant que le charretier brûlait le pavé pour annoncer à sa chère enfant que le secret de sa naissance était dévoilé, le tribunal renvoyait à huitaine la continuation des débats sur cette affaire.

XX

On prit des informations à Québec. Toutes vinrent appuyer les aveux de Mike qui, cependant, confronté avec Angèle, confessa d'abord ne point la reconnaître. Mais, lorsqu'on lui montra le signe qu'elle avait sur l'épaule gauche, il jura que c'était bien le même qu'il avait vu seize ans auparavant.
Heureusement la vieille nourrice de la jolie fille n'était point morte. Elle vivait dans un petit village près de la métropole. Mandée à Montréal, elle corrobora les dépositions de l'Irlandais, par rapport à l'incendie de la maison qu'elle habitait jadis à Québec avec l'orpheline de Charles Larençon et la disparition de l'enfant qu'on pensait avoir été dévorée par les flammes.
Toutes ces preuves accumulées n'étaient-elles pas suffisantes pour constater l'identité de notre héroïne et rétablir sa filiation légitime ?

XXI

Lecteur curieux, que vous dirai-je de plus que votre esprit pénétrant n'ait déjà deviné ?

L'Cageux et Stephen furent acquittés, Mike condamné à la potence, avec les deux complices, deux anciens matelots, qui l'avaient aidé dans la perpétration de son crime, et il expira sur le gibet, en marmottant:

—Bateau ! je savais bien que je savourerais une seconde fois les voluptés de la corde !

ÉPILOGUE

La jolie fille du faubourg Québec fut longtemps la jolie femme de New-York.

Il y a quelques années encore, en la voyant passer, doucement appuyée au bras de son mari, M. Alphonse Maigret, un des plus riches constructeurs de navires des États-Unis, les promeneurs s'arrêtaient, et de leur bouche ce cri s'échappait:

—Mon Dieu, quel beau couple !


http://www.latinamericanstudies.org/immigration/NYC-1849.jpg

New York City in 1849

sources:



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