mardi 30 août 2016

Jean Lorrain - AMES D'AUTOMNE ( Première partie)


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Jean Lorrain 1855 - 1906


Jean Lorrain, pseudonyme de Paul Alexandre Martin Duval, est un écrivain français à très forte tendance parnassienne, né  à Fécamp, en Haute-Normandie, et mort  à Paris.

Jean Lorrain est l'un des écrivains scandaleux de la Belle Époque, au même titre que Rachilde, Hugues Rebell et Fabrice Delphi. Ses œuvres peuvent être rapprochées de la littérature fin de siècle.

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Boulevard des Italiens. Paris, ca. 1890



I

O fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue,
Endormeuses saisons, il faut que je vous loue 
D'envelopper ainsi mon cœur et mon cerveau 
D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau.

Charles Baudelaire.

La tristesse des premières pluies, l'angoisse des jours plus courts et surtout des longues et interminables soirées d'hiver, où le cœur se sent si seul! toute la détresse de cette saison d'adieux et des départs les étreint et les détraque, les pauvres êtres malades et mal armés contre la vie, que la fatigue d'exister déprime et que la névrose obsède.

Voici l'époque monotone où les nerfs des aimants et des sensitifs commencent à se tendre douloureux et à vibrer écorchés, mis à vif dans la mélancolie des couchants de turquoise et des ciels de vieux jade, ces horizons délicieusement nuancés comme d'anciennes étoffes, que les brumes d'octobre disposent au-dessus des silhouettes familières et des coupoles connues des monuments de Paris.

Oh! le gigantesque chandelier de la tour Eiffel, se profilant à jour avec sa précise armature de fer sur les coteaux rouillés de Meudon et de Sèvres, la laque verte trempée de rose de la Seine déjà crépusculaire ou bien, là-bas, tout là-bas, dans un ciel ouaté de nuées couleur de duvet d'eider, avec çà et là des brisures de nacre, les tours de Notre-Dame apparues d'un violet d'améthyste éteinte, d'un violet de pierre rare, d'une douceur infinie, tandis que bombent et miroitent sous un coup de lumière les dômes satinés du Val-de-Grâce et du Panthéon !

Et la pénétrante humidité des avenues, leur frissonnement après l'ondée, le sol défoncé et mou, la chute lente, comme d'un oiseau blessé, des premières feuilles mortes, les feuilles de platane surtout, toutes minces et déjà jaunes, et dans l'air cette odeur fade de fruitier et de moisi!

C'est l'automne.

Et les lourds camions, les fardiers se traînent cahin-caha le long des berges; des brigades de terrassiers bouleversent la chaussée des boulevards, et les voitures de déménagement, lamentables sous leur bâche trempée d'eau et raidie se suivent à la file à l'entour des gares, comme pour un enterrement.

C'est l'automne.

Dans les faubourgs populeux et mornes, les marchands de marrons ont rallumé leur poêle, tandis que, dans la banlieue, les petits jardinets de villa se pavoisent de fleurs funèbres, or rouillé des chrysanthèmes à côté des velours tuyautés des dahlias et du bleu de renoncement des asters et, là-bas, sous ce rayon de soleil, le gris bleuté des ardoises avivé par la pluie, comme il brille mélancoliquement !

Oui, la voilà bien la saison monotone où les nerfs des sensitifs et des malades se tendent douloureux et vont vibrer à vif dans la détresse des soirs de bourrasque et de pluie, comme les cordes roidies d'un pauvre vieux violon.

Chez toutes et chez tous, le spleen se réveille, le spleen né de l'ennui de vivre, et de la peur d'aimer, et du désir coupable d'aimer, quoi qu'il arrive, et de souffrir encore, et de la rage sourde de savoir tout effort inutile et toute tentative vaine devant l'instinct vainqueur et la fuite irréparable du temps; et avec l'ennui, incrusté comme un crabe en la pauvre cervelle, l'essaim des fantaisies s'essore et bat de l'aile, les honteuses comme les enfantines, les monstrueuses comme les cruelles; en cette louche saison, tous et toutes ont quelque chose de pourri dans le cœur, et voilà pourquoi les cafés et les bouges, les rues suspectes et les équivoques banlieues, comme les tripots et les maisons de filles, s'emplissent et regorgent de clients amateurs et d'indolents rôdeurs en cette morne saison.

Pourquoi on en rencontre tant, à la tombée du jour, qui déambulent le long des quais avec des yeux brillants et vides, des gestes las et d'ambigus sourires, disant le stupre, le lucre et toutes les trahisons. Oh! les rencontres sont mauvaises, les soirs d'octobre, à l'angle de nos ponts! Oh! la main crispée, frémissante, déjà griffe de l'homme que l'ennui pousse au meurtre en exacerbant l'instinct! Oh! les prunelles hagardes, de prière et d'effroi, de la pauvre créature, parfois une honnête femme et même une mondaine, que le spleen implacable entraîne à la luxure, à l'aventure, à quelque chose encore de pire dans l'inconnu et l'imprévu, et cela sans que la misérable proie s'en doute, devenue inconsciente, devenue une autre, une étrangère, dont le péché la fera mourir de honte et d'angoisse demain.

Sans compter tous ceux que la cour d'assises et que l'hôpital guettent, ô pauvres âmes d'automne, victimes d'inéluctables et d'iniques destins!

Comme le ciel saigne étrangement ce soir au-dessus de ce viaduc, et comme les feuilles s'égouttent tristement le long de cette berge, où pétaradent des tirs et beuglent des guinguettes... Il y aura, je parie, encore des suicides aux faits-divers des journaux de demain.

Le Point-du-Jour, 6 octobre 1892.


II

INCONSCIENTE

    Oh! les pauvres êtres que la fatigue d'exister déprime et que la névrose obsède!

Celle-là, Rémy de Gourmont l'a rencontrée et notée dans un des plus curieux chapitres de son roman Sixtine.

Et nous aussi, nous l'avons cent fois croisée à la sortie du Louvre, sous les arcades de la rue de Rivoli, l'anonyme détraquée aux yeux comme lointains dans leurs cernes profonds et ombrés de kohl, à la pâleur quasi surnaturelle sous son frimas de veloutine... Mondaine ou fille galante ? Est-ce que l'on sait jamais avec les femmes ? Mais quelle qu'elle soit et d'où qu'elle vienne, Rémy de Gourmont l'a reconnue entre toutes et en a buriné l'indiscutable signalement, le jour où il l'a peinte avec sa démarche inquiète et zigzaguante, ses gestes de somnambule et la crispation de toute sa pauvre face tourmentée par un inégal abaissement des coins de la bouche et un inégal relèvement des sourcils sur de lourdes paupières, l'une toute distendue, l'autre toute froncée à petits plis.

«Elle était assez grande, maigre, brune, très pâle, écrit-il, et portait bien une toilette plutôt originale, de la dentelle noire en ondes et rien d'éclatant.»

Les jours de grains, quand l'averse fait rage et met comme d'innombrables et longues baguettes d'eau sale entre le ciel et le macadam, il faut la voir aller et venir à travers la cohue des gens, tassés là par la pluie sous les arcades de la rue de Rivoli.


Elle arpente le trottoir, hésite un instant à un angle, se retrousse comme pour prendre son élan pour traverser la rue, puis, au moment d'ouvrir son parapluie ou de héler un fiacre, revient soudain brusquement sur ses pas, attirée on croirait par les splendeurs d'un étalage: la voici, d'ailleurs, qui s'y arrête et, comme hypnotisée, s'immobilise devant un assortiment de broderies persanes, le front appuyé à la fraîcheur des glaces, les yeux ailleurs, reculés sous les plis des paupières tandis que la bouche entr'ouverte sourit, qu'un bout de langue y pointe au coin mouillé des lèvres et dit crûment d'oser aux hommes qui passent, oui, d'oser prendre à pleines mains cette taille qui se cambre et cette croupe qui s'offre.

Car à cette minute cette femme aux dessous coûteux et parfumés, à la chaussure fine, aux bas à coins brodés de deux louis la paire, est à qui veut la prendre... Sans volonté, sans défense, elle est la proie que peut emmener et posséder tout son saoul, en toute sécurité, dans le premier garni du voisinage ou chez lui, le premier comme le dernier venu. Calicot ou souteneur, clubman égaré là par hasard ou libertin suiveur de femmes (une race d'hommes qui tend pourtant à disparaître); le mâle, à qui cette chair offerte fait envie, n'a qu'à prendre cette misérable par le coude, à lui souffler une obscénité dans la nuque, la pousser dans un fiacre et donner une adresse... ou garder parfois le fiacre tout simplement, et cette femme, la mère de vos enfants, est à ce monsieur, à ce passant, à cet inconnu.

Mais elle, l'épouse adultère ?... oh! elle ne se doute même pas de ce qu'elle fait, elle ne saura qu'après: la névrose la travaille, elle est inconsciente, en pleine crise. Si le passant qui l'a remarquée se trouve être, comme le héros de Gourmont, un galant homme ou plutôt un amoureux épris ailleurs et gardé par son amour, il aura pitié, fera monter la malheureuse en voiture, obtiendra son adresse et la reconduira chez elle, et encore en fiacre, aura-t-il à essuyer de l'hystérique d'étranges confidences et de plus étranges propositions encore!

«Je vous dois beaucoup, il faut venir me voir. Vous m'avez sauvée. Voulez-vous être mon médecin ? Soyez mon médecin, je vous obéirai bien.» Ou bien: «Mon mari part tous les matins à dix heures, il ne rentre que le soir. C'est, entre nous, un bureaucrate sans idéal. Ah! je ne suis pas comprise.» Et les petites mains de pétrir les vôtres, et les beaux yeux profonds de brasiller.

Si le passant est un jouisseur ou un opportuniste, il y a ce jour-là une infamie de plus de commise dans la chambre à l'heure et au quart d'heure d'un des trois mille et plus, hôtels complaisants de Paris.

Et à quoi a obéi cette femme, qui vient de se prostituer bêtement à un inconnu, sans intérêt et sans plaisir? Car elle n'y a pas même pris plaisir, elle aime quelquefois son mari!

Mystère!... A on ne sait quel rut, quelle folie née des stations prolongées devant toutes ces étoffes, tous ces reflets de peluches et de soieries, convoitises inavouées et inassouvies de ces mille objets de luxe et de féerie; à on ne sait quel prurit aussi développé au frôlement de la foule, la foule des jours de pluie fumante et mouillée, et dégageant, tassée dans la chaleur de ces grands magasins, comme une odeur de bête et de fourrure. Est-ce que l'on sait, d'ailleurs? peut-être tout simplement à l'ennui, à un ennui de femme mariée astreinte à un minimum de dépenses, affolée des exigences du budget; peut-être tout simplement à l'énervement de cette journée d'octobre, molle, pluvieuse et chaude, à un besoin de sensation neuve, à l'envie d'une brutalité.

Samedi, 8 octobre 1892.


III

UN BAUDELAIRIEN


J'aime à plonger ma tête amoureuse d'ivresse 
Dans ce noir océan où l'autre est renfermé.

La Chevelure, par Charles Baudelaire.

Celui-là, nous l'avons vu à la neuvième Chambre, au moment où trois médecins aliénistes, MM. Voisin, Mottet et Saquet l'emmenaient du banc de l'accusation dans la salle des douches d'une maison de santé.

Il suivait les femmes, se faufilait derrière elles dans les foules et leur coupait leurs chevelures, leurs chevelures fluides et vivantes, qu'il emportait... pour les vendre ?... non, pour les garder et se caresser le corps et les mains à leur soyeux contact, comme d'autres voluptueux, mais plus prudents, attardent le titillement de leurs doigts dans des frissons de velours et de soies, roides ou douces, jusqu'à en pâmer.

Lui avait la folie des toisons féminines, souples, molles et pesantes.

Un soir de l'autre été, vers la fin de septembre, une jeune fille, se trouvant avec son père à la station d'omnibus du Trocadéro, sentait un individu placé derrière elle passer la main dans sa chevelure, de longues tresses blondes qui pendaient sur ses épaules. Soudain, elle poussait un cri: l'homme, avec une paire de ciseaux, venait de lui couper les cheveux.

On arrêtait le voleur, c'était un sieur Pelletier.

A chaque arrivée d'une voiture à la station, il s'insinuait dans la foule. Trois fois de suite, on l'avait vu essayer de se rapprocher de la jeune fille; à un moment, il l'avait même pressée si fortement qu'elle avait fait un mouvement en arrière, qui, cette fois, l'avait préservée.

Mais elle avait très bien vu l'homme, et quand elle s'aperçut que ses cheveux avaient été coupés, elle put immédiatement le désigner.

Filé par les agents, Pelletier était arrêté le soir même à son domicile, avenue Kléber.

Il ne nia pas: il avait encore dans la main la natte qu'il venait de couper, et une paire de ciseaux dans la poche.

Or, aux interrogations du commissaire de police, que répondait-il:

—C'est un moment d'égarement, c'est une passion malheureuse que je ne puis dominer.

—N'avez-vous pas déjà exécuté les mêmes mutilations sur d'autres jeunes filles?

—Oui, cela m'est déjà arrivé une dizaine de fois.

—Que faites-vous des cheveux dont vous vous emparez ainsi?

—Je les conserve chez moi: c'est une passion.

C'était une passion: toute l'énigme du mystère était là, c'était une passion. Pelletier ne volait pas les cheveux pour en trafiquer: une perquisition faite à son domicile amenait la découverte de soixante-cinq tresses ou nattes de cheveux de diverses nuances classées en divers paquets, ni plus ni moins que le clavier de chaussettes du duc Jean des Esseintes.

Ce bizarre collectionneur était d'ailleurs un récidiviste. En décembre 1886, un fait analogue l'avait déjà fait arrêter, mais ici commençait le fantastique et l'hallucinant de l'histoire: on rechercha sa première déposition, elle est à faire frissonner:

«Depuis trois ans environ, - disait-il, - quand j'étais seul dans ma chambre, j'étais souvent pris d'un malaise qui commençait par l'anxiété, l'angoisse, le vertige; puis l'idée me venait de toucher des cheveux de femme. Je ne puis dire comment j'ai fait la première fois.

«Mais quand j'ai tenu dans ma main une natte de cheveux, j'ai éprouvé une sensation tellement délicieuse, que j'étais décidé à tout faire pour me la procurer encore...

«Aussitôt que je voyais des cheveux flottants sur des épaules, j'étais obsédé par l'idée de les toucher.

«Bientôt cela ne me suffit plus; je voulais les posséder, et un soir je coupai une natte avec un couteau.

«Je la rapportai chez moi, la gardant dans ma main durant tout le trajet, et quand je fus dans ma chambre, je fus repris de la même exaltation que dehors.

«Je plongeai la main dans ces cheveux, je les promenais sur mon corps avec délices.

«Je ressentais une profonde contrariété quand je ne pouvais arriver à couper les cheveux que je convoitais.»

Les terrifiants héros des contes d'Edgar Poë n'expriment pas autrement la maîtresse obsession, l'aveuglante et douloureuse obsession qui les sollicite et puis les pousse à l'exécution de leur crime.

Il y a cette fatalité et ce besoin tyrannique, impérieux, d'une volupté immédiate dans les actes des fantomatiques personnages de Poë. L'effroyable meurtrier du Cœur révélateur, le tortionnaire sensuel et raffiné du Chat Noir, les assassins presque vampires et déterreurs de cadavres de ladies Romewna, Ligéia et autres pâles et chimériques créatures sont des frères littéraires du monomane Pelletier.

Tous inconscients, irresponsables, effrayants et douloureux cérébraux irrévocablement conduits au crime et à la terreur par la névrose, la grande névrose apparue au seuil de ce siècle malade dans l'attitude impénétrable qu'avait dans le monde antique la déesse Fatalité.

O les pauvres êtres que la fatigue d'exister déprime et que la névrose obsède, futurs clients pour maisons de santé !

Mercredi, 29 octobre 1893.



IV

L'AMOUREUX D'ÉTOFFES

Pour M. Edmond de Goncourt.

Les dents serrées et les yeux amincis sous les paupières plissées, avec une étrange figure de volupté et d'énergie, il arrive tous les vendredis matin au Bon-Marché: c'est le jour des coupons, celui où l'administration liquide à bon compte les fins de pièces et les échantillons des différents comptoirs. Correct et l'air froid dans son pardessus de ratine bleue et sous son melon-cape de Londres, d'une élégance sobre, marquée au sceau du fournisseur anglais, il va droit au rayon des étoffes pour meubles, se faufilant avec des souplesses révoltées de grand fauve au milieu de la cohue des ménagères et des petites bourgeoises, entassées devant les soldes de lingerie. Comme une crainte irritée de tout contact le fait s'effacer et presque fondre en prudents reculs à la rencontre des ventres à tabliers des femmes du quartier et des corsages poitrinants des dames d'employés de l'autre côté de l'eau, les Rive droite venues par l'omnibus et les correspondances pour profiter des occasions.


Dans le va-et-vient affolé des commis voltigeant de caisses en caisses sous l'œil policier des inspecteurs, dans la bousculade incessante des femmes, qu'une fièvre d'achat enivre et à travers l'encombrement des oisifs, il poursuit, à la fois souple et droit comme une tige d'acier, l'étroit sentier parqueté qui le conduit aux coupons pour meubles.

Au rez-de-chaussée, côté de la rue de Sèvres, un peu avant le grand escalier où s'étagent de marche en marche les affreux bibelots japonais et les bouddhas d'or à bas prix, qui finiront par discréditer l'Inde et l'Orient... des luisants de soie, des glacés de satin aux grandes cassures frissonnantes et comme baignées de lueurs s'enchevêtrent et se mêlent dans un fouillis harmonieux et mouvant au-dessus c'est l'inquiète recherche de trente mains fureteuses qui palpent, retournent, agrippent, saisissent, emportent et rapportent et remettent au tas les divers métrages de gros de Tours, de damas de Venise et de velours de Gênes (imitation) étiquetés là comme coupons.

Les femmes surtout affluent! les bourgeoises venues chercher de quoi recouvrir à bon compte la fumeuse éraillée par Monsieur ou la bergère de la chambre à coucher que le petit dernier a perdue; la provinciale, qui a pris un aller et retour pour visiter le faubourg Antoine et renouveler enfin son mobilier de salon, et la Parisienne, la Parisienne un peu versée dans tous les mondes, un peu frottée d'art et de cosmopolitisme, la Parisienne qui, la tête rejetée en arrière, examine en clignant des yeux ce morceau de Dauphine, dont elle n'a pas besoin, mais qu'elle prendra quand même pour son beau ton d'or blond qui l'éjouit.

C'est qu'il scintille et flamboie de mille et une facettes, le soyeux miroir aux alouettes, offert là aux convoitises féminines dans le lumineux chatoiement des grands et des petits coupons. Ce sont, à côté des vert réséda pâlissant jusqu'au soufre, les roses atténués, douloureux et discrets, et les tendres bleus de lin auprès des jaunes citron! et les brochés, et les brocarts, et les délicieuses rayures Louis XVI, lilas, rose et jonquille, à côté des lampas bossués de gros bouquets de roses rouges et d'iris mauves sur fond d'or, et les étoffes Louis XIII à la trame truitée, écaillée, damasquinée comme une armure, parsemées, les unes de dahlias, les autres d'œillets et de grenades, et les Louis XV enfin, vin de Bordeaux ou bleu de roi, traversées d'astragales, de dentelles ajourées et de corbeilles fleuries; toute une orfèvrerie en un mot, mais une orfèvrerie souple et soyeuse au toucher, résumant dans ses dessins compliqués ou naïfs l'esthétique de trois siècles et l'art rétrospectif des monarchies éteintes et des conquêtes oubliées.

Et là-dessus tout un envol de mains: mains petites et soignées, mains frivoles et mondaines; mains aux doigts piqués de ménagères éblouies, mais qui n'achèteront pas; mains de petites apprenties aux ongles en deuil, à la peau crevassée; mains boudinées dans les gants trop clairs et trop neufs des dames parvenues, gants de filoselle à paumes reprisées, mains de dévotes entrées là en sortant de Saint-Sulpice jusqu'au gant de Suède à la fois discret et parfumé, mais à cinq boutons strictement boutonnés, de la parfaite Parisienne; et parmi toutes ces mains, insinuée comme elles au creux des étoffes, la main de possession, la main en griffe, crispée comme une serre, de l'amateur en melon-cape de Londres, à la face énergique et froide, démentie par l'éclat trouble du regard égaré.

Et avec un tic douloureux et à la fois jouisseur de tous les muscles du visage, avec une fièvre des joues plus roses et des mains comme exaspérées, mobiles et vivaces, l'inconnu plonge avec des lenteurs ses doigts dans les satins, les attarde voluptueusement dans les velours, s'y frôle, s'y caresse, rencontre d'autres mains, évite les gantées, cherche les nues, adhère presque à certaines, s'en emparerait s'il l'osait, et, sans risquer l'étreinte, tente des effleurements, de soi-disant hasards, appesantissant, quand la crise devient trop forte, ces deux mains de caresse dans quelque lourd satin ou quelque gros de Tours, qu'éraille un ongle exacerbé !

Amoureux de femmes ou d'étoffes ?

20 octobre 1893


V

FLEUR DE CHLOROSE

Pour Henri Kist.

Oh! celle-là, ces premières pluies, cette humidité moisie des feuilles pourrissantes lui figent le sang et lui délaient les moelles: dès les premiers jours d'octobre, elle ne met plus les pieds dehors, elle ne sort plus. La vue des avenues dépouillées et des passants crottés l'attriste trop; vrai, ce délabrement du ciel et des choses la navre, et puis ce froid qui la pénètre, et cette atmosphère jaune où l'on dirait qu'il neige des chrysanthèmes, si vous croyez que ça l'égaie! Elle a comme de la boue dans le cerveau et de la glace pilée dans les veines; on a beau chauffer à blanc le calorifère et allumer de grands feux de bois pétillants et flambants dans toutes les pièces, elle grelotte, peureusement recroquevillée sur elle-même, et c'est fini; elle ne se réchauffera plus de l'hiver.

Elle ne descend même plus à la salle à manger. Monsieur prend désormais ses repas tout seul dans le hall Henri II, aux tapisseries historiques, qu'admire et guette, attendant la débâcle, le Tout-Paris baron-marron des financiers. Plus d'apparitions aux Acacias, plus de visites aux fournisseurs, plus d'interminables stations chez la modiste et le grand couturier,..... et les petits théâtres, les cafés-concerts, y compris ceux du boulevard extérieur, où elle aimait naguère encore passer ses soirées d'automne, là en baignoire grillée, ici dans l'avant-scène directoriale, en compagnie de clubmen artistes et de journalistes arrivés, sa bande, la bande de Mme X..., comme il était convenu de les appeler, finis aussi...! Ainsi donc plus de théâtres défendus, plus de beuglants, plus de promiscuités compromettantes et hardies et plus de petits soupers, tantôt dans le cabaret à la mode où vont faire halte, une heure après le théâtre, les grands-ducs de passage et la dernière divette inventée par Chincholle, tantôt dans la brasserie littéraire où bataillent, avec des gestes de tribuns, de beaux poètes mérovingiens, accompagnés de muses à cheveux tondus ras et à poitrine plate, Egéries du «Rat-Mort» ou Hébés du «Bon-Bock» attardées hors de l'Olympe autour d'une salade de museau de bœuf.

Fini tout cela... Elle a froid, froid au cœur et partout; et les mains transies dans ses longs gants fourrés, la plante des pieds glacée sous les peaux d'ours blancs amoncelées autour d'elle, elle passe ses dolentes journées au milieu des coussins de soie turque et de velours persan de sa chambre à coucher, sa haute et vaste chambre Louis XVI tendue de moire jonquille, du jaune factice et brillanté de ses cheveux: fleur d'anémie décolorée et amincie dans d'écumants déshabillés de malines doublés de soie capitonnée, l'air, avec la tache rosée de ses pommettes frottées de fard, d'une figurine de vieux Saxe oubliée là dans des étoffes négligemment jetées.

Et dans la haute cheminée de marbre blanc, le feu de bois de santal flambe clair et embaumé, et des gazes teintées couleur d'ambre et d'aube se drapent aux fenêtres, voilant la rouille automnale du parc; et, parachevant l'illusion, dans une pièce voisine un léger gazouillis de volière s'élève et met en vain autour de la malade un songe d'ailes bruissantes et de nids jaseurs.

Elle a froid, mortellement froid, les lèvres presque bleues sous le manchon parfumé qu'elle appuie sur sa bouche, sans une goutte de sang sous la peau et le dessous des yeux meurtri de cernures violâtres; elle se sent d'heure en heure agoniser et défaillir. En vain sa femme de chambre, assise au bord de sa chaise longue, a-t-elle pris entre ses mains ses pauvres pieds gelés, comme crispés d'angoisse dans leurs mailles de soie mauve; en vain elle les frictionne et tâche d'y ramener le sang par d'incessantes tapotes: une aiguë sensation d'onglée la travaille au point d'emplir ses yeux de larmes et de la faire encore pâlir.

Et ce qu'elle s'ennuie, sans goût à rien, sans appétit! et quand la pluie vient à fouetter les vitres... Ah! c'est alors que sa névrose augmente et que ce froid terrible et sibérien la fait claquer des dents et souffler dans ses doigts, elle, cette banquière quatre fois millionnaire, tout comme un ramoneur d'élégie savoyarde; et à cela nul remède. La Faculté n'y peut plus rien. Elle a tout usé, tout tenté; les anesthésiants, les poisons consolateurs et meurtriers sont aujourd'hui sans effet sur son système nerveux, distendu et trop lâche; la morphine l'écœure et l'éther l'épouvante, l'éther adoré autrefois. L'intelligence, naguère encore si vivace en elle, ne la soutient même plus: elle a lu sans intérêt, sur épreuves communiquées, le futur roman de Bourget et les discours inédits de Barrès. Pour essayer de la distraire, un duc esthète lui a amené toute une journée le poète lord Douglas, et avant-hier encore, installé devant l'Erard de son boudoir, Fragson lui détaillait les dernières créations de Mlle Guilbert. Monsieur a bien songé un instant à Réjane et sa belle-sœur à Péladan, mais à quoi bon! Et pourtant une chose la soulagerait, la guérirait peut-être, une chose dont elle a une envie folle et qu'elle ne se décidera jamais à demander, oh! cela jamais: faire monter dans sa chambre l'aide-jardinier ou un des garçons d'écurie, faire asseoir l'homme là, devant elle, déboutonner son gilet, entr'ouvrir sa chemise et alors plonger, blottir dans l'entre-bâillement de la grosse toile, dans la chaleur et le velu de ce poitrail de rustre, ses pauvres mains transies et ses pieds grelottants, les ranimer à cette tiédeur humaine, dans cette vivante moiteur.

Samedi, 22 octobre 1893.


VI

RAFFINÉE

Pour Ioris Karl Huysmans.

Miss Ada Smithson a trente ans et elle en paraît vingt, les femmes lui en donnent vingt-cinq. Elle a eu la chance de perdre son père avant de mal tourner, et son amant, le gros banquier Schefern, avant le krack des cuivres; ce qui fait qu'au lieu d'être en fuite sur les rives du Bosphore ou plus loin, Schefern repose en paix au Père-Lachaise, dans la chapelle de marbre blanc que lui a élevée sa maîtresse; et miss Smithson ayant converti à temps les titres de son protecteur, jouit aujourd'hui de trois cent mille francs de rente, ne voit plus une fille galante, et dans son bel hôtel de l'avenue Henri-Martin ne reçoit absolument, comme financier, que le petit de Brady, qui la renseigne sur le cours de la Bourse, deux ou trois clubmen, parce qu'elle va encore quelquefois aux courses, et, pour son plaisir, pas mal de littérateurs. Miss Ada Smithson aime la littérature, son père l'a très mal élevée.

Miss Ada Smithson a la maison la mieux tenue, les voitures les plus correctement attelées et la table la mieux servie de tout le seizième arrondissement, Auteuil, Trocadéro, Passy; elle donne tous les jeudis, à partir de novembre, des dîners fort suivis. Les soirées s'y prolongent très tard, car on n'y dit jamais de vers et l'on y fait peu de musique; les hommes de lettres n'y parlent jamais littérature, et les clubmen le moins souvent possible de leur cercle; mais des artistes de l'Opéra et parfois même de café-concert y viennent danser un pas en costume: quelques fragments de ballet ou de pantomime burlesque. Miss Ada Smithson adore la plastique et la chorégraphie; elle eût raffolé du métier de danseuse, ou du moins se plaît à le dire; mais comme c'est avant tout une femme d'une tenue exquise, elle porte invariablement de longues robes traînantes, décolletées (miss Ada Smithson a les plus belles épaules du monde): c'est une parfaite maîtresse de maison.

On n'a jamais connu à miss Ada que trois amants. Miss Ada Smithson a donc eu de la chance et, depuis la mort du gros Schefern, miss Ada n'a distingué personne; miss Ada ne reçoit pas de femmes, elle n'a donc ni liaison suspecte ni mystère dans sa vie. Miss Smithson n'a pas de vices, je suis un de ses amis.

L'autre jour, miss Smithson a eu la fantaisie d'aller passer la journée à Saint-Cloud; elle m'a prié de l'y conduire, et comme je n'avais rien de mieux à faire que de lui obéir, nous nous sommes trouvés vers les cinq heures du soir sur la route de Boulogne, à pied: sa victoria, derrière nous, suivait.

Le soir tombe vite en cette saison, et c'est l'heure où les ouvriers rentrent du travail: ouvriers puisatiers, terrassiers aux cottes emplâtrées de boue, charpentiers alertes et désinvoltes, zingueurs, plâtriers et maçons, il en défilait ce soir-là, à la lisière du bois crépusculaire, une véritable procession. Tout à coup, deux grands flandrins largement pantalonnés de velours sombre, ceinturonnés de bleu sous la veste de toile, avec un air de ressemblance, s'arrêtaient brusquement en regardant miss Ada; elle, son charmant visage d'Irlandaise animé sous son grand feutre enrubanné de vert pâle, souriait d'un air d'intelligence. Oh! ce sourire à petites dents étincelantes, ce sourire de perles dans cette pâleur rose avivée par l'éclat du boa de plumes noires! Les deux charpentiers continuaient maintenant de descendre vers Boulogne tout en chuchotant; le plus grand des deux avait presque ébauché un salut.

Je fus indiscret: «Vous les connaissez ? lui demandai-je. Sans doute, faisait-elle de sa voix la plus douce, ce sont les deux frères; ils habitaient jadis Grenelle, ils demeurent maintenant à Boulogne; je les ai beaucoup connus. Autrefois ? dans votre enfance ? Non pas, au moment de l'Exposition, il y a sept ans, n'est-ce pas ? C'est une aventure imprévue et tout à fait charmante.» Et, d'un ton délibéré: «Figurez-vous qu'un soir d'automne comme aujourd'hui, sortant de l'Exposition, je me vis arrêter sur le seuil par une pluie, mais par une pluie battante. La chaussée, une mer de boue liquide, et impossible de rejoindre ma voiture. Je me dépitais, les jupes retroussées, sans oser me hasarder dans ce gâchis. Un ouvrier qui se trouvait là, battant la semelle sous un parapluie, au milieu d'autres héleurs de fiacres, voyait mon embarras. «—Un franc, la jolie dame, et je vous porte à gué jusqu'à votre guimbarde; ah ! je suis solide, vous pouvez prendre mon bras.» Je suis très crâne, j'acceptai. Me voilà donc pendue au cou de ce colosse (modèle des deux autres), et portée avec précaution, serrée avec une douceur, quand tout à coup, au beau milieu du marais de boue de l'avenue, mon porteur s'arrête. «—Embrassez-moi, ma petite dame, ou je vous lâche !» Et il l'eût fait comme il le disait, car ses yeux dardaient d'ardents regards de convoitise et je sentais son corps tout raide contre le mien, d'une étrange raideur de désir. Je l'embrassais à contre-cœur et j'avais tort, car, en le regardant, je vis qu'il était beau et jeune et beaucoup plus sain que M. Schefern. Arrivée à ma voiture, j'ouvrais mon porte-monnaie: «Merci, faisait mon charpentier galant, je suis payé, madame.»—Et ?—Et j'ai revu ce garçon, il me plaisait, il était jeune, plein de santé, il avait de la vigueur et de la naïveté, ça me changeait, en somme.—Et c'est un des deux hommes rencontrés ce soir ?—Non, Baptistin est mort, il est tombé, il y a un an, d'un échafaudage, on l'a relevé le crâne ouvert, j'ai payé les frais de l'enterrement.—Mais les deux de ce soir?—Les deux frères Berthier ? je les connais aussi, mais ils ne sont pas à comparer avec l'autre.—Mais alors pourquoi? hasardai-je, car j'avais compris le dessous des réticences.—Pourquoi? parce qu'ils font un métier périlleux, qu'ils risquent tous les jours leur vie et peuvent tomber, à chaque minute, de quelque échafaudage et mourir sur le coup, comme Baptistin. Aimer quelqu'un avec la pensée qu'il aura peut-être cessé de vivre demain, être le dernier baiser, la dernière sensation de vie d'un éternel et probable condamné à mort, ça ne vous a jamais tenté, vous, l'homme aux vers compliqués et ami des parfums!» A quoi, un peu interloqué: «Il y a aussi les couvreurs» lui objectai-je.

Samedi, 29 octobre 1892.


VII

FRÈRE ET SOEUR

Pour Henri Bauër:

A vous cette âme d'automne,
mon cher ami, puisque vous
voulez bien leur trouver quelque
charme.
J. L.

Comme un lointain étang baigné de clair de lune,
 Le passé m'apparaît dans l'ombre de l'oubli.
 Mon âme, entre les joncs, cadavre enseveli,
 S'y corrompt lentement dans l'eau saumâtre et brune.
Les croyances d'antan s'effritent une à une, 
Tandis qu'à l'horizon suavement pâli, 
Un vague appel de cor, un murmure affaibli 
Fait vibrer le silence endormi sur la dune.
O pâle vision, étang crépusculaire,
 Dors en paix! pleure en vain, olifant légendaire, 
O nostalgique écho des étés révolus!
Un trou saignant au front, les espérances fées,
 De longs glaïeuls flétris et de lys morts coiffées,
 Au son charmeur du cor ne s'éveilleront plus.


Et les belles mains appuyées aux touches de l'orgue prolongent un lamentable et faible et morne accord, qui émeut comme un appel et s'éteint comme un sanglot.

Elle s'est tournée un peu vers lui et leurs yeux se rencontrent, chargés d'une indicible tristesse; leurs yeux de nuance semblable et au regard pareil, car ils sont frère et sœur, et la tendresse qui les unit est si profonde, qu'une seule et même âme semble palpiter dans ces deux corps issus de la même mère, mais de pères différents.

Ils sont seuls dans le grand hall en rotonde de l'historique château Louis XIV, où vingt-quatre fenêtres ouvrent d'un côté sur le Versailles en miniature du parc, ce parc fabuleux que, de l'autre côté du cintre, vingt-quatre croisées en haute glace reflètent; entre chaque ouverture, un hautain fût de marbre érige un buste de l'époque, prétentieusement coiffé de la perruque à marteaux; au-dessus, quarante-huit fenêtres en loggia découpent ou répercutent le ciel brumeux de novembre, tandis que du plafond en coupole, ouaté de nuées d'aurore et d'iris, une gigantesque lanterne dorée descend, mordue par le bec d'un grand aigle planant, les ailes éployées, au centre d'une gloire d'or.

En bas, sur des luisances de dalles, d'épais tapis de Perse, et, mêlés çà et là à d'authentiques et somptueux meubles de l'époque, des fragiles et coûteux bibelots de ce temps.

O la détresse et l'aspect d'abandon de ce quasi royal domaine, dont un Bourbon fut l'hôte et dont les princes du sang étaient les tributaires, au milieu de ces bois trempés de pluie, sous ce ciel lavé et mou; oh la tristesse de ce château d'antan, où la mélancolie de larges fossés pleins d'eau s'aggrave encore de la rouille des feuilles et de l'adieu flottant de la saison!

O splendeurs disparues que les modernes millions essaient en vain de faire renaître, héroïque passé d'une demeure classée et demeurée célèbre dans les fastes de l'Art avec ses toits élevés par Mansart, ses hautes et profondes pièces aux volets décorés par la main d'un Mignard, aux plafonds animés par Poussin et Lebrun, tandis qu'au-dessus du chambranle des portes sourient des nudités, déesses ou favorites, peintes par Largillière.

Et dans le vaste parc dessiné par Le Nôtre, les parterres symétriques, ornés en leur milieu de grands vases de marbre, s'étendent à l'infini entre des rangées d'ifs et de pins bien taillés, cônes de bronze vert: çà et là s'arrondit la cuvette d'un bassin où quelque jet d'eau fuse d'entre les mains verdies d'une nymphe ou d'un triton; et ce sont, dans des lointains de rêve, des charmilles, des terrasses et des lents escaliers, qu'embruine une petite pluie, décor grandiose que délabre l'automne, et pourtant presque neuf, où s'évoquent et s'imposent les pompeux personnages à cuirasses et cothurnes de la Princesse d'Élide ou de l'Ile enchantée de notre Poquelin.

Et devant le morne paysage aulique, paysage de théâtre et de convention, avec ses files d'obligatoires statues le long des boulingrins, paysage comme peint, où le sable humide des allées et le feutre des pelouses sont les seules notes de nature, le frère au front creusé, sérieux, adolescent, trop nourri de Baudelaire, malade des Hartman et des Schopenhauer; la soeur, frêle jeune fille au sourire souffrant, énervée de musique, d'ébranlantes auditions de Schumann et Wagner, passionnée de Berlioz, de Saint-Saëns et de Franck; tous les deux, atteints de l'incurable ennui des enfants nés trop riches, s'attardent, frissonnants et les yeux visionnaires, aux dangereuses et morbides langueurs des accords mariés des musiques charmeuses et des vers savants.

Au loin, très loin, dans la grisaille mouillée du crépuscule, au fin fond du parc, un monumental Louis XIV équestre se silhouette en or, lauré comme un César; et des fagotteurs harassés sous leur charge, passent, rapetissés, presque au ras des gazons.

Mercredi, 2 novembre 1892.


http://library.brown.edu/cds/paris/img/worldfairs/125415218362500.jpeg



 

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