mercredi 10 août 2016

PAUL BOURGET - CRUELLE ÉNIGME (I)


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Paul Charles Joseph Bourget  1852 – 1935



CRUELLE ÉNIGME

I

Tous les hommes habitués à sentir avec leur imagination connaissent bien la sorte de mélancolie sans analogue qu'inflige une trop complète ressemblance entre une mère et sa fille, lorsque cette mère a cinquante ans, que cette fille en a vingt-cinq, et que l'une se trouve ainsi présenter le spectre anticipé de la vieillesse de l'autre. Qu'elle est féconde en amertumes, pour un amoureux, cette vision de l'inévitable flétrissure réservée à la beauté qu'il chérit! Au regard d'un observateur désintéressé, de telles ressemblances abondent en réflexions singulièrement suggestives. Il est rare en effet que l'analogie des traits des deux visages aille jusqu'à l'identité, plus rare encore que l'expression en soit tout à fait pareille. D'une génération à l'autre, d'ordinaire, il y a eu comme une marche en avant du tempérament commun. La qualité dominante de la physionomie est devenue plus dominante,—symbole visible d'un développement du caractère produit par l'hérédité. Trop fin déjà, le visage s'est affiné davantage; sensuel, il s'est matérialisé; volontaire, il s'est durci et séché. Mais surtout à l'époque où la vie a fait son œuvre, lorsque la mère a passé la soixantième année et la fille la quarantième, cette gradation dans les ressemblances devient comme palpable au contemplateur, et avec elle l'histoire des circonstances morales où s'est débattue cette âme de la race dont ces deux êtres marquent deux étapes. L'aperception des fatalités du sang est si lucide alors, que parfois elle tourne à l'angoisse. C'est dans de telles rencontres que se révèle, même aux esprits les plus dépourvus du sens des idées générales, l'implacable, la tragique action des lois de la nature; et, pour peu que cette action s'exerce contre des créatures qui nous tiennent au cœur, même en dehors de l'amour, cela fait si mal de la constater!

Bien qu'à soixante et douze ans, avec une maladie du foie contractée en Afrique, cinq blessures et quinze campagnes, un homme parti jadis comme simple soldat et retraité comme divisionnaire ne soit pas très disposé aux songeries philosophiques, c'est pourtant à des impressions de cet ordre que le général comte Alexandre Scilly s'abandonnait, ce soir-là, au sortir du salon d'un petit hôtel de la rue Vaneau, où il avait laissé en tête à tête sa vieille amie Mme Castel et la fille de cette amie, Mme Liauran. Onze heures venaient de sonner à la pendule du plus pur style Empire,—un cadeau de Napoléon Ier au père de Mme Castel,—posée sur la cheminée de ce salon. Le général s'était levé comme d'habitude, exactement au premier coup, afin de gagner sa voiture annoncée. A vrai dire, le comte avait les plus fortes raisons du monde pour être obscurément et profondément troublé. Après la campagne de 1870, qui lui avait valu ses dernières épaulettes, mais dans laquelle sa santé avait achevé de se ruiner, cet homme s'était trouvé à Paris sans autres parents que des cousins éloignés et qu'il n'aimait pas, ayant eu à se plaindre d'eux lors de la succession d'une cousine commune. N'avaient-ils pas attaqué le testament de la vieille dame, et accusé de captation, qui? Lui, le comte Scilly, le propre fils du héros de Leipsick! Avec ce besoin de remplacer par des habitudes fixes la sécurité de la famille absente, qui distingue les célibataires de tout âge, le général avait été conduit à se créer un intérieur en dehors de son appartement de soldat au repos. Les circonstances avaient ainsi fait de lui le commensal quasi quotidien de l'hôtel de la rue Vaneau où habitaient deux femmes auxquelles il était attaché depuis longtemps. La plus âgée, Mme Marie-Alice Castel, était la veuve de son premier protecteur, du capitaine Hubert Castel, tué à ses côtés en Algérie, quand il n'était encore, lui, Scilly, que simple sergent. La seconde, Mme Marie-Alice Liauran, était veuve de son plus cher protégé, du capitaine Alfred Liauran, tué en Italie. Toutes les personnes qui ont un peu étudié le caractère du vieux garçon et du vieil officier,—cela fait comme deux célibats l'un sur l'autre,—comprendront, au simple énoncé de ces faits, quelle place cette mère et cette fille occupaient dans l'existence du général. Chaque fois qu'il sortait de chez elles, et durant tout le temps que mettait sa voiture à le ramener chez lui, son unique préoccupation était de revenir sur tous les incidents de sa visite,—et ce temps était long, car le général habitait, au quai d'Orléans, le rez-de-chaussée d'une antique maison, léguée précisément par sa cousine. La voiture n'allait pas vite: elle était attelée d'un ancien cheval de régiment, très âgé, très doux, et débonnairement conduit par un ancien soldat d'ordonnance, le fidèle Bertrand, qui n'aurait pas fouetté la bête pour un tonneau d'eau-de-vie de marc, sa boisson favorite. La voiture elle-même ne roulait pas aisément, basse et lourde comme elle était,—un véritable coupé de douairière que le général avait gardé, tel quel, avec le cuir vert pâle de la garniture et la nuance vert sombre de ses panneaux. Est-il besoin d'ajouter que Scilly avait hérité cette voiture en même temps que la maison? Dans son ignorance de vieux grognard habitué aux rudesses d'un métier qu'il avait pris très au sérieux, il considérait naïvement ce pesant véhicule comme un comble de confortable, et, la main passée dans une des brassières, assis sur le bord des coussins où sa cousine s'allongeait voluptueusement autrefois, ce qu'il revoyait sans cesse c'était le salon de la rue Vaneau et les deux habitantes de ce calme asile,—oh! si calme, avec ses hautes fenêtres fermées, derrière lesquelles s'étend le princier jardin qui va de la rue de Varenne à la rue de Babylone;—oui si calme et si connu de lui, Scilly, dans les moindres détails! Sur les murs étaient appendus trois grands portraits attestant que, depuis la Révolution, tous les hommes de cette famille avaient été soldats. C'était d'abord le colonel Hubert Castel, le grand-père, représenté par le peintre Gros dans le sombre uniforme des cuirassiers de l'Empire, la tête nue, sa robuste nuque prise dans le collet d'un bleu noir, son torse revêtu de la cuirasse, ses bras serrés dans le drap sombre des manches et ses mains couvertes du gantelet à crispin blanc. Napoléon était tombé du trône trop tôt pour récompenser, comme il le voulait, cet officier qui lui sauva la vie dans la campagne de Russie. C'était ensuite le fils de ce dur cavalier, le capitaine de l'armée d'Afrique, peint par Delacroix avec la tunique bleue à pans plissés et le large pantalon rouge serré aux pieds;—puis le portrait, peint par Flandrin, d'Alfred Liauran dans la tenue d'officier de la ligne, telle que Scilly l'avait portée lui-même. De-ci de-là, des miniatures représentaient le colonel Castel encore, mais avant qu'il n'eût atteint son grade, et aussi des hommes et des femmes de l'ancien régime; car Mme Castel est une demoiselle de Trans,—des Trans de Provence, une très nombreuse et très noble famille des environs d'Aix. Le père du colonel Castel, simple intendant du père de Marie-Alice, avait sauvé les biens de cette famille, à la vérité assez peu considérables, pendant la tourmente de 1792, et lorsqu'en 1829 Mlle de Trans avait voulu épouser le petit-fils de cet honnête homme, lequel se trouvait être le fils d'un soldat célèbre, elle n'avait rencontré aucune résistance. Tout le passé de Mme Castel et de sa fille était donc épars sur les murs de ce salon, sévère à la fois et intime, comme toutes les pièces habitées beaucoup, et par des personnes qui ont le culte des souvenirs. L'ameublement, composé d'un curieux mélange d'objets du premier Empire, de la Restauration et de la monarchie de Juillet, ne correspondait certes pas à la fortune des deux femmes, devenue très grande par suite de la modestie de leur genre d'existence; mais il n'était pas un de ces meubles qui ne parlât d'un être cher, et à elles, et à Scilly, qui se trouvait, depuis son enfance, ne rien ignorer des choses de cette famille. Son père n'avait-il pas été fait comte le jour même où Castel, son compagnon d'armes, avait été fait colonel? Et justement c'était cette connaissance profonde de la vie de ces deux femmes, cette connaissance par les causes, qui rendait le vieillard si étrangement sensible à leur endroit. Il s'était identifié avec elles au point de ne pouvoir dormir de la nuit lorsqu'il les avait laissées visiblement préoccupées. Cet homme maigre et comme tassé sur lui-même, chez qui tout révélait la stricte discipline, depuis l'effacement de son regard jusqu'à la régularité de sa démarche et la rigueur ponctuelle de sa tenue, découvrait en lui, lorsqu'il s'agissait de ses deux amies, tous les trésors de sensibilité que son genre d'existence ne lui avait guère permis de dépenser; et, par ce soir du mois de Février 1880, il se trouvait dans l'état d'agitation d'un amant qui a vu les yeux de sa maîtresse noyés de larmes, sans en savoir le motif.

—«Quel sujet de chagrin peuvent-elles avoir qu'elles ne me disent pas?» Cette question passait et repassait dans la tête du général tandis que sa voiture allait, battue par le vent et fouettée par la pluie. Il faisait un «prussien de temps», ainsi que s'exprimait le cocher du comte; mais ce dernier ne songeait même pas à lever la vitre de la portière, par la baie de laquelle des rafales entraient, de cinq minutes en cinq minutes, et toujours il en revenait à sa question, car ses pauvres amies avaient été mortellement tristes toute la soirée, et le général les voyait toutes les deux en esprit telles que son dernier regard les avait saisies. La mère était assise au coin du feu, dans une bergère, avec ses cheveux tout blancs, son profil demeuré fier, et ses yeux étrangement noirs dans un visage ridé de ces longues rides verticales qui disent la noblesse de la vie. En tout moment la pâleur extraordinaire de son teint, décoloré, comme vidé de sang, révélait les immenses chagrins d'un veuvage qu'aucune distraction n'avait consolé. Mais cette pâleur avait paru au comte plus saisissante encore ce soir-là, de même que l'inquiétude de la physionomie de la fille. Quoique Mme Liauran eût quarante ans passés, pas un fil d'argent ne se mêlait encore à ses bandeaux noirs qui couronnaient un visage, fané sans être flétri, où tous les traits de sa mère se retrouvaient, mais émaciés davantage, et endoloris. Une maladie nerveuse la tenait presque toujours couchée sur sa chaise longue qui faisait, ce soir-là exactement face à la bergère de Mme Castel, en sorte que le général, en sortant du salon, avait pu voir à la fois les deux femmes, et sentir confusément que sur la seconde pesait un double veuvage. Non, il n'y avait plus dans cette créature de quoi supporter la vie sans en saigner. Pour Scilly, qui connaissait dans quelle atmosphère de tendresse et de chagrin la seconde Marie-Alice avait grandi, avant d'entrer elle-même dans une atmosphère de nouvelles peines, cette sorte de redoublement de veuvage expliquait bien l'exagération chez la fille d'une sensibilité déjà aiguë chez la mère. Mais aussi, n'y avait-il pas des années que la mélancolie des deux veuves s'égayait, ou plutôt se parait, de la présence d'un enfant, de cet Alexandre-Hubert Liauran, né quelques mois avant la guerre d'Italie,—charmant être, un peu trop frêle au gré de son parrain le général qui l'appelait volontiers «mademoiselle Hubert», et si gracieux, comme tous les jeunes gens élevés uniquement par des femmes? Dans les conditions où sa mère et sa grand'mère se trouvaient, comment ce garçon n'aurait-il pas été le monde entier pour elles? «Si elles sont si tristes, ce ne peut être qu'à cause de lui, se dit le comte; il ne s'agit pourtant pas de guerre...» car le vieux soldat se rappelait la promesse que le jeune homme lui avait faite de s'engager aussitôt, si jamais une nouvelle lutte mettait aux prises l'Allemagne et la France. Cette condition seule l'avait décidé à ne pas combattre le désir épouvanté des deux femmes qui avaient voulu garder leur fils auprès d'elles. Le jeune homme en effet avait été attiré d'abord par le métier militaire; mais la seule idée de voir cet enfant revêtu d'un uniforme avait été pour Mme Castel et Mme Liauran un trop dur martyre et l'enfant était demeuré auprès d'elles, sans autre carrière que de les aimer et d'en être aimé.

Le souvenir de son filleul Hubert éveilla chez le comte une nouvelle suite de rêveries. Son coupé, après avoir descendu la rue du Bac, s'engageait maintenant sur les quais. Un paquet de pluie s'abattit sur la joue du vieux soldat, qui ferma le carreau resté ouvert. La sensation soudaine du froid le fit se recroqueviller davantage dans le coin de sa voiture et dans ses pensées. La sorte de reploiement que produit une contrariété physique a souvent cet étrange effet d'aviver en nous la puissance du souvenir. Ce fut le cas pour le général, qui se prit soudain à réfléchir que depuis plusieurs semaines son filleul avait rarement passé la soirée rue Vaneau. Il ne s'en était pas inquiété, sachant que Mme Liauran tenait beaucoup à ce que son fils allât dans le monde. Elle avait si peur qu'il ne se lassât de leur vie étroite. Un instinct secret forçait maintenant Scilly à rattacher ces absences et l'inexplicable tristesse répandue sur le visage des deux femmes. Il comprenait si bien que toutes les forces vives du cœur de la grand'mère et de celui de la mère avaient pour aboutissement suprême l'existence de cet enfant! Et pêle-mêle il se représentait les mille scènes d'affection passionnée auxquelles il avait assisté depuis l'époque où Hubert était né. Il se rappelait les recrudescences de pâleur de Mme Castel et les migraines meurtrières de Mme Liauran au moindre malaise de l'enfant. Il revoyait les journées de son éducation, que sa mère avait suivie elle-même. Que de fois il avait admiré la jeune femme, accoudée sur une petite table et employant ses heures du soir à étudier dans un livre de latin ou de grec la page que le petit garçon devait réciter le lendemain! Par une de ces touchantes folies de tendresse propres à certaines mères que ferait souffrir le moindre divorce survenu entre leur esprit et celui de leur fils, Mme Liauran avait voulu s'associer, heure par heure, au développement de l'intelligence de son enfant. Hubert n'avait pas pris une leçon dans la chambre d'en haut du petit hôtel sans que la mère ne fût là, travaillant à quelque ouvrage de charité, tricotant une couverture, ourlant des mouchoirs de pauvres, mais écoutant avec toute son attention ce que disait le maître. Elle avait poussé la divine susceptibilité de sa jalousie d'âme jusqu'à ne pas vouloir d'un précepteur. Hubert avait donc reçu les enseignements de professeurs particuliers, que Mme Liauran avait pris sur les recommandations du curé de Sainte-Clotilde, son directeur, et aucun d'eux n'avait pu lui disputer une influence dont elle n'admettait le partage qu'avec l'aïeule. Quand il avait fallu que le jeune homme apprît l'équitation et l'escrime, la malheureuse femme, pour laquelle une heure passée loin de son fils était une période d'angoisse à peine dissimulée, avait mis des mois et des mois à se décider. Elle avait enfin consenti à disposer en salle d'armes une chambre du rez-de-chaussée de l'hôtel. Un ancien prévôt de régiment, établi à Paris, et que le général Scilly avait eu sous ses ordres au service, venait trois fois par semaine. La mère n'osait pas dire que le seul bruit du battement des épées, en éveillant chez elle la crainte de quelque accident, lui causait une émotion presque insurmontable. Le comte avait de même décidé Mme Liauran à lui confier son fils pour le conduire au manège; mais ç'avait été sous la condition qu'il ne le quitterait pas d'une minute, et chaque départ pour cette séance de cheval avait encore été une occasion de secrète agonie. Toutes ces nuances de sentiments, qui avaient fait de l'éducation du jeune homme un mystérieux poème de folles terreurs, de félicités douloureuses, de continuelle effusion, le comte Scilly les avait comprises, si étrangères qu'elles fussent à son caractère, grâce à l'intelligence de l'affection la plus dévouée, et il savait que Mme Castel, pour être en apparence plus maîtresse d'elle-même que sa fille, n'était guère plus sage. Que de regards n'avait-il pas surpris de cette femme si pâle, enveloppant Marie-Alice Liauran et Hubert d'une trop ardente, d'une trop absolue idolâtrie?...

Les jours avaient passé; leur enfant atteignait sa vingt-deuxième année, et les deux veuves continuaient à l'enlacer, à l'étreindre de ces mille prévenances par lesquelles, ou mères, ou épouses, ou amantes, les femmes passionnées savent retenir auprès d'elles l'être qui fait l'objet de leur passion. Avec une minutie de soin féconde en intimes délices, elles s'étaient complu à ménager pour Hubert le plus adorable appartement de garçon qui se pût rêver. Elles avaient fait agrandir un pavillon qui se trouvait par derrière l'hôtel, en retour sur un petit jardin contigu lui-même au jardin immense de la rue de Varenne. Des fenêtres de sa chambre à coucher, Mme Liauran pouvait voir les fenêtres de son fils, qui avait ainsi à lui un petit univers indépendant. Les deux femmes avaient eu l'esprit de comprendre qu'elles ne retiendraient Hubert tout à fait auprès d'elles qu'en allant au-devant du désir d'une existence personnelle, inévitable chez un homme de vingt ans. Au rez-de-chaussée de ce pavillon, deux vastes salles, de plain pied avec le jardin, renfermaient, l'une un billard, l'autre tout l'appareil nécessaire à l'escrime. C'est là qu'Hubert recevait ses amis, lesquels se composaient de quelques gens du faubourg Saint-Germain, car Mme Castel et Mme Liauran, quoiqu'elles ne fissent pas de visites, avaient conservé des relations suivies avec toutes les personnes du faubourg qui s'occupent d'œuvres de charité. Cela fait une société à part, très différente du clan mondain et unie d'une manière d'autant plus étroite que les rapports y sont très fréquents, très sérieux et très personnels. Mais certes aucun des jeunes amis d'Hubert ne se mouvait dans une installation comparable à celle que les deux femmes avaient organisée au premier étage du pavillon. Elles qui vivaient dans une simplicité de veuves sans espérance, et qui n'auraient pour rien au monde modifié quoi que ce fût à l'antique mobilier de l'hôtel, leur sentiment pour Hubert leur avait soudain révélé le luxe et le confort moderne. La chambre à coucher du jeune homme était tendue d'étoffe du Japon, d'une jolie et coquette fantaisie, et tous les meubles venaient d'Angleterre. Mme Castel et Mme Liauran avaient vu chez un de leurs parents éloignés, anglomane forcené, quelques modèles qui les avaient séduites, et elles s'étaient offert, comme un caprice d'amour, le plaisir de donner à leur enfant cette élégance originale. Il y avait ainsi dans cette pièce, située au midi et toujours ensoleillée, une charmante armoire à triple panneau, un revêtement de bois et une glace à étagère au-dessus de la cheminée, deux gracieuses encoignures, un lit bas et carré, des fauteuils à ne jamais pouvoir s'en relever;—enfin c'était bien réellement ce home d'une commodité raffinée que tout Anglais riche aime à se procurer. Une salle de bain attenait à cette chambre et un fumoir. Bien qu'Hubert ne fût pas encore adonné au tabac, les deux femmes avaient prévu jusqu'à cette habitude, et ce leur avait été un prétexte pour disposer une petite pièce tout orientale, avec une profusion de tapis de Perse, un large divan drapé d'étoffes algériennes que le général avait rapportées de ses campagnes; des étoffes pareilles garnissaient le plafond et les murs, sur lesquels se voyaient toutes les armes laissées par trois générations d'officiers. Des sabres égyptiens rappelaient la première campagne faite par Hubert Castel à la suite de Bonaparte. Le capitaine de l'armée d'Afrique avait possédé ces armes arabes, et ces souvenirs de Crimée témoignaient de la présence du sous-lieutenant Liauran sous les murs de Sébastopol. En sortant du fumoir, on entrait dans le cabinet de travail, dont les croisées étaient doubles, et celles du dedans en vitraux coloriés, si bien que, par les journées tristes, on pouvait ne pas s'apercevoir de la nuance de l'heure. Les deux femmes avaient subi de si affreuses récurrences de leurs mélancolies par des après-midi brouillées et sous des cieux cruels! Un grand bureau posé au milieu de la pièce avait devant lui un de ces fauteuils à pivot qui permettent au travailleur de se retourner vers la cheminée sans même se lever. Une petite table Tronchin offrait son pupitre dressé, si la fantaisie prenait le jeune homme d'écrire debout, comme une chaise longue attendait ses paresses. Un piano droit était posé dans l'angle, et tout au fond de la pièce régnait une bibliothèque longue et basse.

Peut-être le choix des livres qui garnissaient les tablettes de ce dernier meuble traduisait-il, mieux encore que tous les autres détails, la sollicitude craintive avec laquelle Mme Castel et Mme Liauran avaient tout disposé pour demeurer maîtresses de leur fils pendant ces difficiles années qui vont de la vingtième à la trentième. Comme elles avaient toutes les deux, en leur qualité de veuves de soldat, conservé le culte de la vie d'action, en même temps que leur excessive tendresse pour Hubert les rendait incapables de supporter qu'il l'affrontât, elles avaient trouvé un compromis de leur conscience dans le rêve, formé pour lui, d'une existence d'études. Elles caressaient naïvement le désir qu'il entreprît un grand et long travail d'histoire militaire, comme un des Trans du XVIIIe siècle en a laissé un. N'était-ce pas le plus sûr moyen qu'il restât beaucoup chez lui, c'est-à-dire beaucoup chez elles? Aussi avaient-elles, grâce aux conseils de Scilly, réuni une assez bonne collection de livres utiles à ce projet. La correspondance complète de l'Empereur, la suite des mémoires relatifs à l'histoire de France, une profusion de volumes de voyages formaient le fond de cette bibliothèque. Quelques ouvrages de religion, un petit nombre de romans, et, parmi les écrivains modernes, les œuvres du seul Lamartine achevaient de garnir les rayons. Il est juste de dire que, dans ce coin du monde où l'on ne recevait aucun journal, la littérature contemporaine était parfaitement inconnue. Les idées du général et celles des deux femmes étaient identiques sur ce point. Et il en était du monde contemporain tout entier à peu près comme de la littérature. On aurait pu entendre, dans ce salon de la rue Vaneau, des conversations étonnantes, où le comte expliquait à ses amies que la France était gouvernée par les délégués des sociétés secrètes et d'autres théories politiques de la même portée. Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. Comme dans les très petites villes de province, la monotonie des habitudes avait abouti chez les deux veuves à une monotonie de la pensée. Les sentiments étaient très profonds et les idées très étroites, dans ce vieil hôtel dont la porte cochère s'ouvrait rarement. Le promeneur apercevait alors au fond d'une cour un bâtiment sur le fronton duquel se lisait une devise latine, jadis gravée en l'honneur du maréchal de Créquy, premier propriétaire de la maison: Marti invicto atque indefesso—à Mars invaincu et infatigable. Les hautes fenêtres du premier étage et du rez-de-chaussée, la couleur ancienne de la pierre, le silence propre de la cour, tout s'harmonisait au caractère des deux habitantes dont les préjugés étaient infinis. Mme Castel et sa fille croyaient aux pressentiments, à la double vue, aux somnambules. Elles étaient persuadées que l'empereur Napoléon III avait entrepris la guerre d'Italie pour obéir à un serment de carbonaro. Jamais ces deux femmes, si divinement bonnes, n'eussent accordé leur amitié à un protestant ou à un israélite. La seule idée qu'il y eût un libre penseur de bonne foi les eût bouleversées comme si on leur avait parlé de la sainteté d'un criminel. Enfin, même le général les jugeait naïves. Mais, comme il arrive à quelques officiers que leur vie errante et des timidités cachées sous une apparence martiale ont condamnés à des amours de passage, Scilly connaissait trop peu les femmes pour apprécier combien cette naïveté était réelle, et à quelle profondeur d'ignorance du mal vivaient les deux Marie-Alice. Il supposait que toutes les femmes honnêtes étaient ainsi, et il confondait toutes les autres sous le terme de «gueuses». Il lui arrivait de prononcer ce mot, quand son foie le faisait par trop souffrir, d'un ton qui laissait soupçonner dans son passé quelque déception amère. Mais qu'il eût été ou non trompé par quelque aventurière de garnison, qui songeait à s'en inquiéter parmi les rares personnes qu'il rencontrait chez «ses deux saintes», ainsi qu'il appelait Mme Castel et sa fille?

Toujours bercé par le roulement de sa voiture, le général continuait de s'abandonner à la crise de mémoire qu'il subissait depuis son départ de la rue Vaneau et qui venait de lui faire repasser en un quart d'heure l'existence entière de ses amies; et voici qu'autour de ces deux figures d'autres visages s'évoquaient, ceux par exemple de la cousine germaine de Mme Castel, une Mme de Trans qui habitait la province une partie de l'année, et qui venait, avec ses trois filles, Yolande, Yseult et Ysabeau, passer l'hiver à Paris. Ces quatre dames s'installaient dans un appartement de la rue de Monsieur, et leur vie parisienne consistait à entendre, dès sept heures du matin, une messe basse dans la chapelle privée d'un couvent situé rue de la Barouillère, à visiter d'autres couvents, ou à travailler dans des ouvroirs durant l'après-midi. Elles se couchaient vers huit heures et demie, après avoir dîné à midi et soupé à six. Deux fois la semaine, «ces dames De Trans», comme disait le général, passaient la soirée chez leurs cousines. Elles rentraient ces soirs-là rue de Monsieur à dix heures, et leur domestique venait les chercher avec le paquet de leurs socques et une lanterne, afin qu'elles pussent traverser la cour de l'hôtel Castel sans danger. La comtesse de Trans et ses trois filles avaient des visages de paysannes, tout hâlés et semés de taches de rousseur, des costumes faits à la maison par des couturières que leur désignaient des religieuses, des goûts de parcimonie écrits dans la mesquinerie de tout leur être, et, détail où se révélait leur aristocratie native, des mains charmantes et des pieds délicieux que ne parvenaient pas à déshonorer des chaussures de confection, achetées dans une pieuse maison de la rue de Sèvres. Le contraste le plus singulier s'établissait entre ces quatre femmes et un autre cousin, venu celui-là du côté de la seconde Marie-Alice, George Liauran. Ce dernier représentait, dans le salon de la rue Vaneau, toutes les élégances. C'était un homme de quarante-cinq ans, lancé dans un monde très riche avec une fortune d'abord moyenne, et grossie par de savantes spéculations de Bourse. Il avait son appartement à son cercle, où il déjeunait, et, chaque soir, son couvert mis dans une des maisons dont il était le familier. Il était petit, maigre et très brun. S'il entretenait la jeunesse de sa barbe taillée en pointe et de ses cheveux coupés très courts par quelque artifice de teinture, c'était une question débattue depuis longtemps entre les trois demoiselles De Trans qui s'hébétaient à voir la tenue supérieure de George, ses souliers du soir vernis sous la semelle, les baguettes brodées de ses chaussettes de soie, les boutons d'or guilloché de ses manchettes, la perle unique de son plastron de chemise, en un mot les moindres brimborions de cet homme, aux yeux bridés et fins, dont la toilette leur représentait une existence d'une prodigalité saisissante. Il était convenu entre elles qu'il exerçait une fatale influence sur Hubert. Tel n'était sans doute pas l'avis de Mme Liauran, car elle avait chargé George de servir au jeune homme de chaperon dans la vie mondaine, lorsqu'elle avait désiré que son fils cultivât leurs relations de famille. La noble femme récompensait par cette marque de confiance la longue assiduité de son cousin. Il venait dans le paisible hôtel très régulièrement et depuis des années, soit que la sécurité de cette affection lui fût une douceur parmi les mensonges de la société parisienne, soit qu'il eût conçu depuis longtemps pour Marie-Alice Liauran un de ces cultes secrets comme les femmes très pures en inspirent parfois à leur insu aux misanthropes, et George avait cette nuance de pessimisme qui se rencontre chez presque tous les viveurs de cercle. Le genre de caractère de cet homme, qui en toute matière était toujours incliné à croire au mal, faisait pour le général l'objet d'un étonnement que l'habitude n'avait pas calmé; mais ce soir-là il négligeait d'y réfléchir; le souvenir de George Liauran ne faisait qu'aviver davantage celui d'Hubert. Invinciblement le digne homme en arrivait à l'évidence de ce fait que ses deux amies ne pouvaient être si cruellement tristes qu'à cause de leur enfant,—oui, mais pourquoi? Ce point d'interrogation, où se résumait toute cette rêverie, était plus présent que jamais à l'esprit du comte lorsque son équipage de douairière s'arrêta devant sa maison. De l'autre côté de la porte cochère une autre voiture stationnait, dans laquelle Scilly crut reconnaître le petit coupé que Mme Liauran avait donné à son fils. «Est-ce vous, Jean?» cria-t-il au cocher à travers la pluie. «Monsieur le comte?...» répondit une voix que Scilly reconnut avec saisissement. «Hubert m'attend chez moi,» se dit-il; et il franchit le seuil de la porte en proie à une curiosité qu'il n'avait pas éprouvée depuis des années.

II

En dépit de cette curiosité cependant, le général ne fit pas un geste plus rapide. L'habitude de la minutie militaire était trop forte chez lui pour qu'aucune émotion en triomphât. Il remit lui-même sa canne dans le porte-cannes, ôta ses gants fourrés l'un après l'autre, et les posa sur la table de l'antichambre à côté de son chapeau soigneusement placé sur le côté. Son domestique lui enleva son pardessus avec la même lenteur. Alors seulement il entra dans la pièce où ce domestique venait de lui dire que le jeune homme l'attendait depuis une demi-heure. C'était une salle d'un aspect triste et qui indiquait la simplicité d'une existence réduite à ses besoins les plus stricts. Des rayons de bois de chêne, surchargés de livres dont la seule apparence révélait des publications officielles, couraient sur deux des côtés. Des cartes et quelques trophées d'armes décoraient le reste. Un bureau placé au milieu de la pièce, étalait des papiers classés par groupes, notes du grand ouvrage que le comte préparait indéfiniment sur la réorganisation de l'armée. Deux manches de lustrine pliées avec méthode étaient posées entre les équerres et les règles. Un buste du maréchal Bugeaud ornait la cheminée garnie d'une grille où un feu de coke achevait de brûler. Cette pièce carrelée était passée au rouge et le tapis sur lequel portaient les pieds de la table les dépassait à peine. Sur cette table posait une lampe de cuivre poli, allumée en ce moment, et l'abat-jour de carton vert faisait tomber la clarté sur le visage du jeune Liauran, qui regardait le feu, assis de côté sur le fauteuil de paille et son menton appuyé sur sa main. Il était à ce point absorbé dans sa rêverie qu'il paraissait n'avoir entendu ni le roulement de la voiture, ni l'entrée du général dans la pièce. Jamais non plus ce dernier n'avait été frappé, comme à cette minute, de l'étonnante ressemblance qu'offrait la physionomie de cet enfant avec celle des deux femmes qui l'avaient élevé. Si Mme Liauran paraissait déjà plus frêle que sa mère, moins capable de suffire aux amertumes de la vie, cette fragilité s'exagérait encore chez Hubert. Son frac de drap mince, car il était en tenue de soirée avec un bouquet blanc à la boutonnière, dessinait ses minces épaules. Les doigts qu'il allongeait contre sa tempe avaient la finesse de ceux d'une femme. La pâleur de son teint, que l'extrême régularité de sa vie teintait d'ordinaire de rose, trahissait, en cette heure de tristesse, la profondeur du retentissement que toute émotion éveillait dans cet organisme trop délicat. Un cercle de nacre se creusait autour de ses beaux yeux noirs; mais, en même temps, un je ne sais quoi de très fier dans la ligne du front coupé noblement et du nez à peine busqué, le pli de la lèvre où s'effilait une moustache sombre, l'arrêt du menton frappé d'une mâle fossette, d'autres signes encore tels que la barre des sourcils froncés, trahissaient l'hérédité d'une race d'action chez l'enfant trop câliné des deux femmes solitaires. Si le général avait été aussi bon connaisseur en peinture qu'il était expert en armes, il eût certainement songé devant ce visage, à ces portraits de jeunes princes, peints par Van Dyck, où la finesse presque morbide d'une race vieillie se mélange à la persistante fierté d'un sang héroïque. Le général, après s'être arrêté quelques secondes à cette contemplation, marcha vers la table. Hubert releva cette tête charmante que ses boucles brunes, en ce moment dérangées, achevaient de rendre pareille aux portraits exécutés par le peintre de Charles Ier; il vit son parrain et se leva pour le saluer. Il était bien pris dans une taille petite, et rien qu'à la façon gracieuse dont il tendait la main, on devinait la longue surveillance des yeux maternels. Nos manières ne sont-elles pas l'œuvre indestructible des regards qui nous ont suivis et jugés durant notre enfance?

—«Tu as donc à me parler d'affaires bien graves, dit le général, allant droit au fait. Je m'en doutais, ajouta-t-il; j'ai laissé ta mère et ta grand'mère plus tristes que je ne les avais vues depuis la guerre d'Italie. Pourquoi n'étais-tu pas auprès d'elles ce soir?... Si tu ne rends pas ces deux femmes heureuses, Hubert, tu es cruellement ingrat, car elles donneraient leur vie pour ton bonheur.—Enfin, que se passe-t-il?...»

Le général avait prononcé cette phrase en continuant à voix haute les pensées qui l'avaient tourmenté durant le trajet de la rue Vaneau à son logis. Il put voir, à mesure qu'il parlait, les traits du jeune homme s'altérer visiblement. C'était une des fatalités héréditaires du tempérament de cet enfant trop aimé, qu'un son de voix dure lui donnât toujours un petit spasme douloureux au cœur. Mais, sans doute, à la dureté de l'accent du comte Scilly s'ajoutait la dureté de la signification de ses paroles. Elles mettaient à nu, brutalement, une plaie trop vive. Hubert s'assit comme brisé; puis il répondit, d'une voix qui, un peu voilée par nature, s'assourdissait encore à cette minute. Il n'essaya même pas de nier qu'il fût la cause du chagrin des deux femmes.

—«Ne m'interrogez pas, mon parrain; je vous donne ma parole d'honneur que je ne suis pas coupable; seulement, je ne peux pas vous expliquer le malentendu qui fait que je leur suis un objet de peine. Je ne le peux pas... Je suis sorti plus souvent que d'habitude, et c'est là mon seul crime...

—«Tu ne me dis pas toute la vérité, répliqua Scilly, adouci, bien qu'il en eût, par l'évidente douleur du jeune homme. Ta mère et ta grand'mère te veulent par trop dans leurs jupons, cela, je l'ai toujours pensé. On t'aurait élevé plus durement si j'avais été ton père. Les femmes ne s'y entendent pas à former un homme. Mais depuis deux ans, est-ce qu'elles ne te poussent pas à aller dans le monde? Ce ne sont donc pas tes sorties qui leur font de la peine, c'est leur motif...»

En prononçant cette phrase, qu'il considérait comme très habile, le comte regardait son filleul à travers la fumée d'une petite pipe de bois de bruyère qu'il venait d'allumer,—machinale habitude qui expliquait suffisamment l'âcre atmosphère dont la chambre était saturée. Il vit les joues d'Hubert se colorer d'un soudain afflux de sang qui eût été, pour un observateur plus perspicace, un indéniable aveu. Il n'y a qu'une allusion, ou la crainte d'une allusion sur une femme aimée, qui ait le pouvoir de troubler ainsi un jeune homme aussi évidemment pur que l'était celui-ci. Après quelques instants de cette émotion soudaine, il reprit:

—«Je vous affirme, mon parrain, qu'il n'y a dans ma conduite rien dont je doive avoir honte. C'est la première fois que ni ma mère ni ma grand'mère ne me comprennent... mais je ne leur céderai pas sur le point où nous sommes en lutte. Elles y sont injustes, affreusement injustes,» continua-t-il en se levant et faisant quelques pas. Cette fois son visage exprimait non plus la souffrance, mais l'orgueil indomptable que l'hérédité militaire avait mis dans son sang. Il ne laissa pas au général le temps de relever ces paroles qui, dans sa bouche de fils ordinairement trop soumis, décelaient une extraordinaire intensité de passion. Il contracta son sourcil, secoua la tête comme pour chasser une obsédante idée, et, redevenu maître de lui:

—«Je ne suis pas venu ici pour me plaindre à vous, mon parrain, dit-il; vous me recevriez mal, et vous n'auriez pas tort... J'ai à vous demander un service, un grand service. Mais je voudrais que tout restât entre nous de ce que je vais vous confier.

—«Je ne prends pas de ces engagements-là, fit le comte. On n'a pas toujours le droit de se taire, ajouta-t-il. Tout ce que je peux te promettre, c'est de garder ton secret, si mon affection pour qui tu sais ne me fait pas un devoir de parler. Va, maintenant, et décide toi-même...

—«Soit, repartit le jeune homme après un silence durant lequel il avait, sans doute, jugé la situation où il se trouvait; vous agirez comme vous voudrez... Ce que j'ai à vous dire tient dans une courte phrase. Mon parrain, pouvez-vous me prêter trois mille francs?»

Cette question était tellement inattendue pour le comte qu'elle changea, du coup, la suite de ses idées. Depuis le début de l'entretien, il cherchait à deviner le secret du jeune homme, qui était aussi le secret de ses deux amies, et il avait nécessairement pensé qu'il s'agissait de quelque aventure de femme. A vrai dire, cela n'était point pour le choquer. Bien que très dévot, Scilly était demeuré trop essentiellement soldat pour n'avoir pas sur l'amour des théories d'une entière indulgence. La vie militaire conduit ceux qui la mènent à une simplification de pensée qui leur fait admettre tous les faits, quels qu'ils soient, dans leur vérité. Une «gueuse», aux yeux de Scilly, c'était pour un jeune homme la maladie nécessaire. Il suffisait que cette maladie ne se prolongeât point, et que le jeune homme n'y laissât pas trop de lui-même. Il eut soudain un doute, pour lui plus affreux, car il considérait, sur son expérience de régiment, les cartes comme plus dangereuses de beaucoup que les femmes.

—«Tu as joué? fit-il brusquement.

—«Non, mon parrain, répondit le jeune homme. J'ai tout simplement dépensé ces mois-ci plus que ma pension; j'ai des dettes à régler, et, ajouta-t-il, je pars après-demain pour l'Angleterre.

—«Et ta mère sait ce voyage?

—«Sans doute; je vais passer quinze jours à Londres chez mon ami de l'ambassade, Emmanuel Deroy, que vous connaissez.

—«Si ta mère te laisse partir, reprit le vieillard qui continuait de poursuivre son enquête avec logique, c'est que ta conduite à Paris la fait cruellement souffrir. Réponds-moi avec franchise. Tu as une maîtresse?

—«Non, répondit Hubert avec un nouveau passage de pourpre sur ses joues; je n'ai pas de maîtresse.

—«Si ce n'est ni la dame de pique ni celle de cœur, fit le général, qui ne douta pas une minute de la véracité de son filleul,—il le savait incapable d'un mensonge,—me feras-tu l'honneur de me dire où s'en sont allés les cinq cents francs par mois que ta mère te donne, une paye de colonel, et pour ton argent de poche?

—«Ah! mon parrain, reprit le jeune homme visiblement soulagé, vous ne connaissez pas les exigences de la vie du monde. Tenez, hier, j'ai rendu à dîner au café Anglais à trois amis; c'est tout près de six louis. J'ai envoyé plusieurs bouquets, pris des voitures pour aller à la campagne, donné quelques souvenirs. On est si vite à bout de ces cinq billets de banque! Bref, je vous le répète, j'ai des dettes que je veux payer, j'ai à suffire aux frais de mon voyage, et je ne veux pas m'adresser à ma mère en ce moment, ni à ma grand'mère. Elles ne savent pas ce que c'est que l'existence d'un jeune homme à Paris. A un premier malentendu, je ne veux pas en ajouter un second. Dans les rapports que nous avons aujourd'hui ensemble, elles verraient des fautes où il n'y a eu que des nécessités inévitables. Et puis, une scène avec ma mère, je ne peux pas la supporter physiquement.

—«Et si je refuse?... interrogea Scilly.

—«Je m'adresserai ailleurs, fit Alexandre-Hubert; cela me sera terriblement pénible, mais je le ferai.»

Il y eut un silence entre les deux hommes. Toute l'histoire s'obscurcissait encore au regard du général, comme la fumée qu'il envoyait de sa pipe par bouffées méthodiques. Mais ce qu'il voyait nettement, c'était le caractère définitif de la résolution d'Hubert, quelle qu'en fût la cause secrète. Lui répondre non, c'était l'envoyer à un usurier peut-être, ou tout au moins le contraindre à quelque démarche cruelle pour son amour-propre. Avancer cette somme à son filleul, c'était acquérir, au contraire, un droit à suivre de plus près le mystère qui se cachait au fond de son exaltation comme derrière la mélancolie des deux femmes. Et puis, pour tout dire, le comte aimait Hubert d'une affection bien voisine de la faiblesse. S'il avait été remué profondément par le désespoir morne de Mme Liauran et de Mme Castel, il était maintenant tout bouleversé par la visible angoisse écrite sur le visage de cet enfant, qui était dans sa pensée un fils adoptif aussi cher que l'eût été un fils véritable.

—«Mon ami, dit-il enfin en prenant la main d'Hubert et avec un son de voix où il ne transparaissait plus rien de la dureté du commencement de leur conversation, je t'estime trop pour croire que tu m'associerais à quelque action qui déplût à ta mère. Je ferai ce que tu désires, mais à une condition...»

Les yeux d'Hubert trahirent une inquiétude nouvelle.

—«C'est tout simplement que tu me fixes la date où tu comptes me rembourser cet argent. Je veux bien t'obliger, continua le vieux soldat; mais il ne serait digne, ni de toi d'emprunter une somme que tu croirais ne pas pouvoir rendre, ni de moi de me prêter à un calcul de cet ordre... Veux-tu revenir demain dans l'après-midi? Tu m'apporteras le tableau de ce que tu peux distraire chaque mois de ta pension... Ah! il ne faudra plus offrir de bouquets, de dîners au café Anglais et de souvenirs... Mais n'as-tu pas vécu si longtemps sans ces sottes dépenses?...»

Ce petit discours, où l'esprit d'ordre essentiel au général, sa bonté de cœur et son sentiment de la régularité de la vie se mélangeaient en égale proportion, toucha Hubert si profondément qu'il serra les doigts de son parrain sans répondre, comme brisé par des émotions qu'il n'avait pas dites. Il se doutait bien, tandis que cette entrevue avait lieu au quai d'Orléans, que la veillée se prolongeait à l'hôtel de la rue Vaneau et que les deux êtres qu'il aimait si profondément y commentaient son absence. Comme si un fil mystérieux l'eût uni à ces deux femmes assises au coin de leur feu solitaire, il souffrait des douleurs qu'il causait... Et, en effet, dans le petit salon paisible, une fois le général parti, les «deux saintes» étaient demeurées longtemps silencieuses. De tout le fracas de la vie parisienne, il n'arrivait à elles qu'un vaste et confus bourdonnement, analogue à celui d'une mer entendue de très loin. C'était le symbole de ce qu'avait été si longtemps la destinée de Mme Castel et de sa fille, que l'intimité de cette pièce close,—avec cette rumeur de la vie au dehors. Marie-Alice Liauran, couchée sur sa chaise longue, toute mince dans ses vêtements noirs, semblait écouter cette rumeur,—ou ses pensées, car elle avait abandonné l'ouvrage auquel elle travaillait, tandis que sa mère continuait de faire aller et venir le crochet d'écaille de son tricot, assise dans sa bergère, tout en noir aussi; et, quelquefois, elle levait les yeux sur sa fille, avec un regard où se lisait une double inquiétude. Les sensations que sa fille ressentait, elle les éprouvait, elle, et pour Hubert, et pour cette fille dont elle connaissait la délicatesse presque morbide. Ce ne fut pas elle, cependant, qui rompit la première le silence, mais Mme Liauran, qui, tout d'un coup et comme prolongeant tout haut sa rêverie, se prit à gémir:

—«Ce qui rend ma peine plus intolérable encore, c'est qu'il voit la blessure qu'il m'a faite au cœur, et que cela ne l'arrête pas, lui qui toujours, depuis son enfance jusqu'à ces derniers six mois, ne pouvait pas rencontrer une ombre dans mes yeux, un pli sur mon front, sans que son visage s'altérât. Voilà ce qui me démontre la profondeur de sa passion pour cette femme... Quelle passion et quelle femme!...

—«Ne t'exalte pas, dit Mme Castel en se levant et s'agenouillant devant la chaise longue de sa fille. Tu as la fièvre,» fit-elle en lui prenant la main. Puis, d'une voix abaissée et comme descendant au fond de sa conscience: «Hélas! mon enfant, tu es jalouse de ton fils, comme j'ai été jalouse de toi. J'ai mis tant de jours, je peux bien te le dire maintenant, à aimer ton mari...

—«Ah! ma mère, reprit Mme Liauran, ce n'était pas la même douleur. Je ne me dégradais pas en donnant une partie de mon cœur à l'homme que vous aviez choisi, tandis que vous savez ce que notre cousin George nous a dit de cette Mme de Sauve et de son éducation par cette mère indigne, et de sa réputation depuis qu'elle est mariée, et de ce mari qui tolère que sa femme tienne un salon d'une conversation plus que libre, et de ce père, cet ancien préfet, qui, devenu veuf, a élevé sa fille pêle-mêle avec ses maîtresses. Je l'avoue, maman, si c'est un égoïsme de l'amour maternel, j'ai eu cet égoïsme; j'ai souffert d'avance à l'idée qu'Hubert se marierait, qu'il continuerait sa vie en dehors de la mienne. Mais je me donnais si tort de sentir ainsi,—au lieu que maintenant on me l'a pris, et on me l'a pris pour le flétrir!...»

Pendant quelques minutes encore elle prolongea cette violente lamentation, dans laquelle se révélait l'espèce de frénésie passionnée qui avait fait se concentrer autour de son fils toutes les forces vives de son cœur. Ce n'était pas seulement la mère qui souffrait en elle, c'était la mère pieuse et pour qui les fautes humaines étaient des crimes abominables; c'était la mère isolée et triste, à qui la rivalité avec une femme élégante, riche et jeune, infligeait une secrète humiliation; enfin, tout son cœur saignait à toutes ses places. Le spectacle de cette souffrance poignait si cruellement Mme Castel, et ses yeux exprimaient une si douloureuse pitié, que Marie-Alice Liauran s'interrompit pourtant de sa plainte. Elle se pencha sur sa chaise longue, mit un baiser sur ces pauvres yeux,—si pareils aux siens,—et dit: «Pardonne-moi, maman, mais à qui dirais-je mon mal, si ce n'est à toi? Et puis, ne le verrais-tu pas?... Hubert ne rentre pas, fit-elle en regardant la pendule dont le balancier continuait d'aller et de venir paisiblement. Est-ce que vous croyez que je n'aurais pas dû m'opposer à ce voyage en Angleterre?

—«Non, mon enfant. S'il va rendre visite à son ami, pourquoi user ton pouvoir en vain? Et s'il partait pour quelque autre motif, il ne t'obéirait pas. Songe qu'il a vingt-deux ans et qu'il est un homme.

—«Je deviens folle, ma mère. Il y a longtemps que ce voyage était arrêté. J'ai vu les lettres d'Emmanuel. Mais quand je souffre, je ne peux plus raisonner. Je ne vois que mon chagrin, qui me bouche toute ma pensée... Ah! comme je suis malheureuse!...»

III

S'il fallait une preuve de la multiplicité foncière de notre personne, on la trouverait dans cette loi, habituel objet de l'indignation des moralistes, qui veut que la vision du chagrin des êtres les plus aimés ne puisse, à de certaines minutes, nous empêcher d'être heureux. Il semble que nos sentiments soutiennent dans notre cœur, et les uns contre les autres, une sorte de lutte pour la vie. L'intensité d'existence de l'un d'entre eux, même momentanée, ne s'obtient qu'au prix de l'exténuation de tous les autres. Il est certain qu'Hubert Liauran chérissait éperdument ses deux mères,—comme il appelait toujours les deux femmes qui l'avaient élevé. Il est certain qu'il avait deviné qu'elles tenaient ensemble, depuis bien des jours, des conversations analogues à celle de ce soir où il avait emprunté à son parrain les trois mille francs dont il avait besoin pour régler ses dettes et suffire à son voyage. Et cependant, lorsqu'il fut monté, au surlendemain de ce soir, dans le train qui l'emportait vers Boulogne, il lui fut impossible de ne pas se sentir l'âme comme noyée dans une félicité divine. Il ne se demandait pas si le comte Scilly parlerait ou non de sa démarche. Il écartait cette appréhension, comme il éloignait le souvenir des yeux de Mme Liauran à l'instant de son départ, comme il étouffait tous les scrupules que pouvait lui donner sa piété intransigeante. S'il n'avait pas menti absolument à sa mère en lui disant qu'il allait rejoindre à Londres son ami Emmanuel Deroy, il avait pourtant trompé cette mère jalouse, en lui cachant qu'à Folkestone il retrouverait Mme de Sauve. Or, Mme de Sauve n'était pas libre. Mme de Sauve était mariée, et, pour un jeune homme élevé comme l'avait été le pieux Hubert, aimer une femme mariée constituait une faute inexpiable. Hubert devait se croire et se croyait en état de péché mortel. Son catholicisme, qui n'était pas une religion de mode et d'attitude, ne lui laissait aucun doute sur ce point. Mais, religion, famille, devoir de franchise, crainte de l'avenir, tous ces fantômes de la conscience ne lui apparaissaient,—qu'à l'état de fantômes, vaines images sans puissance et qui s'évanouissaient devant l'évocation vivante de la beauté de la femme qui, depuis cinq mois, était entrée dans son cœur pour tout y renouveler, de la femme qu'il aimait et dont il se savait aimé. En répondant à son parrain qu'il n'avait pas de maîtresse, Hubert avait dit vrai, en ceci qu'il n'était pas l'amant de Mme de Sauve, au sens de possession physique et entière où notre langue prend ce terme. Elle ne lui avait jamais appartenu, et c'était la première fois qu'il allait se trouver réellement seul avec elle, dans cette solitude d'un pays étranger, rêve secret de tout être qui aime. Tandis que le train courait à toute vapeur parmi les plaines tour à tour ondulées de collines, coupées de cours d'eau, hérissées d'arbres dénudés, le jeune homme se laissait aller à égrener le rosaire de ses souvenirs. Le charme des heures passées lui était rendu plus cher par l'attente d'il ne savait quel immense bonheur. Quoique le fils de Mme Liauran eût vingt-deux ans, le genre de son éducation l'avait maintenu dans cet état de pureté si rare parmi les jeunes gens de Paris, lesquels ont pour la plupart épuisé le plaisir avant d'avoir même soupçonné l'amour. Mais ce dont cet enfant ne se rendait pas compte, c'est que, précisément, cette pureté avait agi, mieux que les roueries les plus savantes, sur l'imagination romanesque de la femme dont le profil passait et repassait devant ses regards au gré des mouvements du wagon, se détachant tour à tour sur les bois, sur les coteaux et sur les dunes. Combien d'images emporte ainsi un train qui passe et, avec elles, combien de destinées précipitées vers le bonheur ou vers le malheur, dans le lointain et l'inconnu!...

C'est au commencement du mois d'octobre de l'année précédente qu'Hubert avait vu Mme de Sauve pour la première fois. A cause de la santé de Mme Liauran, pour laquelle le moindre voyage eût été dangereux, les deux femmes ne quittaient jamais Paris; mais le jeune homme allait parfois, durant l'été ou l'automne, passer une moitié de semaine dans quelque château. Il revenait d'une de ces visites, en compagnie de son cousin George. A une station située sur cette même ligne du Nord qu'il suivait maintenant, il avait, en montant dans un wagon, rencontré la jeune femme avec son mari. Les De Sauve étaient de la connaissance de George, et c'est ainsi qu'Alexandre-Hubert avait été présenté. M. de Sauve était un homme d'environ quarante-cinq ans, très grand et fort, avec un visage déjà trop rouge, et les traces, à travers sa vigueur, d'une usure qui s'expliquait, rien qu'à écouter sa conversation, par sa manière d'entendre la vie. Exister, pour lui, c'était se prodiguer, et il réalisait ce programme dans tous les sens. Chef de cabinet d'un ministre en 1869, jeté après la guerre dans la campagne de propagande bonapartiste, député depuis lors et toujours réélu, mais député agissant et qui pratiquait ses électeurs, il s'était en même temps de plus en plus lancé dans le monde. Il avait un salon, donnait des dîners, s'occupait de sport, et trouvait encore le loisir de s'intéresser avec compétence et succès à des entreprises financières. Ajoutez à cela qu'avant son mariage il avait beaucoup fréquenté le corps de ballet, les coulisses des petits théâtres et les cabinets particuliers. Il y a ainsi des tempéraments dont la nature fait des machines à grosses dépenses, et par suite à grosses recettes. Tout, dans André de Sauve, révélait le goût de ce qui est ample et puissant, depuis la construction de son grand corps jusqu'à sa manière de se vêtir et jusqu'au geste par lequel il prenait un long et noir cigare dans son étui, pour le fumer. Hubert se souvenait très bien d'avoir éprouvé pour cet homme aux mains et aux oreilles velues, aux larges pieds, à l'encolure de dragon, la sorte de répulsion physique dont nous souffrons tous à la rencontre d'une physiologie exactement contraire à la nôtre. N'y a-t-il pas des respirations, des circulations du sang, des jeux de muscles qui nous sont hostiles, probablement grâce à cet indéfinissable instinct de la vie qui pousse deux animaux d'espèce différente à se déchirer aussitôt qu'ils s'affrontent? A vrai dire, l'antipathie du délicat Hubert pouvait s'expliquer plus simplement par une inconsciente et subite jalousie envers le mari de Mme de Sauve; car Thérèse, comme ce mari l'appelait en la tutoyant, avait aussitôt exercé sur le jeune homme une sorte d'attrait irrésistible. Il avait souvent feuilleté, durant son enfance, un portefeuille de gravures rapportées d'Italie par son grand aïeul, le soldat de Bonaparte, et, au premier regard jeté sur cette femme, il ne put s'empêcher de se souvenir des têtes dessinées par les maîtres de l'école lombarde, tant la ressemblance était frappante entre ce visage et celui des Hérodiades et des madones familières à Luini et à ses élèves. C'était le même front plein et large, les mêmes grands yeux chargés de paupières un peu lourdes, le même ovale délicieux du bas des joues terminé sur un menton presque carré, la même sinuosité des lèvres, la même suave attache des sourcils à la naissance du nez, et sur tous ces traits charmants comme une suffusion de lenteur, de grâce et de mystère. Mme de Sauve avait aussi, des femmes de cette école lombarde, le cou vigoureux, les épaules larges, tous les signes d'une race à la fois fine et forte, avec une taille mince, des mains et des pieds d'enfant. Ce qui la distinguait de ce type traditionnel, c'était la couleur de ses cheveux, qu'elle avait, non pas roux et dorés, mais très noirs, et de ses prunelles, dont le gris brouillé tirait sur le vert. La pâleur ambrée de son teint achevait, ainsi que la lenteur languissante qu'elle mettait à tous ses mouvements, de donner à sa beauté un caractère singulier. Il était impossible, devant cette créature, de ne pas penser à quelque portrait du temps passé, quoiqu'elle respirât la jeunesse, avec la pourpre de sa bouche et le fluide vivant de ses yeux, et quoiqu'elle fût habillée à la mode du jour, le buste serré dans une jaquette ajustée de nuance sombre. La jupe de sa robe taillée dans une étoffe anglaise d'une teinte grise, ses pieds chaussés de bottines à lacets, son petit col d'homme, sa cravate droite piquée d'une épingle garnie d'un même fer à cheval en diamants, ses gants de Suède et son chapeau rond ne rappelaient guère la toilette des princesses du XVIe siècle; et cependant elle offrait au regard le modèle accompli de la beauté milanaise, même sous ce costume d'une Parisienne élégante. Par quel mystère? Elle était la fille de Mme Lussac, née Bressuire, dont les parents n'avaient pas quitté la rue Saint-Honoré depuis trois générations, et d'Adolphe Lussac, le préfet de l'Empire, venu d'Auvergne à la suite de M. Rouher. La chronique des salons aurait répondu à cette question en rappelant le passage à Paris, aux environs de 1855, du beau comte Branciforte, ses yeux d'un gris verdâtre, sa pâleur mate, son assiduité auprès de Mme Lussac et sa disparition soudaine de ce milieu où, pendant des mois et des mois, il avait été toujours présent. Mais ces renseignements-là, Hubert ne devait jamais les avoir. Il appartenait, de par son éducation et de par sa nature, à la race de ceux qui acceptent les données officielles de la vie et en ignorent les causes profondes, l'animalité foncière, la tragique doublure,—race heureuse, car à elle appartient la jouissance de la fleur des choses, race vouée d'avance aux catastrophes, car, seule, la vue nette du réel permet de manier un peu le réel.

Non; ce qu'Hubert Liauran se rappelait de cette première entrevue, ce n'était pas des questions sur la singularité du charme de Mme de Sauve. Il ne s'était pas davantage interrogé sur la nuance de caractère que pouvaient indiquer les mouvements de cette femme. Au lieu d'étudier ce visage, il en avait joui, comme un enfant goûte la fraîcheur d'une atmosphère, avec une sorte de délice inconscient. L'absence complète d'ironie qui distinguait Thérèse et se reconnaissait au lent sourire, au calme regard, à la voix égale, aux gestes tranquilles, lui avait été aussitôt une douceur. Il n'avait pas senti devant elle ces angoisses de la timidité douloureuse que le coup d'œil incisif de la plupart des Parisiennes inflige aux tout jeunes gens. Durant le trajet qu'ils avaient fait ensemble, placé en face d'elle, et tandis que De Sauve et George Liauran parlaient d'une loi sur les congrégations religieuses dont la teneur remuait alors tous les partis, il avait pu causer avec Thérèse lentement, et, sans qu'il comprît pourquoi, intimement. Lui qui se taisait d'ordinaire sur lui-même, avec l'obscure idée que l'excitabilité presque folle de son être faisait de lui une exception sans analogue, il s'était ouvert à cette femme de vingt-cinq ans et qu'il connaissait depuis une demi-heure, plus que cela ne lui était jamais arrivé avec des personnes chez lesquelles il dînait tous les quinze jours. A propos d'une question de Thérèse sur ses voyages de l'été, il avait comme naturellement parlé de sa mère, de sa maladie, puis de sa grand'mère, puis de leur vie en commun. Il avait entr'ouvert pour cette étrangère le secret asile de l'hôtel de la rue Vaneau,—non pas sans remords; mais le remords était venu plus tard et moins d'un sentiment de pudeur profanée que de la crainte d'avoir déplu, et lorsqu'il était sorti du cercle de ses regards. Qu'ils étaient captivants, en effet, ces lents regards! Il émanait d'eux une inexprimable caresse; et, quand ils se posaient sur vos yeux, bien en face, c'était comme un attouchement tendre et presque une volupté physique. Après des jours, Hubert se souvenait encore de la sorte de bien-être enivrant qu'il avait éprouvé dès cette première causerie, rien qu'à se sentir regardé ainsi; et ce bien-être n'avait fait que grandir aux entrevues suivantes, jusqu'à devenir presque aussitôt un vrai besoin pour lui, comme de respirer et comme de dormir. Elle lui avait dit, en descendant du wagon, qu'elle était chez elle chaque jeudi, et il avait bientôt appris le chemin de l'appartement du boulevard Haussmann, où elle habitait. Dans quel recoin de son cœur avait-il trouvé l'énergie de faire cette visite qui tombait le surlendemain de leur rencontre? Presque aussitôt, il avait été prié à dîner. Il se rappelait si vivement l'enfantin plaisir qu'il avait eu à lire et à relire l'insignifiant billet d'invitation, à en respirer le parfum léger, à suivre le détail des lettres de son nom écrites par la main de Thérèse. C'était une écriture à laquelle l'abondance des petits traits inutiles donnait un aspect particulier, léger et fantasque, où un graphologue aurait voulu lire le signe d'une nature romanesque. Mais, en même temps, la large façon dont les lignes étaient jetées et la fermeté des pleins, où la plume appuyait un peu grassement, indiquaient une façon de vivre volontiers pratique et presque matérielle. Hubert ne raisonna pas tant; mais dès ce premier billet, chaque lettre de cette écriture devint pour lui une personne qu'il aurait reconnue entre des milliers d'autres. Avec quelle félicité il s'était habillé pour se rendre à ce dîner, en se disant qu'il allait voir Mme de Sauve pendant de longues heures,—des heures qui, comptées par avance, lui paraissaient infinies! Il avait eu un étonnement un peu fâché lorsque sa mère, au moment où il prenait congé d'elle, avait émis une observation critique sur les habitudes de familiarité du monde d'aujourd'hui; puis, séparé de ces événements par des mois, il retrouvait, grâce à l'imagination spéciale dont il était doué, comme toutes les créatures très sensibles, l'exacte nuance de l'émotion que lui avait causée et ce dîner, et la soirée, l'attitude des convives et celle de Thérèse. C'est le plus ou moins de puissance que nous avons de nous figurer à nouveau les peines et les plaisirs passés, qui fait de nous des êtres capables de froid calcul, ou des esclaves de notre vie sentimentale. Hélas! toutes les facultés d'Hubert conspiraient pour river autour de son cœur la chaîne meurtrissante des trop chers souvenirs!

Thérèse avait, ce premier soir, une robe de dentelle noire avec des nœuds roses, et nul autre bijou qu'un lourd bracelet d'or massif à l'un de ses poignets. Elle était à demi décolletée, trop peu pour que le jeune homme, dont la pudeur était, sur ce point, d'une susceptibilité virginale, en fût choqué. Il y avait dans le salon, lorsqu'il y entra, quelques personnes, dont pas une, à l'exception de George Liauran, ne lui était connue. C'étaient, pour la plupart, des hommes, célèbres à des titres divers dans la société plus particulièrement nommée parisienne par les journaux qui se piquent de suivre la mode. La première sensation d'Hubert avait été un léger froissement, par ce seul fait que quelques-uns de ces hommes offraient à l'observateur malveillant plusieurs des petites hérésies de toilette familières aux plus méticuleux s'ils sont allés trop tard dans le monde. C'est un habit d'une coupe ancienne, un col de chemise mal taillé, plus mal blanchi, une cravate d'un blanc qui tourne au bleu, et nouée d'une main maladroite. Ces misères devaient apparaître comme les signes d'un rien de bohême,—le mot sous lequel les gens corrects confondent toutes les irrégularités sociales,—au regard d'un jeune homme habitué à vivre sous la surveillance continue de deux femmes d'une rare éducation, qui avaient voulu faire de lui quelque chose d'irréprochable. Mais ces menus signes d'une tenue insuffisante avaient rendu plus gracieuse encore à ses yeux la distinction accomplie de Thérèse, de même que la liberté parfois cynique des discours débités à table avait donné pour lui une signification charmante au silence de la maîtresse de la maison. Mme Liauran ne s'était pas trompée en affirmant qu'il se tenait chez les De Sauve des propos tout à fait hardis. Le soir où Hubert dînait là pour la première fois, il fut question, dans la demi-heure du début, d'un procès en adultère, et un grand avocat donna quelques détails inédits du dossier;—des mœurs abominables d'un homme politique, arrêté aux Champs-Elysées;—des deux maîtresses d'un autre politicien et de leur rivalité; mais tout cela raconté comme on raconte seulement à Paris, avec ces demi-mots qui permettent de tout dire. Beaucoup d'allusions échappaient à Hubert; aussi était-il moins choqué de pareils récits qu'il ne l'était d'autres discours portant sur les idées, tels que ce paradoxe lancé par un des plus fameux romanciers de ce temps: «Hé! le divorce! le divorce!—disait cet homme, dont la renommée de hardi réaliste avait franchi même le seuil de l'hôtel de la rue Vaneau,—il a du bon; mais c'est une solution beaucoup trop simple pour un problème très compliqué... Ici, comme ailleurs, le catholicisme a faussé toutes nos idées... Le propre des sociétés avancées est de produire beaucoup d'hommes d'espèces très différentes, et le problème consiste à fabriquer un aussi grand nombre de morales qu'il y a de ces espèces... Je voudrais, moi, que la loi reconnût des mariages de cinq, de dix, de vingt catégories, suivant le degré de délicatesse des conjoints... Nous aurions ainsi des unions pour la vie, destinées aux personnes d'un scrupule aristocratique... Pour les personnes d'une conscience moins raffinée, nous établirions des contrats avec facilité pour un, pour deux, pour trois divorces. Pour des personnes encore inférieures, nous aurions les liaisons temporaires de cinq ans, de trois ans, d'un an.

—«On se marierait comme on fait un bail, dit un mauvais plaisant.

—«Pourquoi pas? continua l'autre; le siècle se vante d'être révolutionnaire, et il n'a jamais osé ce que le plus petit législateur de l'antiquité entreprenait sans hésitation: toucher aux mœurs.

—«Je vous vois venir, répliqua André de Sauve; vous voudriez assimiler les mariages aux enterrements: première, seconde, troisième classe...»

Aucun des convives, que cette tirade et la réponse divertissaient parmi l'éclat des cristaux, les parures des femmes, les pyramides des fruits et les touffes de fleurs, ne se doutait de l'indignation qu'une pareille causerie soulevait chez Hubert. Qui donc aurait pris garde à ce tout jeune homme, silencieux et modeste, à l'un des bouts de la table? Il se sentait, lui, cependant, froissé jusqu'à l'âme dans les convictions intimes de son enfance et de sa jeunesse, et il jetait à la dérobée le regard sur Thérèse. Elle ne prononça pas cinquante paroles durant ce dîner. Elle semblait être partie, en idée, bien loin de cette conversation qu'elle était censée gouverner; et, comme si on eût été habitué à ces absences, personne n'essayait d'interrompre sa rêverie. Elle avait ainsi des heures entières où elle s'absorbait en elle-même. La pâleur de son visage devenait plus chaude; l'éclat de ses yeux se retournait en dedans, pour ainsi dire; ses dents apparaissaient, toutes minces et serrées, à travers ses lèvres qui s'entr'ouvraient. A quoi pensait-elle, en ces minutes, et par quelle secrète magie ces mêmes minutes étaient-elles celles où elle agissait le plus fortement sur l'imagination de ceux qui subissaient son charme? Un physiologiste aurait sans doute attribué ces soudaines torpeurs à des passages d'émotion nerveuse. N'y avait-il pas là le signe d'un égarement de sensualité contre lequel la pauvre créature luttait de toutes ses forces? Hubert Liauran n'avait vu dans le silence de ce soir que la désapprobation d'une femme délicate contre les discours des amis de son mari, et ç'avait été pour lui une suprême douceur de se rapprocher d'elle et de lui parler au sortir de ce dîner où ses plus chères croyances avaient été blessées. Il s'était assis sous le regard de ses yeux, redevenus limpides, et dans un des coins du salon,—une pièce toute meublée à la moderne, et dont l'opulence de petit musée, les peluches, les étoffes anciennes, les bibelots japonais contrastaient aussi absolument avec les appartements sévères de la rue Vaneau, que l'existence de Mme Castel et de Mme Liauran pouvait contraster avec celle de Mme de Sauve. Au lieu de reconnaître cette évidente différence et de partir de là pour étudier la nouveauté du monde où il se trouvait, Hubert s'abandonnait à un sentiment trop naturel à ceux dont l'enfance a grandi dans un atmosphère de féminine gâterie. Habitué par les deux nobles créatures qui avaient veillé sur sa jeunesse à toujours associer l'idée de la femme à quelque chose d'inexprimablement délicat et pur, il était immanquable que l'éveil de l'amour s'accomplît chez lui dans une sorte de religieuse et de respectueuse émotion. Il devait étendre sur la personne qu'il chérirait, quelle qu'elle fût, toute la dévotion conçue par lui pour les saintes dont il était le fils. En proie à cette étrange confusion d'idées, il avait, dès ce premier soir, et rentré chez lui, parlé de Thérèse à sa mère et à sa grand'mère qui l'attendaient, dans des termes qui avaient dû nécessairement éveiller la défiance des deux femmes. Il le comprenait aujourd'hui. Mais quel est le jeune homme qui a pu commencer d'aimer sans être précipité, par la douce ivresse des débuts d'une passion, à des confidences irréparables, et trop souvent meurtrières à l'avenir même de son sentiment?

De quelle manière et par quelles étapes ce sentiment avait-il pénétré en lui? Cela, il n'aurait pas su le dire. Lorsqu'une fois on aime, ne semble-t-il pas qu'on ait aimé toujours? Des scènes s'évoquaient cependant, et rappelaient à Hubert l'insensible accoutumance qui l'avait conduit à voir Thérèse plusieurs fois par semaine. Mais n'avait-il pas été présenté peu à peu chez elle à toutes ses amies, et, aussitôt ses cartes déposées, ne s'était-il pas trouvé prié de toutes parts dans ce monde qu'il connaissait à peine et qui se composait, pour une partie, de hauts fonctionnaires du régime tombé; pour une autre partie, de grands industriels et de financiers politiciens; pour un tiers enfin, d'artistes célèbres et de riches étrangers? Cela faisait une libre société de luxe, de plaisir et de mouvement, dont le ton devait beaucoup déplaire au jeune homme, car il n'en pouvait comprendre les qualités d'élégance et de finesse, et il en sentait bien le terrible défaut, le manque de silence, de vie morale et de longues habitudes. Ah! il s'agissait bien pour lui d'observations de ce genre, préoccupé qu'il était uniquement de savoir où il apercevrait Mme de Sauve et ses yeux. D'innombrables heures se représentaient à lui où il l'avait rencontrée,—tantôt chez elle, assise au coin de son feu vers la tombée de l'après-midi et abîmée dans une de ses taciturnes rêveries,—tantôt en visite, habillée d'une toilette de ville et souriant, avec sa bouche d'Hérodiade, à des conversations de robes ou de chapeaux,—tantôt, sur le devant d'une loge de théâtre, et causant à mi-voix durant un entr'acte,—tantôt dans le tumulte de la rue, emportée par son cheval bai-cerise et inclinant sa tête à la portière par un geste gracieux. Le souvenir de cette voiture déterminait chez Hubert une nouvelle association d'idées, et il revoyait l'instant où il avait, pour la première fois, avoué le secret de ses sentiments. Mme de Sauve et lui s'étaient, ce jour-là, rencontrés vers les cinq heures dans un salon de l'avenue du bois de Boulogne, et comme la pluie commençait à s'abattre, intarissable, la jeune femme avait proposé à Hubert, venu à pied, de le prendre dans sa voiture, ayant, disait-elle, une visite à faire près de la rue Vaneau qui lui permettrait de le déposer sur le chemin, à sa porte. Il avait pris place, en effet, auprès d'elle, dans l'étroit coupé doublé de cuir vert où traînait un peu de cette atmosphère subtile qui fait de la voiture d'une femme élégante une sorte de petit boudoir roulant, avec tous les menus objets d'une jolie installation. La boule d'eau chaude tiédissait sous les pieds; sur le devant, la glace posée dans sa gaine attendait un regard; le carnet placé dans la coupe avec son crayon et ses cartes de visite parlait de corvées mondaines; la pendule accrochée à droite marquait la rapidité de la fuite de ces minutes douces; un livre entr'ouvert et glissé à la place où l'on met d'ordinaire les emplettes portatives, révélait que Thérèse avait pris chez le libraire le roman à la mode. Au dehors, c'était, dans les rues où les lumières commençaient de s'allumer, le déchaînement d'un glacial orage d'hiver. Thérèse, enveloppée d'un long manteau qui dessinait sa taille, se taisait. Au triple reflet des lanternes de la voiture, du gaz de la rue et du jour mourant, elle était si divinement pâle et belle, qu'à bout d'émotion Hubert lui prit la main. Elle ne la retira pas; elle le regardait avec des yeux immobiles, et comme noyés de larmes qu'elle n'eût pas osé répandre. Il lui dit, sans même entendre le son de ses propres paroles, tant ce regard le grisait: «Ah! comme je vous aime!...» Elle pâlit davantage encore, et lui mit sur la bouche sa main gantée, pour le faire taire. Il se mit à baiser cette main follement, en cherchant la place où l'échancrure du gant permettait de sentir la chaleur vivante du poignet. Elle répondit à cette caresse par ce mot que toutes les femmes prononcent dans des minutes pareilles,—mot si simple, mais dans lequel tant d'inflexions se glissent, depuis la plus mortelle indifférence jusqu'à la tendresse la plus émue: «Vous êtes un enfant...» Il l'interrogea: «M'aimez-vous un peu?...» Et alors, comme elle le regardait avec ces mêmes yeux par lesquels un rayon de félicité s'échappait, il put l'entendre qui, d'une voix étouffée, murmurait: «Beaucoup.»

Pour la plupart des jeunes gens de Paris, une telle scène aurait été le prélude d'un effort vers la complète possession d'une femme aussi évidemment éprise,—effort qui eût peut-être échoué, car une femme du monde qui veut se défendre trouve bien des moyens de ne pas se donner, même après des aveux de ce genre, ou des marques plus compromettantes d'attachement,—pour peu qu'elle soit coquette. Mais la coquetterie n'était pas plus le cas de Mme de Sauve que l'audace physique n'était le cas de l'enfant de vingt-deux ans dont elle était aimée. Ces deux êtres ne se voyaient-ils point placés par le hasard dans une situation de la plus étrange délicatesse? Il était, lui, incapable d'entreprendre davantage, à cause de son entière pureté. Quant à elle, comment n'aurait-elle pas compris que s'offrir à lui, c'était risquer d'être aimée moins? De telles difficultés sont moins rares que la fatuité des hommes ne l'avoue, dans les conditions faites aux sentiments par les mœurs modernes. Entre deux personnes qui s'aiment, dans l'état présent des mœurs, toute action devient en même temps un signe; et comment une femme qui sait cela n'hésiterait-elle pas à compromettre pour jamais son bonheur en voulant l'étreindre trop vite? Thérèse obéissait-elle à cette raison de prudence, ou bien trouvait-elle dans les respects brûlants de son ami un plaisir de cœur d'une nouveauté délicieuse? Chez tous les hommes qu'elle avait rencontrés avant celui-ci, l'amour n'était qu'une forme déguisée du désir, et le désir lui-même une forme enivrée de l'amour-propre. Toujours est-il que, durant les mois qui suivirent ce premier aveu, elle accorda au jeune homme tous les rendez-vous qu'il lui demanda, et que tous ces rendez-vous demeurèrent aussi essentiellement innocents qu'ils étaient clandestins. Tandis que le train de Boulogne emportait Hubert vers la plus désirée de ces rencontres, il se ressouvenait des anciennes, de ces passionnantes et dangereuses promenades, hasardées presque toutes à travers le Paris matinal. Ils avaient ainsi aventuré leur naïve et coupable idylle dans tous les endroits où il semblait invraisemblable qu'une personne de leur monde pût les rencontrer. Combien de fois avaient-ils visité, par exemple, les tours de Notre-Dame, où Thérèse aimait à promener sa grâce jeune parmi les vieux monstres de pierre sculptés sur les balustrades? A travers les minces fenêtres en ogive de la montée, ils regardaient tour à tour l'horizon du fleuve encaissé entre ses quais et de la rue encaissée entre ses maisons. Il y avait dans une des bâtisses tapies à l'ombre de la cathédrale, du côté de la rue Chanoinesse, un petit appartement au cinquième étage, prolongé par une terrasse, derrière les vitres duquel ils imaginaient un roman pareil au leur, parce qu'ils y avaient vu deux fois une jeune femme et un jeune homme qui déjeunaient, assis à une même table ronde et la fenêtre entr'ouverte. Quelquefois les rafales du vent de décembre grondaient autour de la basilique, des tourmentes de neige fondue battaient les murs. Thérèse n'en était pas moins exacte au rendez-vous, descendant de son fiacre devant le grand portail, traversant l'église pour sortir sur le côté, puis retrouver Hubert dans le sombre péristyle qui précède les tours. Ses fines dents brillaient dans son joli sourire, sa taille mince paraissait plus élégante encore dans ce décor de l'ancienne cité. Sa grâce heureuse semblait agir même sur la vieille gardienne qui distribue les cartes du fond de sa loge et parmi ses chats, car elle lui envoyait un sourire de reconnaissance. C'est dans l'escalier de ces antiques tours qu'Hubert s'était hasardé à mettre pour la première fois un baiser sur ce pâle visage, pour lui divin. Thérèse gravissait devant lui, ce matin-là, les marches creusées qui tournent autour du pilier de pierre. Elle s'arrêta une minute pour respirer; il la soutint dans ses bras, et comme elle se renversait doucement en appuyant la tête sur son épaule, leurs lèvres se rencontrèrent. L'émotion fut si forte qu'il pensa mourir. Ce premier baiser avait été suivi d'un autre, puis de dix, puis d'autres encore, si nombreux qu'ils n'en savaient plus le nombre. Oh! les longs, les angoissants, les profonds baisers, et dont elle disait tendrement, comme pour se justifier dans la pensée de son doux complice: «J'aime les baisers comme une petite fille!...» De ces adorables baisers, ils avaient ainsi peuplé follement tous les asiles où leur imprudent amour s'était abrité. Hubert se souvenait d'avoir embrassé Thérèse, assis tous les deux sur une pierre de tombeau, dans une allée déserte d'un des cimetières de Paris, tandis que le jardin des morts étendait autour d'eux, par une matinée bleue et tiède, son funèbre paysage d'arbres toujours verts et de sépulcres. Il l'avait embrassée encore sur un des bancs de ce parc lointain de Montsouris, un des plus inconnus de la ville, parc tout nouvellement planté qu'un chemin de fer traverse, que domine un pavillon d'architecture chinoise et autour duquel s'étend l'horizon d'usines du lamentable quartier de la Glacière. D'autres fois, ils s'étaient promenés, indéfiniment, en voiture, le long du morne talus des fortifications, et, lorsque l'heure arrivait de rentrer, c'était toujours Thérèse qui partait la première. Il la voyait, caché lui-même dans le fiacre arrêté, qui, de son pied svelte, franchissait les ruisseaux. Elle marchait sur le trottoir sans qu'une tache de boue déshonorât sa robe et se retournait comme involontairement pour l'envelopper d'un dernier regard. C'est dans ces occasions-là qu'il sentait trop bien quels dangers il faisait courir à cette femme; mais, quand il lui parlait de ses craintes, elle répondait en secouant sa tête d'une expression si aisément tragique: «Je n'ai pas d'enfants... Quel mal peut-on me faire, sinon de te prendre à moi?» Ils en étaient venus, bien qu'ils continuassent de n'être point l'un à l'autre entièrement, aux familiarités de langage dont s'accompagne la passion partagée. Ils s'écrivaient presque tous les matins des billets dont un seul aurait suffi pour établir que Thérèse était la maîtresse d'Hubert, et cependant elle ne l'était point. Mais, à quelque détail que s'arrêtât le souvenir du jeune homme, il trouvait toujours qu'elle ne lui avait disputé aucune des marques de tendresse qu'il lui avait demandées. Seulement il n'osait rien concevoir au delà de lui prendre les mains, la taille, le visage, et de s'appuyer, comme un enfant, sur son cœur. Elle avait avec lui cet abandon de l'âme, si entier, si confiant, si indulgent, le seul signe du véritable amour que la plus habile coquetterie ne puisse imiter. Et, par contraste à cette tendresse, pour en mieux encore aviver la douceur, à chacune des scènes de cette idylle avait correspondu quelque douloureuse explication du jeune homme avec sa mère, ou quelque cruelle angoisse à retrouver Mme de Sauve, le soir, auprès de son mari. Ce dernier ne faisait réellement aucune attention à Hubert, mais le fils de Mme Liauran n'était pas encore habitué aux déshonorants mensonges des cordiales poignées de main offertes à l'homme que l'on trompe... Qu'importaient ces misères cependant, puisqu'ils allaient, lui la retrouver, elle l'attendre, dans la petite ville anglaise où ils devaient passer ensemble deux jours? Était-ce d'Hubert, était-ce de Thérèse que venait cette idée? Le jeune homme n'eût pas su le dire. André de Sauve se trouvait en Algérie pour une enquête parlementaire. Thérèse avait une amie de couvent et qui habitait la province, assez sûre pour qu'elle pût se donner comme étant allée chez elle. Elle prétendait, d'autre part, que la position sur le chemin de Paris à Londres fait de Folkestone, en hiver, le plus sûr abri, parce que les voyageurs français traversent cette ville sans jamais s'y arrêter. A la seule idée de la revoir, le cœur d'Hubert se fondait dans sa poitrine, et il se sentait, avec un frémissement impossible à définir, sur le point de rouler dans un gouffre de mystère, d'enivrant oubli et de félicité.

IV

Le paquebot approchait de la jetée de Folkestone. La mer toute verte, à peine striée d'écume d'argent, soulevait la coque svelte. Les deux cheminées blanches lançaient une fumée qui s'incurvait en arrière sous la pression de l'air déchiré par la course. Les deux énormes roues, toutes rouges, battaient les lames; et, derrière le bateau, se creusait un mouvant sillage, sorte de chemin glauque et frangé de mousse. C'était par un jour d'un bleu tiède et voilé, comme il en fait parfois sur la côte anglaise par les fins d'hiver,—jour de tendresse et qui s'associait divinement aux pensées du jeune homme. Il s'était accoudé sur le bastingage de l'avant, et il n'en avait pas bougé depuis le commencement de la traversée, laquelle avait été d'une rare douceur. Il voyait maintenant les moindres détails de l'approche du port: la ligne crayeuse de la côte à droite, avec son revêtement de maigre gazon, à gauche la jetée soutenue par ses pilotis, et par delà cette jetée, plus à gauche encore, la petite ville qui échelonne ses maisons depuis la base de la falaise jusqu'à sa crête. Il les examinait une par une, ces maisons qui se détachaient avec une netteté de plus en plus précise. Laquelle d'entre toutes pouvait bien être l'asile où son bonheur l'attendait sous les traits aimés de Thérèse de Sauve; laquelle ce Star hotel que son amie avait choisi dans le guide, à cause de ce nom de Star qui veut dire étoile? «Je suis superstitieuse, avait-elle dit enfantinement, et puis, n'es-tu pas ma chère étoile?...» Elle avait ainsi de ces caresses soudaines de langage auxquelles Hubert songeait ensuite indéfiniment. Il savait bien qu'elle ne serait pas sur le quai à l'attendre, et il la cherchait des yeux malgré lui. Mais elle avait multiplié les précautions, jusqu'à être arrivée, elle, la veille, par Calais et Douvres. Le paquebot approche toujours. On distingue le visage de quelques habitants de la ville, dont l'unique distraction consiste à venir au bout de cette jetée afin d'assister à l'arrivée du bateau de marée. Encore quelques minutes, et Hubert sera auprès de Thérèse. Ah! si elle allait manquer au rendez-vous? Si elle avait été malade ou bien surprise? Si elle était morte en route?... Toute la légion des folles hypothèses défile devant la pensée de l'amant inquiet. Le bateau est dans le port, les passagers débarquent et se précipitent vers les wagons. Hubert est presque le seul à s'arrêter dans la petite ville. Il laisse sa malle partir pour Londres, et il prend place avec sa valise dans une des voitures qui stationnent devant la gare. Il a bien eu comme un passage de mélancolie, en parlant au cocher, et en constatant, quoiqu'il en soit à son premier voyage en Angleterre, combien son anglais est correct et intelligible. Il se rappelle son enfance, sa gouvernante venue du Yorkshire, le soin que sa mère avait de le faire causer tous les jours. Si elle le voyait pourtant, cette pauvre mère?... Puis, ce souvenir s'efface, à mesure que la légère calèche, enlevée au trot d'un petit cheval, gravit allégrement la rampe rude par laquelle on va jusqu'à la ville haute. L'admirable paysage de mer se développe à la gauche du jeune homme, gouffre démesuré d'un vert pâle, confondu à sa ligne extrême avec un gouffre bleu, et tout semé de barques, de goëlettes, de bateaux à vapeur. Sur la hauteur, le chemin tourne. La voiture abandonne la falaise, entre dans une rue, puis dans une seconde, puis dans une troisième, toutes bordées de maisons basses dont les fenêtres en saillie laissent apercevoir derrière leurs vitres des rangées de géraniums rouges et de fougères. A un détour, Hubert aperçoit la porte d'un vaste bâtiment gothique et une plaque noire, dont la seule inscription en lettres dorées lui fait sauter le cœur. Il se trouve devant le Star hotel. Le temps de demander au bureau si Mme Sylvie est arrivée,—c'est le nom que Thérèse a voulu prendre à cause des initiales gravées sur tous ses objets de toilette, et elle a dû être inscrite sur le livre comme artiste dramatique;—le temps encore de monter deux étages, de suivre un long corridor; le domestique ouvre la porte d'un petit appartement, et, assise à une table, dans un salon, avec son visage dont la pâleur est augmentée par l'émotion profonde, la taille prise dans un vêtement en étoffe de soie rouge dont les plis gracieux dessinent son buste sans s'y ajuster, c'est Thérèse. Le feu de charbon rougeoie dans la cheminée, dont les parois intérieures sont garnies de faïence coloriée. Une fenêtre en rotonde, du genre de celles que les Anglais appellent bow-windows, termine la pièce, à laquelle l'ameublement ordinaire de ces sortes de salles dans la Grande-Bretagne donne un aspect de paisible intimité. «Ah! c'est bien toi,» fait le jeune homme en s'approchant de Thérèse qui lui sourit, et il met la main sur la poitrine de son amie comme pour se convaincre de son existence. Cette douce pression lui fit sentir les battements affolés, sous la mince étoffe, de ce cœur de femme heureuse: «Oui! c'est bien moi,» répondit-elle avec plus de langueur que d'habitude. Il s'assit auprès d'elle et leurs bouches se cherchèrent. Ce fut un de ces baisers d'une suprême douceur, où deux amants qui se retrouvent après une absence s'efforcent de mettre avec la tendresse de l'heure présente, toutes les tendresses inexprimées des heures perdues. Un léger coup frappé à la porte les sépara.

—«C'est pour tes bagages, dit Thérèse en repoussant son ami d'un geste de regret; et avec un fin sourire: veux-tu voir ta chambre? Je suis ici depuis hier soir; j'espère que tout te plaira. J'ai tant pensé à toi en faisant préparer le petit appartement...»

Elle l'entraîna par la main dans une pièce contiguë au salon, dont la fenêtre donnait sur le jardin de l'hôtel. Le feu était allumé dans la cheminée. Des fleurs égayaient les vases posés sur l'encoignure et aussi la table, sur laquelle Thérèse avait déployé, pour lui donner un air plus à eux, une étoffe japonaise apportée par elle. Elle y avait placé trois cadres avec les portraits d'elle que le jeune homme préférait. Il se retourna pour la remercier, et il rencontra un de ces regards qui font défaillir tout le cœur, par lesquels une femme attendrie semble remercier celui qu'elle aime du plaisir qu'il a bien voulu recevoir d'elle. Mais la présence du domestique, en train de déposer et d'ouvrir la valise, l'empêcha de répondre à ce regard par un baiser.

—«Tu dois être lassé, fit-elle; tandis que tu achèves de t'installer, je vais dire qu'on prépare le thé dans le salon. Si tu savais comme il m'est doux de te servir!...

—«Va» dit-il, sans pouvoir trouver une phrase à répondre, tant l'émotion heureuse lui envahissait toute l'âme. «Mais comme je l'aime!» ajouta-t-il tout bas, et pour lui seul, tandis qu'il la regardait disparaître par la porte, avec cette taille et cette démarche de très jeune fille que lui avait laissée son mariage sans enfants; et il fut obligé de s'asseoir pour ne pas s'évanouir devant l'évidence de son bonheur. La créature humaine est si naturellement organisée pour l'infortune, qu'il y a dans la réalisation complète du désir un je ne sais quoi d'affolant, comme la soudaine entrée dans le miracle et dans le songe, et, à un certain degré d'intensité, il semble que la joie ne soit pas vraie. Et puis, l'étrangeté de la situation ne devait-elle pas agir comme une sorte d'opium sur le cerveau de cet enfant, qui ne pouvait pas comprendre que son amie avait saisi cette circonstance pour sauver justement par cette étrangeté les difficiles préliminaires d'un plus complet abandon de sa personne?

Oui, cette joie était-elle vraie?... Hubert se le demandait, un quart d'heure plus tard, assis auprès de Mme de Sauve devant la table carrée du petit salon sur laquelle était disposé tout l'appareil nécessaire pour le goûter: la théière d'argent, l'aiguière d'eau chaude, les fines tasses. N'avait-elle pas encore emporté ces deux tasses de Paris avec elle, afin, sans doute, de les garder toujours? Elle le servait, comme elle avait dit, de ses jolies mains d'où elle avait retiré son anneau d'alliance, afin d'éloigner de la pensée du jeune homme toute occasion de se rappeler qu'elle n'était pas libre. Durant ces heures de l'après-midi, le silence de la petite ville se faisait comme palpable autour d'eux, et la sensation de la solitude partagée s'approfondissait dans leurs cœurs, si intense qu'ils ne se parlaient pas, comme s'ils eussent craint que leurs paroles ne les réveillassent de la sorte de sommeil enivré qui gagnait leurs âmes. Hubert appuyait sa tête sur sa main et regardait Thérèse. Il la sentait si parfaitement à lui dans cette minute, si voisine de son être le plus secret, qu'il ne ressentait même plus le besoin de ses caresses. Ce fut elle qui, la première, rompit ce silence dont elle eut subitement peur. Elle se leva de sa chaise et vint s'asseoir à terre, aux pieds du jeune homme, la tête sur ses genoux; et, comme il continuait à ne pas bouger, elle eut une inquiétude dans ses yeux; puis, docilement, avec ce son de voix vaincu auquel nul amant n'a jamais résisté: «Si tu savais, dit-elle comme je tremble de te déplaire? J'ai pleuré, hier au soir, toute seule, au coin de ce feu, dans cette chambre où je t'attendais, en songeant que tu m'aimerais sans doute moins après être venu ici. Ah! tu m'en voudras de t'aimer trop, et d'avoir osé ce que j'ai osé pour toi!...» L'angoisse à laquelle la charmante femme se trouvait en proie était si forte, qu'Hubert vit ses traits s'altérer un peu, tandis qu'elle prononçait cette phrase. Tout le drame qui s'était joué en elle depuis le commencement de cette liaison se formulait pour la première fois. Surtout à cette minute, le voyant si jeune, si pur, si dépourvu de brutalité, si selon son rêve, elle éprouvait un insensé besoin de lui prodiguer des marques de sa tendresse et elle tremblait plus que jamais de l'effaroucher, et peut-être, car il y a de ces replis étranges dans les consciences féminines, de le corrompre. Elle continuait, se livrant au plaisir de penser tout haut sur ces choses pour la première fois: «Nous autres femmes, nous ne savons rien qu'aimer, lorsque nous aimons. Du jour où je t'ai rencontré, en revenant de la campagne, je t'ai appartenu. Je t'aurais suivi où tu m'aurais demandé de te suivre. Rien n'a plus existé pour moi, rien, si ce n'est toi: non, ajouta-t-elle avec un regard fixe, ni bien, ni mal, ni devoirs, ni souvenirs. Mais peux-tu comprendre cela, toi qui penses, comme tous les hommes, que c'est un crime d'aimer quand on n'est pas libre?

—«Je ne sais plus rien, répondit Hubert en se penchant vers elle pour la relever, sinon que tu es pour moi la plus noble des femmes et la plus chère.

—«Non! laisse-moi rester à tes pieds, comme ta petite esclave, reprit-elle avec une expression d'extase; mais est-ce vraiment vrai? Ah! Jure-moi que jamais tu ne te diras de mal de cette heure.

—«Je te le jure» dit le jeune homme, que l'émotion de son amie gagnait sans qu'il pût bien se l'expliquer. Cette simple parole la fit se redresser; légère comme une jeune fille, elle se releva, et, penchée sur Hubert, elle commença de lui couvrir le visage de baisers passionnés, puis, fronçant le sourcil et comme par un effort sur elle-même, elle le quitta, passa ses mains sur ses yeux, et, d'une voix encore mal assurée, mais plus calme: «Je suis folle, dit-elle, il faut sortir. Je vais mettre mon chapeau et nous allons faire une promenade. Will you be so kind as to ask for a carriage, will you?» ajouta-t-elle en anglais. Quand elle parlait cette langue, sa prononciation devenait quelque chose de tout à fait gracieux et de presque enfantin; et elle sortit du salon par une porte opposée à celle de la chambre d'Hubert, en lui envoyant un petit salut de la main, coquettement.

Ce même mélange de caressante inquiétude, de soudaine exaltation, et d'enfantillage tendre, continua de sa part durant toute cette promenade qui se composa, pour l'un et pour l'autre, d'une suite d'émotions suprêmes. Par un hasard comme il ne s'en produit pas deux au cours d'une vie humaine, ils se trouvaient placés exactement dans les circonstances qui devaient porter leurs âmes au plus haut degré possible d'amour. Le monde social, avec ses devoirs meurtriers, se trouvait écarté. Il existait aussi peu pour leur pensée que le cocher qui, juché haut par derrière et invisible, conduisait le léger cab où ils se trouvaient en tête à tête, le long de la route de Folkestone à Sandgate et à Hythe. Le monde de l'espérance s'ouvrait devant eux, en revanche, comme un jardin paré des plus belles fleurs. Ils se voyaient récompensés, lui de son innocence, elle de la réserve que sa raison lui avait imposée, par une impression aussi délicieuse que rare: ils jouissaient de l'intimité de cœur qui ne s'obtient d'ordinaire qu'après une longue possession, et ils en jouissaient dans toute la fraîcheur du désir timide. Mais ce désir timide avait pour arrière-fonds chez tous les deux une enivrante certitude, perspicace chez Thérèse, obscure encore chez Hubert, et c'était dans un vaste et noble paysage qu'ils promenaient ces sensations rares. Ils suivaient donc cette route, de Folkestone à Hythe, mince ruban qui court au long de la mer. La verte falaise est sans rochers, mais sa hauteur suffit pour donner à la route qu'elle surplombe cette physionomie d'asile abrité, reposant attrait des vallées au pied des montagnes. La plage de galets était recouverte par la marée haute. Elle remuait, cette large mer, sans qu'un oiseau volât au-dessus d'elle. Son immensité verdâtre se fonçait jusqu'au violet à mesure que le jour tombant assombrissait l'azur froid du ciel. La voiture allait vite sur ses deux roues, traînée par un cheval fortement râblé, que son mors trop gros forçait par instants à relever sa tête en tordant sa bouche. Thérèse et Hubert, serrés l'un contre l'autre dans la sorte de petite guérite roulante ouverte à moitié, se tenaient la main sous le plaid de voyage qui les enveloppait. Ils laissaient leur passion se dilater comme cet océan, frémir en eux avec la plénitude de ces houles, s'ensauvager comme cette côte stérile. Depuis que la jeune femme avait demandé à son ami ce singulier serment, elle semblait un peu plus calme, malgré des passages de soudaine rêverie qui se résolvaient en effusions muettes. Lui, de son côté, ne l'avait jamais si absolument aimée. Il lui fallait sans cesse la prendre contre lui, la serrer dans ses bras. Un infini besoin de se rapprocher d'elle encore davantage montait à sa tête et le grisait; et, cependant, il appréhendait l'arrivée du soir avec cette mortelle angoisse de ceux pour qui l'univers féminin est un mystère. Malgré les preuves de passion que lui donnait Thérèse, il se sentait devant elle en proie à une défaillance de sa volonté, insurmontable, qui serait devenue de la douleur s'il n'avait pas eu en même temps une immense confiance dans l'âme de cette femme. Cette impression de l'abîme inconnu dans lequel allait se plonger leur amour et qui l'eût épouvanté d'une terreur presque animale, se faisait plus tranquille parce qu'il descendait dans cet abîme avec elle. Véritablement elle avait une intelligence adorable des troubles qui devaient traverser celui qu'elle aimait. N'était-ce pas pour ménager ses nerfs trop vibrants qu'elle l'avait entraîné à cette promenade, durant laquelle le grandiose spectacle, le vent du large et les marches à pied à de certaines minutes, maintenaient, et lui et elle, au-dessus des troubles inévitables du trop ardent désir? Ils allèrent ainsi, jusqu'à l'heure tragique où les astres éclatent dans le ciel nocturne, tantôt cheminant sur les galets, tantôt remontant dans la petite voiture, prenant et reprenant sans cesse les mêmes sentiers, sans pouvoir se décider à retourner, comme s'ils eussent compris qu'ils retrouveraient d'autres instants de bonheur, mais d'un bonheur comme celui-là, jamais! L'obscure intuition de l'âme universelle, dont les visibles formes et les invisibles sentiments sont le commun effet, leur révélait, sans qu'ils s'en rendissent compte, une mystérieuse analogie et comme une correspondance divine entre la face particulière de ce coin de nature et l'essence indéfinie de leur tendresse. Elle lui disait: «Être auprès de toi ici, c'est un bonheur à ne pouvoir ensuite rentrer dans la vie»; et il ne souriait pas d'incrédulité à cette phrase, comme elle ne doutait pas lorsqu'il lui disait: «Il me semble que je n'ai jamais ouvert les yeux sur un paysage avant cette minute.» Et, quand ils marchaient, c'est lui qui prenait le bras de Thérèse et qui s'y appuyait câlinement. Il symbolisait ainsi, sans le savoir, l'étrange renversement des rôles qui voulait que, dans cette liaison, il eût toujours représenté l'élément féminin, avec sa frêle personne, son innocence entière, la candeur de ses émotions craintives. Certes, elle était bien femme aussi, par sa démarche souple, par la finesse féline de ses manières, par ses yeux fondus qui se donnaient à chaque regard. Elle paraissait pourtant une créature plus forte, mieux armée pour la vie que le délicat enfant, œuvre fragile de la tendresse de deux femmes pures, qu'elle avait enlacé d'un si léger tissu de séduction, et qui, à peine plus grand qu'elle de trois lignes du front, s'abandonnait avec une fraternelle confiance; et le mouvement même de leur démarche, d'une parfaite harmonie de rythme, disait assez la complète union des cœurs qui les faisait vibrer ensemble à ce moment d'une étroite manière.

Ils rentrèrent. Le dîner qui suivit cet après-midi de songe fut silencieux et presque sombre. Il semblait que tous deux eussent peur l'un de l'autre. Ou bien seulement était-ce chez elle une recrudescence de cette crainte de déplaire qui lui avait fait différer jusqu'à cette heure l'abandon de sa personne, et chez lui la sorte de farouche mélancolie, dernier signe de l'animalité primitive, qui précède chez l'homme toute entrée dans le complet amour? Comme il arrive à des moments pareils, leurs discours se faisaient d'autant plus calmes et indifférents que leurs cœurs étaient plus troublés. Ces deux amants, qui avaient passé la journée dans la plus romanesque exaltation, et qui se retrouvaient dans la solitude de cet asile étranger, semblaient n'avoir à se dire que des phrases sur le monde qu'ils avaient quitté. Ils se séparèrent de bonne heure, et comme s'ils se fussent dit adieu pour ne se voir que le lendemain, quoiqu'ils sentissent bien tous les deux que dormir séparés l'un de l'autre ne leur était pas possible. Aussi Hubert ne fut-il pas étonné, quoique son cœur battît à se rompre, lorsque au moment où il allait lui-même se rendre auprès d'elle, il entendit la clef tourner dans la porte; Thérèse entra, vêtue d'un long peignoir souple de dentelles blanches, et dans ses yeux une douceur passionnée: «Ah! dit-elle en fermant de sa main parfumée les paupières d'Hubert, je voudrais tant reposer sur ton cœur!»—... Vers le milieu de la nuit, le jeune homme s'éveilla, et cherchant des lèvres le visage de sa maîtresse, il trouva que ses joues qu'il ne voyait pas étaient inondées de pleurs. «Tu souffres?» lui dit-il. «Non, répondit-elle, ce sont des larmes de reconnaissance. Ah! continua-t-elle, comment a-t-on pu ne pas te prendre à moi par avance, mon ange, et comme je suis indigne de toi!...» Énigmatiques paroles qu'Hubert devait se rappeler si souvent plus tard, et qui, même à cette minute, et sous ces baisers, firent soudain se lever en lui la vapeur de tristesse, accompagnement habituel du plaisir. A travers cette vapeur de tristesse, il aperçut, comme dans un éclair, une maison de lui bien connue, et les visages penchés sous la lampe, parmi les portraits de famille, des deux femmes qui l'avaient élevé. Ce ne fut qu'une seconde, et il posa sa tête sur la poitrine de Thérèse pour y oublier toute pensée tandis que la vague plainte de la mer arrivait jusqu'à lui, adoucie par la distance,—rumeur mystérieuse et lointaine comme l'approche de la destinée.

V

Quinze jours plus tard, Hubert Liauran descendait sur le quai de la gare du Nord, vers cinq heures du soir, revenant de Londres par le train de jour. Le comte Scilly et Mme Castel l'attendaient. Mais que devint-il lorsqu'il aperçut, parmi les visages qui se pressaient autour des portes, celui de Thérèse? Ils avaient arrêté par lettres qu'ils se rencontreraient, le soir de ce jour qui était un mardi, au Théâtre-Français, dans sa loge. Elle, pourtant, n'avait pas résisté au désir de le revoir quelques heures plus tôt; et dans ses yeux éclatait une émotion suprême, faite du bonheur de le contempler et du chagrin d'être séparée de lui; car ils ne purent échanger qu'un salut, qui échappa heureusement à la grand'mère. Thérèse disparut, et tandis que le jeune homme se tenait dans la salle des bagages, un involontaire mouvement de mauvaise humeur s'élevait en lui, qui lui faisait se dire que les deux vieilles gens, dont il était pourtant si aimé, auraient bien dû n'être pas là. Cette petite impression pénible, qui lui montrait, à la minute même de son retour, le poids de la chaîne des tendresses de famille, se renouvela aussitôt qu'il se retrouva en face de sa mère. Dès le premier regard, il se sentit étudié, et, comme il n'avait guère l'habitude des dissimulations, il se crut deviné. C'est qu'en effet ses yeux, à lui, avaient changé, comme changent ceux d'une jeune fille devenue femme, d'un de ces changements imperceptibles qui résident dans une nuance d'expression. Mais comment la mère s'y serait-elle trompée, elle qui depuis tant d'années suivait tous les reflets de ces prunelles noires, et qui maintenant y saisissait un fond de félicité enivrée et insondable? Mais poser une question à ce sujet, la pauvre femme ne le pouvait pas. Les nuances, ces évènements principaux de la vie du cœur, échappent aux formules des phrases, et de là naissent les pires malentendus. Hubert fut très gai durant le dîner, d'une gaieté que rendait un peu nerveuse la prévision d'une difficulté toute prochaine. Comment sa mère allait-elle prendre sa sortie du soir? Il n'y avait pas une demi-heure qu'on avait quitté la table, lorsqu'il se leva, comme quelqu'un qui va dire adieu.

—«Tu nous laisses? fit Mme Liauran.

—«Oui, maman, répondit-il avec une légère rougeur à ses joues; Emmanuel Deroy m'a chargé d'une commission extrêmement pressée et que je dois exécuter dès ce soir...

—«Tu ne peux pas la remettre à demain et nous donner ta première soirée?» fit Mme Castel qui voulut épargner à sa fille l'humiliation d'un refus qu'elle prévoyait.

—«Véritablement non, grand'mère, répliqua-t-il avec un ton de badinage enfantin; ce ne serait pas gracieux pour mon ami, qui a été si gentil à Londres...

—«Il nous ment», se dit Mme Liauran; et, comme le silence s'était fait parmi les hôtes du salon après le départ d'Hubert, elle écouta si la porte d'entrée de l'hôtel allait s'ouvrir aussitôt. Il s'écoula une demi-heure sans qu'elle n'entendît le bruit du battant. Elle n'y put tenir et pria le général d'aller jusque dans l'appartement du jeune homme, sous le prétexte de prendre un livre, afin de savoir s'il s'était habillé ce soir. Il s'était habillé en effet. Il allait donc chez Mme de Sauve, ou bien dans le monde, afin de l'y revoir. Ce fut la conclusion que tira de cet indice la mère jalouse, qui, pour la première fois, avoua au comte ses longues inquiétudes. L'accent dont elle parlait empêcha ce dernier d'avouer à son tour l'emprunt qu'Hubert avait fait auprès de lui des trois mille francs, dépensés sans doute, songea-t-il, à suivre cette femme.

—«Il m'a menti une fois encore, s'écria Mme Liauran, lui qui avait une telle horreur du mensonge. Ah! comme elle me l'a changé!»

Ainsi, l'évidence d'une métamorphose de caractère subie par son fils la torturait dès ce premier jour. Ce fut pis encore durant ceux qui suivirent. Elle ne voulut cependant pas admettre tout de suite que son cher, son candide Hubert fût l'amant de Mme de Sauve. Elle ne se résignait pas à l'idée qu'il pût se rendre coupable d'une faute de cet ordre sans de terribles remords. Elle l'avait élevé dans de si étroits principes de religion! Elle ignorait que précisément le premier soin de Thérèse avait été d'endormir tous les scrupules de conscience de son jeune ami, en le conduisant, par d'insensibles degrés, de la tendresse timide à la passion brûlante. Pris au lacet de ce doux piège, Hubert n'avait à la lettre jamais jugé sa vie depuis ces cinq mois, et la nature s'était faite la complice de la femme aimante. Nous nous repentons bien de nos plaisirs, mais il est malaisé d'avoir des remords du bonheur, et l'enfant était heureux d'une de ces félicités absolues qui ne voient même pas les souffrances qu'elles causent. C'était cependant sur le pouvoir de sa souffrance que Mme Liauran comptait presque uniquement dans la campagne qu'elle avait entreprise, elle, une simple femme qui ne savait de la vie que ses devoirs, contre une créature qu'elle imaginait à la fois prestigieuse et fatale, ensorcelante et meurtrière. Elle avait adopté le naïf système commun à toutes les jalousies tendres, et qui consiste à montrer sa peine. Elle se disait: «Il verra que j'agonise. Est-ce que cela ne suffira pas?» Le malheur était qu'Hubert, enivré par sa passion, n'apercevait dans la peine de sa mère qu'une injustice tyrannique à l'égard d'une femme qu'il considérait comme divine, et d'un amour qu'il estimait sublime. Lorsqu'il revenait du bois de Boulogne, le matin, après avoir monté à cheval et vu passer Mme de Sauve dans la voiture attelée de deux ponettes grises qu'elle conduisait elle-même, il rencontrait à déjeuner le profil attristé de sa mère, et il se disait: «Elle n'a pas le droit d'être triste. Je ne lui ai rien pris de mon affection.» Il raisonnait, au lieu de sentir. Sa mère lui mettait son cœur saignant sur son chemin, et il passait outre. Quand il devait dîner au dehors, et qu'à l'instant du départ l'adieu de sa mère lui présageait que Mme Liauran passerait à le regretter une soirée de mélancolie, il songeait: «Si elle savait pourtant que Thérèse me reproche de consacrer à notre amour trop de mes heures!» Et c'était vrai. La maîtresse avait cette générosité facile des femmes qui se savent immensément préférées, et qui se gardent bien de demander à celui qui les aime d'agir comme elles le désirent. Le plaisir est si délicat de laisser son amant libre, de l'encourager même à vous sacrifier, quand on est certaine de ce que sera sa décision! Il arrivait aussi qu'Hubert revînt à l'hôtel de la rue Vaneau ayant eu avec Thérèse un rendez-vous secret dans la journée,—Emmanuel Deroy avait mis à la disposition de son ami le petit appartement de garçon qu'il conservait avenue Friedland.—Mais alors, soit que la tristesse nerveuse dont s'accompagnent les trop vifs plaisirs le rendît cruel, soit que de secrets remords de conscience vinssent le tourmenter, soit que le contraste fût trop fort entre les formes charmantes que prenait la tendresse de Thérèse et les formes tristes que revêtait celle de Mme Liauran, le jeune homme devenait réellement ingrat. L'irritation grandissait en lui, et non la pitié, devant le chagrin de celle dont il était pourtant le fils idolâtré. Marie-Alice saisissait cette nuance, et elle en souffrait plus que de tout le reste, sans deviner que l'excès de sa douleur était une faute irréparable de conduite et qu'une comparaison démoralisante s'établissait dans l'esprit d'Alexandre-Hubert entre les sévérités de la famille et les caressantes délices de l'affection choisie.

La mère, épuisée par une inquiétude continuelle, était à bout de forces, quand un événement inattendu, quoique facile à prévoir, mit davantage encore en saillie l'antagonisme qui la faisait se heurter sans cesse contre son fils. On était dans la semaine sainte. Elle avait compté sur la confession et la communion d'Hubert pour hasarder une tentative suprême et le décider à rompre des relations qu'elle jugeait encore incomplètement coupables, mais si dangereuses. Il ne pouvait pas entrer dans sa tête de fervente chrétienne que son fils manquât au devoir pascal. Aussi n'avait-elle aucun doute sur sa réponse, en lui demandant à un moment où ils se trouvaient seuls:

—«Quel jour feras-tu tes pâques cette année?

—«Maman, répondit Hubert avec un sensible embarras, je vous demande pardon du chagrin que je vais vous causer; il faut que je vous l'avoue cependant, des doutes me sont venus, et, en toute conscience, je ne crois pas pouvoir m'approcher de la sainte table.»

Cette réponse fut l'éclair qui montra soudain à Marie-Alice l'abîme où son fils avait roulé, tandis qu'elle le croyait seulement sur le bord. Elle ne fut pas dupe une minute du prétexte imaginé par Hubert. Et d'où lui seraient venus des doutes religieux, à lui qui depuis des mois ne lisait aucun livre? Elle connaissait d'ailleurs la simplicité d'âme de cet enfant, à l'instruction de qui elle avait présidé. Non; s'il ne voulait pas communier, c'est qu'il ne voulait pas se confesser. Il avait horreur d'avouer une faute inavouable. Laquelle, sinon celle qui avait été l'œuvre mauvaise de ces six mois?... Adultère! Son fils était adultère! Mot terrible et qui lui représentait, à elle, si loyale, si pure, si pieuse, la plus répugnante des bassesses, l'ignominie du mensonge mélangée aux turpitudes de la chair. Elle trouva dans son indignation l'énergie d'ouvrir enfin tout son cœur à Hubert. Elle lui dit, bouleversée comme elle était par ses craintes religieuses pour le salut de cet enfant aimé, des phrases qu'elle n'aurait jamais cru pouvoir prononcer, nommant Mme de Sauve, l'accablant des plus durs reproches, la flétrissant de tout ce qu'une femme honnête peut trouver en elle de mépris pour une femme qui ne l'est pas, invoquant le souvenir du passé commun, menaçante tour à tour et suppliante, déchaînée enfin et ne calculant plus.

—«Vous vous trompez, maman, répondit Hubert qui avait subi ce premier assaut sans parler. Mme de Sauve n'est rien de ce que vous dites; mais comme je n'admets pas qu'on insulte mes amies devant moi, à la prochaine conversation de ce genre que nous aurons ensemble, je vous préviens que je quitterai la maison...» Et sur cette réplique, prononcée avec tout le sang-froid que lui avait laissé le sentiment de l'injustice de sa mère, il sortit de la chambre, sans ajouter un mot.

—«Elle lui a perverti le cœur, elle en a fait un monstre», disait Mme Liauran à Mme Castel en lui racontant cette scène, qui fut suivie de vingt jours de silence entre la mère et le fils. Ce dernier se montrait au déjeuner, baisait sa mère au front et lui demandait de ses nouvelles, s'asseyait à table et n'ouvrait pas la bouche de tout le repas. Le plus souvent, il n'assistait pas au dîner. Il avait confié ce chagrin, comme il confiait tous ses chagrins, à Thérèse, qui l'avait supplié de céder.

—«Fais cela, disait-elle, quand ce ne serait que pour moi. Il m'est si cruel de songer que je suis dans ta vie le principe d'une mauvaise action...

—«Noble amie!» avait dit le jeune homme en lui couvrant les mains de baisers et se noyant sous le regard de ces yeux, pour lui si doux. Mais s'il avait mieux aimé sa maîtresse à cause de cette générosité, il avait ressenti davantage la rancune que les phrases de leur pénible querelle avaient soulevée en lui contre sa mère. Celle-ci cependant avait été secouée par cette brouille au point d'en avoir une recrudescence de sa maladie nerveuse, qu'elle put cacher à celui qui en était la cause. Il lui fut presque absolument interdit de bouger, ce qui ne l'empêchait pas, la nuit, et au prix d'atroces souffrances, de se traîner jusqu'à sa fenêtre. Elle ouvrait les carreaux, puis les volets, avec une précaution de criminelle, silencieusement, afin de voir, au moment de la rentrée d'Hubert, ses croisées à lui s'éclairer, et devant cette lumière qui filtrait par un mince filet, attestant la présence de ce fils à la fois si cher et si perdu, elle sentait sa colère se détendre et le désespoir l'envahir.

Ils se réconcilièrent, grâce à l'entremise de Mme Castel, qui souffrait entre ces deux hostilités un double martyre. Elle obtint de la mère la promesse qu'il ne serait plus jamais parlé de Mme de Sauve, et du fils des excuses pour sa bouderie de tant de jours. Une nouvelle période commença, où Marie-Alice essaya de retenir Hubert à la maison en modifiant un peu son train de vie. Acharnée à espérer même dans le désespoir, comme il arrive toutes les fois qu'on a dans le cœur un trop passionné désir, elle se dit que la puissance de cette femme sur son fils devait tenir beaucoup aux distractions que sa société lui procurait. L'intérieur de la rue Vaneau n'était-il pas bien monotone pour un jeune homme inoccupé? Elle sentait maintenant qu'elle avait été très imprudente, trouvant Hubert de santé trop délicate et d'ailleurs si désireuse de sa présence, de ne l'attacher à aucune carrière. Elle eut la naïveté de se dire qu'il fallait égayer un peu leur solitude, et, pour la première fois depuis son veuvage, elle donna de grands dîners. Les portes de l'hôtel s'ouvrirent. Les lustres s'allumèrent. La vieille argenterie aux armes des de Trans orna la table, autour de laquelle se pressèrent quelques vieilles gens, et quelques charmantes jeunes filles, aussi élégantes et jolies que les cousines de Trans étaient provinciales et gauches. Mais Hubert, depuis qu'il aimait Thérèse, s'était interdit, par une douce exagération de fidélité, de regarder jamais une autre femme qu'elle. Et puis, on était au mois de mai. Les journées se faisaient tièdes et claires. Sa maîtresse et lui s'étaient hasardés à faire des promenades dans quelques-uns des bois qui environnent Paris, à Saint-Cloud, à Chaville, dans la forêt de Marly. Assis dans la salle à manger de la rue Vaneau, Hubert se rappelait le sourire de Thérèse lui offrant une fleur, l'alternance sur son front de la lumière du soleil et de l'ombre des feuillages, la pâleur de son teint parmi les verdures, un geste qu'elle avait eu, la pose de son pied sur l'herbe d'un sentier. S'il écoutait la conversation, c'était pour comparer les propos des convives de Mme Liauran aux reparties des convives de Mme de Sauve. Les premiers abondaient en préjugés; c'est là l'inévitable rançon de toute vie morale très profonde. Les seconds étaient imprégnés de cet esprit parisien dont le jeune homme n'apercevait plus la triste vacuité. Il assistait donc aux dîners de sa mère avec le visage de quelqu'un dont l'âme est ailleurs.

—«Ah! que faire? que faire?» sanglotait Mme Liauran; tout l'ennuie de nous et tout l'amuse de cette femme.»

—«Attendre», répondait Mme Castel.

Attendre! C'est le mot dernier de la sagesse; mais, dans l'attente, l'âme passionnée se dévore douloureusement. Pour Marie-Alice, dont la vie était tout entière concentrée sur son enfant, chaque heure maintenant retournait le couteau dans la plaie. Il lui était impossible de ne pas se livrer sans cesse à cette inquisition du petit détail dont les plus nobles jalousies sont victimes. Elle remarquait chaque nouveau brimborion de jeune homme que son fils portait, et elle se demandait s'il ne s'y rattachait pas quelque souvenir de son coupable amour. Il avait ainsi au petit doigt une alliance d'or qu'elle ne lui connaissait point. Ah! ce qu'elle aurait donné pour savoir s'il y avait une date et des mots gravés à l'intérieur! Il lui arrivait, lorsqu'elle l'embrassait, de respirer sur lui un parfum dont elle ne connaissait pas le nom, et qui était certainement celui qu'employait sa maîtresse. Toutes les fois que Mme Liauran retrouvait cette odeur, d'une finesse pénétrante et voluptueuse, c'était comme si une main lui eût physiquement serré le cœur. Enfin, au degré de passion où elle était montée, tout devait faire et faisait blessure. Si elle constatait qu'il avait les yeux battus, le teint pâli, elle disait à sa mère: «Elle me le tuera.» Ç'avait toujours été l'habitude, dans cette maison de mœurs simples, que les lettres fussent remises en mains propres à Mme Liauran, qui les distribuait ensuite à chacun. Hubert n'avait pas osé demander à Firmin, le concierge, de faire infraction pour lui à cette règle. N'aurait-ce pas été mettre ce domestique dans le secret des dissentiments qui le séparaient de sa mère? Or, sa maîtresse et lui s'écrivaient tous les jours, qu'ils se fussent ou non rencontrés déjà, par cette prodigalité de cœur des nouveaux amants qui ne savent de quelle manière se donner l'un à l'autre davantage. Hubert parvenait souvent à éviter que sa mère ne vît ces lettres, en convenant bien exactement de l'heure où Thérèse mettrait son billet à la poste, et il se hâtait de descendre de chez lui à temps pour prendre le courrier lui-même des mains du concierge. Souvent aussi la lettre arrivait inexactement, et il fallait qu'elle passât par Mme Liauran. Cette dernière ne s'y trompait jamais. Elle reconnaissait l'écriture, pour elle la plus haïssable qui fût au monde. Souvent encore Thérèse envoyait, au lieu d'une lettre, une de ces petites dépêches bleues qui vont si vite, et la sensation que ce papier avait été manié, une heure auparavant, par les mains de la maîtresse de son fils, était intolérable à la pauvre femme. Afin d'éviter à Hubert des ruses déshonorantes, et à elle-même une si horrible palpitation du cœur, elle prit le parti de donner l'ordre que les lettres de son fils lui fussent données directement. Mais alors elle perdit les seuls signes qu'elle eût de la réalité des relations du jeune homme et de Mme de Sauve, et cela fut une source de nouvelles espérances, par suite de nouvelles désillusions. Au mois de juillet, Hubert ayant cessé de sortir le soir, elle s'imagina qu'ils étaient brouillés; puis George Liauran, qu'elle avait pris pour confident de ses inquiétudes, parce qu'elle savait qu'il connaissait Thérèse, lui apprit qu'elle était partie pour Trouville, et cette déception lui fut un coup de plus. C'est le privilège et le fléau des organismes où les nerfs prédominent, que les douleurs, au lieu de s'assoupir par l'accoutumance, s'exagèrent et s'exaspèrent infatigablement. Les plus menus détails renferment en eux un infini de chagrin, comme une goutte d'eau l'infini du ciel.


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