lundi 12 décembre 2016

ARSÈNE HOUSSAYE - MADEMOISELLE SALOMÉ (Les douze nouvelles )


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Arsène Houssaye, de son vrai nom Arsène Housset, né le 28 mars 1815 à Bruyères-et-Montbérault, mort le 26 février 1896 à Paris est un homme de lettres français. Il est également connu sous le pseudonyme d'Alfred Mousse.

Issu d'une famille bourgeoise apparentée à Condorcet, Arsène Houssaye s'enfuit de chez lui en 1832 pour mener une vie de bohème à Paris. Il s'engage dans une troupe de baladins pour qui il compose des chansons. Il se lie avec Théophile Gautier, Gérard de Nerval – qui logent comme lui, impasse du Doyenné, à l'emplacement actuel de la place du Carrousel – Jules Janin ou Alphonse Esquiros : tous collaboreront à la revue L'Artiste, dont Houssaye devient le directeur en 1843 et où il accueille de jeunes écrivains comme Théodore de Banville, Henri Murger, Charles Monselet, Champfleury et Charles Baudelaire. Il collabore également à La Revue des Deux Mondes et à La Revue de Paris. Il collabore avec son ami Jules Sandeau.

Il a dirigé le quotidien populaire La Presse. Baudelaire lui a dédié les poèmes en prose du Spleen de Paris. La publication de ces textes dans La Presse en 1862 fut néanmoins à l'origine d'une brouille entre les deux hommes, car Houssaye, cherchant à obtenir la suppression de certains poèmes qui pouvaient choquer ses lecteurs, en retarda la publication au prétexte que Baudelaire lui envoyait des textes dont certains avaient déjà été publiés dans des revues. En résulta une rupture de contrat qui affecta durement Baudelaire, qui avait alors un besoin impérieux d'argent.

En 1848, il participe au mouvement réformateur qui précède la révolution et harangue picards et champenois au fameux banquet des étudiants. Aux élections législatives dans le département de l'Aisne, il est battu par Odilon Barrot.

De 1849 à 1856, grâce à l'influence de Rachel, il est nommé administrateur général de la Comédie-Française, où il fait entrer les pièces de Victor Hugo, d'Alexandre Dumas père, d'Alfred de Musset de François Ponsard ou de Léon Gozlan. Malgré l'augmentation de la dette, son administration correspond à une période de remarquable succès pour le Théâtre-français. En 1857, il est nommé inspecteur des musées de province.

Il devient directeur, en 1866, de la Revue du XIXe siècle. Après 1870, il fonde La Gazette de Paris puis La Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg. En 1884, il fut président de la Société des gens de lettres.

Il a publié de nombreux ouvrages, s'essayant à tous les genres : roman (La Couronne de bluets, Une Pécheresse, La Vertu de Rosine, Les Trois Sœurs, Mademoiselle Mariani, Mademoiselle Rosa) ; théâtre (Les Caprices de la Marquise, La Comédie à la fenêtre, Le Duel à la tour) ; poésie (Les Sentiers perdus, La Poésie dans les bois, La Symphonie de vingt ans, Cent et un sonnets), essais d'histoire de l'art et de critique, souvenirs (Les Confessions)… Il rend avec élégance l'atmosphère de la Régence ou du règne de Louis XV, introduisant un soupçon de sentiment romantique dans l'élégance spirituelle du XVIIIe siècle, qu'il contribua, avec Edmond et Jules de Goncourt, à remettre au goût du jour.

Son livre le plus connu est sans doute son Histoire du quarante-et-unième fauteuil de l'Académie française (1845), qui passe en revue tous les grands écrivains qui n'ont jamais appartenu à l'illustre Compagnie et imagine leurs discours de réception.

Arsène Houssaye ne se portera jamais candidat à l'Académie française, mais son fils, l'historien Henry Houssaye (1848-1911) en sera membre en 1894.

S'étant enrichi grâce à de fructueuses spéculations immobilières, Arsène Houssaye habitait une propriété située à l'emplacement actuel du 39 avenue de Friedland (VIIIe arrondissement), issue du lotissement du parc Beaujon (1824). Il y logea d'abord dans « un château à trois tours avec un parc orné de fontaines et de grottes, un jardin où couraient les treilles […] un pavillon gothique et un autre chinois » (André de Fouquières, Mon Paris et ses parisiens, 1953, p. 38). Dans les vignes du jardin, on célébrait des bacchanales restées célèbres.

Houssaye fit ensuite construire, à la place de ce château, un hôtel de style Renaissance, orné de médaillons d'Auguste Clésinger. « C'est là, écrit encore André de Fouquières, que se donnèrent tant de redoutes célèbres dont l'une fut, dit-on, l'occasion d'une première rencontre entre Mme de Loynes et l'austère Jules Lemaître. […] Sur le palier de l'étage, […]  la chaise à porteurs où, au cours des folles redoutes de jadis, venaient se cacher pour intriguer leurs cavaliers, les invitées d'Arsène Houssaye, Ferdinand Bac m'a beaucoup parlé des fastes de cette demeure, du faux Raphaël dont l'excellent Arsène était si fier et pour l'achat duquel, lui toujours à court d'argent du fait de ses constantes générosités, avait consenti de gros sacrifices. C'est encore Bac qui me conta que le vieil Arsène Houssaye, qui devait pour bonne part sa charge d'administrateur du Français à Rachel, invita certain soir la jeune Sarah Bernhardt à dîner au restaurant Cubat, dans l'ancien hôtel de la Païva. De Rachel à Sarah… » (op. cit., p. 36-37). À proximité, la rue Arsène Houssaye est aujourd'hui seule à rappeler le souvenir de cette demeure.

Émile Zola, qui fréquenta les « mardis » de Houssaye, avenue de Friedland, l'appela, dans l'éloge funèbre qu'il prononça lors de ses obsèques le 29 février 1896 : « Un des derniers grands chênes de la forêt romantique. »


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I

Ils valsaient avec emportement, mais avec abandon, ce qui est la grâce suprême de la valse. Il y avait un peu de l'épervier qui enlève une colombe. On lui en voulait presque, à lui, de sa rapidité vertigineuse, mais on voyait bien que la jeune fille se livrait sans peur, enivrée par le tourbillon.

Et quand ce fut fini, elle lui dit, tout en se dégageant:

—Avec qui, monsieur, ai-je eu le plaisir de valser dans cette réunion selected?

—Oh! mon Dieu, mademoiselle, un nom ridicule; je ne descends ni des croisés ni de l'Oeil-de-Boeuf. Je m'appelle tout bêtement M. Arthur Dupont. Maintenant, si vous êtes curieuse de savoir ma profession, je suis auditeur au Conseil d'État, profession tout aussi ridicule que l'est mon nom.

Un physionomiste qui eût étudié la figure de la jeune fille aurait bien vu passer un nuage sur l'enjouement passionné de la valseuse. Elle retombait sur la terre du haut de son envolement amoureux.

Arthur Dupont! porter dans le monde un nom qui n'est pas mondain, n'est-ce pas y paraître dans un habit mal fait, avec une cravate mal mise?

La jeune fille reprit son fauteuil avec un sourire impertinent, se disant tout bas: «Auditeur au Conseil d'État! En effet, il a de grandes oreilles.»

Parti pris, car Arthur Dupont avait de jolies oreilles. C'était d'ailleurs ce qu'on peut appeler un joli valseur, qui ne déparait ni le monde où l'on s'amuse ni le monde où l'on s'ennuie; profil à peu près correct, front lumineux, yeux vifs, bouche spirituelle.

Sa valseuse était sévère; on peut bien s'appeler Arthur Dupont sans encourir les foudres de la mode.. C'est que cette valseuse avait été élevée par sa mère à jouer les Célimènes, celles qui n'aiment que leurs robes, leur éventail et leur beauté,—même quand elles ne sont pas belles. Il est vrai que celle-ci était bien jolie: figure parisienne à donner le vertige à ceux qui n'ont pas couru les filles du demi-monde. Ce qui surtout couronnait son air impertinent, c'est qu'elle portait un grand nom, que je masquerai ici par celui de Laure de Montaignac.

Une de ses amies la félicita d'avoir si bien valsé avec un si bon valseur.

—Je ne m'en souviens pas, dit-elle d'un air distrait.

Vint une autre valse. Elle prit un mauvais valseur; elle en faillit briser son éventail. Aussi Arthur Dupont fut-il le bienvenu quand il se présenta pour la troisième valse. Elle s'avoua alors que le nom ne faisait pas l'homme. Ce fut un si joli spectacle de les voir, elle et lui, valser en tourbillonnant, que tout le monde applaudit comme si on eût entendu chanter la Patti et jouer Sarah Bernhardt. Laure s'indigna.

—Me prend-on pour une comédienne? Je valse pour moi et non pour la galerie.

Ceci se passait à l'ambassade d'Espagne. Le lendemain, autre fête chez Mme Mackay; nouvelles valses; les oreilles parurent moins grandes, le nom moins vulgaire, tandis que le valseur parut plus entraînant.

Cela continua toute la semaine, si bien que le bruit se répandit dans le monde que M. Arthur Dupont épousait Mlle Laure de Montaignac.

—Pourquoi pas? dit Arthur à Laure.

Mais Laure répondit à Arthur:

—Comment voulez-vous que je change mon nom contre le vôtre? Ah! si vous étiez tout à coup, par un miracle, un homme d'État, un ambassadeur, un grand poète, un grand peintre....

—Je ne suis, hélas! rien de tout cela, dit le valseur avec amertume.

Il aimait follement Laure, il ne se croyait pas à une si grande distance de l'idéal de la jeune fille.

—Encore, lui dit-elle avec un soupir, si vous aviez une écurie et un four in hands!

—Qu'à cela ne tienne, s'écria Arthur en lui saisissant la main. Vous savez que j'ai quelque fortune; dès demain j'aurai une écurie, coûte que coûte. Où la voulez-vous!

—A Chantilly, pour le plus beau rally-papers d'outre-Manche.


II

Ce qui fut dit fut fait.

Autrefois, les jeunes filles rêvaient un château gothique au bord d'un lac ou d'un étang, un hôtel aux Champs-Elysées, un palais d'été à Deauville; aujourd'hui, grâce au progrès des lumières, leur rêve est une écurie.

Les hommes sont bien quelque chose pour elles, mais les chevaux! Elles n'ont pourtant pas lu M. de Buffon; mais leur journal officiel n'est-il pas le Sport ou le Jockey?

Arthur fit merveille, avec la rapidité d'une locomotive à toute vapeur. Le lendemain, il avait acheté au plus célèbre sportsman les plus illustres chevaux. La moitié de sa fortune y passa, mais il pouvait dire, non pas comme le sultan: «J'ai dans mon sérail Fatma, Java, Lama, Diva, Diana: toutes les sultanes en a, mais: J'ai dans mon écurie Labrador, Spectator, Gladiator, Chancellor: tous les chevaux en or.»

Huit jours après, Spectator gagnait un prix aux courses du printemps; le nom d'Arthur Dupont était désormais un nom historique dans l'empire des turfistes et des hautes mondaines. Seulement, c'était toujours Arthur Dupont! Laure, tout en le félicitant, lui dit avec une pointe de raillerie qui le perça au coeur:

—Pourquoi n'êtes-vous pas comte, comme M. de Lagrange? To be or not to be!

—Qu'à cela ne tienne, murmura le triomphateur des courses, je vais demander cela au pape; c'est une petite affaire de cent mille; mes chevaux payeront mon titre.

Arthur ne s'était pas trompé de chiffre. Il fut, de par la cour de Rome, comte romain, ce qui est tout aussi bon que d'être comte français, quand on n'a rien fait pour cela.

Ce jour-là, Arthur demanda solennellement la main de très haute et très puissante damoiselle Laure de Montaignac.

Il se croyait déjà à la tête de la plus jolie femme de Paris. Ah bien oui! la veille, il y avait eu des courses; un autre sportsman triomphait; celui-là était marquis, celui-là descendait de l'Oeil-de-Boeuf....

Si bien que, le dimanche suivant, le curé de Sainte-Clotilde annonça au prône qu'il y avait promesse de mariage entre M. le marquis de N'importe-quoi et Mlle Laure de Montaignac.



III

Un coup d'éventail avait ruiné Arthur.

Dans l'enivrement de son coeur, il avait tout sacrifié à cette belle impertinente. Il ne put se consoler dans cette écurie qui devait être leur chaumière et leur palais.

Le jeudi, il y eut encore des courses; Arthur fut battu.

Il voyait tomber à la fois ses illusions d'amoureux et de sportsman. Il avait rêvé la grande vie: il lui fallait donc tomber dans la vie des décavés? Sa noblesse de coeur se révolta. A quoi lui servirait son brevet de comte romain, à lui qui ne pourrait plus faire figure dans le monde?

Déjà on lui avait dit: «C'est un brevet d'invention.»

Quand il fut rentré dans son écurie, un peu abandonné de ses amis, parieurs désabusés, et maudit par les bookmakers qui avaient eu foi en lui, il s'arma d'un revolver pour casser la tête au cheval qui l'avait trahi.

Mais le cheval penchait vers lui sa noble tête, comme pour appeler ses caresses....

Il l'embrassa; et, retournant vers lui le revolver déjà braqué sur la bête, il se cassa la tête à lui-même.

Il survécut quelques instants, tout juste assez pour dire à un de ses amis:

—Si tu m'aimes bien, coupe ma tête et porte-la sur un plat d'argent à cette Célimène d'écurie, à cette Salomé, plus cruelle que la fille d'Hérodiade.



IV

Il expira sur ces mots. Ce fut un vrai chagrin parmi ses amis, car c'était un des plus braves coeurs de la nouvelle génération: toujours gai, spirituel avant son malheur, c'est-à-dire avant sa passion,—avant son écurie.

L'ami d'Arthur connaissait Mlle de Montaignac; il était si indigné du jeu qu'elle avait joué, il était si désolé de ce tragique dénouement, qu'il n'hésita pas à aller chez la grande coquette des sportsmen, non pas avec la tête de son ami sur un plat d'argent; mais avec toutes les colères comprimées d'un galant homme. On fit quelques façons pour le recevoir.

Enfin, malgré les préparatifs de la noce, il pénétra dans le petit salon, presque dans le cabinet de toilette de Mlle de Montaignac. Aux premières paroles, elle se laissa tomber sur un fauteuil comme une femme qui s'évanouit; mais elle se remit, bientôt.

—Votre ami, dit-elle en le prenant de haut, était un fou que j'ai voulu sauver de son néant. Il voulait jouer à la haute vie et n'y entendait rien du tout.

—Pardon, mademoiselle, qu'est-ce que la haute vie?

—Vous le savez bien: c'est la mienne, c'est la vôtre. C'est le High life.

—Ah! oui, je comprends, c'est celle qui commence sur un break, qui se continue au pesage, qui s'épanouit au départ et à l'arrivée, qui enfin fait un tour de valse éperdue pour bien finir sa journée. J'oubliais: il y a aussi l'Opéra et le sermon comme hors-d'oeuvre. Eh bien! mademoiselle, je suis revenu de cette vie-là, et ce n'est pas ma faute si mon pauvre ami s'y est jeté la tête la première, parce qu'il vous aimait.

—Il m'aimait! Voilà un mot hors de saison. Il m'aimait! mais tout le monde m'aime; je ne peux pas épouser tout le monde. D'ailleurs, vous savez bien qu'on n'aime plus.

—Ah! oui, vous voulez dire que c'était bon au temps de l'âge d'or; mais aujourd'hui que nous sommes sous l'âge de l'or....

Mlle de Montaignac eut un mouvement de dépit, car elle épousait des millions.

—Enfin, monsieur, votre ami a fait une bêtise! S'il lui faut une larme, je la lui donnerai; mais, de grâce, brisons là.

Elle s'était levée; l'ami d'Arthur se leva.

—Je comprends, mademoiselle, il y a des courses aujourd'hui. Seulement, je dois vous dire encore un mot: mon ami m'a nommé son exécuteur testamentaire; voici le premier article de son testament:

«Tu porteras ma tête sur un plat d'argent à Mlle Salomé de Montaignac.»

Laure fit semblant d'éclater de rire.

—Voilà qui est original et inattendu. Et que ferez-vous, monsieur?

La voix de l'ambassadeur siffla comme un serpent.

—Je remplirai mon rôle d'exécuteur testamentaire.

Il sortit et salua avec des larmes et des lames dans les yeux.


V

Naturellement, la jolie valseuse d'Arthur ne retarda pas son mariage d'un jour.

Le surlendemain, Sainte-Clotilde retentit de tous les chants d'allégresse.

Les vingt duchesses étaient là pour s'amuser du spectacle: les reporters contèrent le menu et effeuillèrent, pour la curiosité des curieux toutes les fleurs d'innocence de la mariée. Mais ce qu'ils ne dirent pas, je vais le dire:

Pendant la messe, une duchesse demanda à son sigisbée pourquoi Laure était si pâle et si émue, elle qui n'avait peur de rien. C'est que Mlle de Montaignac, jetant un rapide regard sur tous ceux qui étaient de la fête, avait reconnu Arthur Dupont, quoiqu'on l'eût enterré la veille.

C'était bien lui: cravate blanche, redingote noire, lorgnon dans l'oeil, sourire sur les lèvres.

—C'est singulier, dit-elle, quand on a une image dans la tête, on l'a dans les yeux. Mais, un moment après, comme son fiancé lui présentait l'anneau nuptial, elle poussa un cri, car elle reconnut dans son fiancé Arthur Dupont.

C'était lui, toujours lui. Elle se détourna et laissa tomber l'anneau nuptial qu'il lui avait mis au doigt.—Vision! dit-elle en dominant son émotion.

En effet, la figure du mort avait disparu sous celle du vivant.

Laure eut une demi-heure de calme; mais, dans la sacristie, quand, tout le monde vint la féliciter, elle vit passer dans le premier groupe de ses amis Arthur Dupont, plus enjoué que jamais.—Ah! dit-elle, c'est une obsession!

Après la messe, un lunch, avant que les époux prissent le train de Venise.

Comment se fit-il qu'au milieu des violettes et des rosés-thé, sur un surtout sculpté et ciselé par un maître anonyme, elle vit la tête d'Arthur Dupont?

Elle détourna les yeux; une seconde fois elle vit ce visage exsangue, les yeux ouverts. Il semblait qu'il la regardât avec une désolation railleuse.

Elle ne put s'empêcher de dire à son mari:

—Voyez donc!

Mais elle ne vit plus que des rosés-thé et des violettes.

Le soir, on coucha à Fontainebleau, où déjà les attendaient le valet de chambre et la femme de chambre.

On avait fait un grand feu dans une chambre à coucher, qui portait le nom de chambre nuptiale, parce qu'elle a abrité je ne sais combien de jeunes épousées. Ah! les horribles chambres nuptiales que ces salles d'auberge que choisissent aujourd'hui les mariés de haut parage, ceux-là qui ont des hôtels et des châteaux!

Mlle de Montaignac se résigna à la mode, tout en regrettant son adorable cabinet de toilette, qui eût empêché Eve d'écouter le serpent. Elle se déshabilla lentement, comme une jeune fille qui fait tomber à ses pieds, une à une, deux par deux, toutes ses illusions.

Laure avait oublié les visions funèbres quand, tout à coup, elle entendit marcher derrière elle. La chambre était dans le demi-jour; elle se retourna.

—Ah! s'écria-t-elle avec terreur.

C'était Arthur, toujours Arthur; il venait, souriant, une fleur d'oranger à sa boutonnière.

Laure s'était jetée de côté, plus morte que vive; mais le mort souriait toujours.

Il remua les lèvres, mais il ne parla point.

La mariée, dans l'épouvante, avait mis ses mains sur ses yeux. Quand elle les rouvrit, elle reconnut que ce n'était plus Arthur. Son mari lui prit doucement la main et l'appuya sur son coeur. «Ah! j'ai peur, j'ai peur, dit-elle.»

Les bougies s'éteignirent. La femme de chambre, l'oreille à la porte, entendit, par intermittences, ces paroles de terreur passionnée: «O mon ami, aimez-moi toujours, reprenez-moi dans vos bras !»

Mlle de Montaignac ne voulut pas s'appeler Mme Dupont, mais celle de ses amies qui m'a conté l'histoire m'a dit en riant: «Arthur lui apparaît si souvent la nuit que son premier enfant sera un Dupont !»




Le Boulevard Saint-Michel -  Jean-François Raffaëlli


 

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