dimanche 5 février 2017

LA DETTE DE JEU (1572) - par PAUL L. JACOB ( 1 )


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Paul Lacroix, plus connu sous les pseudonymes de P. L. Jacob ou du Bibliophile Jacob, né le 27 février 1806 à Paris et mort à Paris le 19 octobre 1884, est un polygraphe érudit français.

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I

Une vingtaine de gentilshommes et de capitaines catholiques étaient réunis, à Paris, dans la maison d'un des leurs, le sire de Losse, capitaine des harquebouziers du roi, le soir du samedi 23 août 1572, de la fête de Saint-Barthélemy.

Cette réunion n'avait aucun caractère de complot ni de parti: on soupait; on devait jouer après le souper.

Cependant les derniers événements et ceux qui se préparaient encore, ne pouvaient manquer de donner au souper une physionomie particulière, et de mêler aux entretiens quelques-unes des questions politiques qu'on agitait, à l'heure même, dans le conseil de Catherine de Médicis et de Charles IX.

La reine mère, prévoyant depuis plusieurs mois une nouvelle levée de boucliers de la part des réformés, et voulant épargner au royaume de son fils les déchirements d'une quatrième guerre civile, avait formé le projet atroce d'envelopper dans un massacre général les principaux chefs du protestantisme.

Son second fils, le duc d'Anjou, qui depuis fut roi de France et qui était alors lieutenant du royaume, se trouva le premier initié à ce projet de massacre que les Guise avaient fomenté sourdement, sans oser le réclamer comme une nécessité d'État.

Le comte de Retz, le comte de Saulx-Tavannes et le duc de Nevers, ces trois confidents favoris de Catherine, reçurent les inspirations perfides des ducs de Guise et d'Aumale, et firent remonter jusqu'à la cour de Rome la responsabilité de cette trahison sanguinaire.

Charles IX, dont l'esprit faible, vacillant, impressionnable et mobile, ne savait ni dissimuler, ni persévérer longtemps, ignora tout ce qu'on tramait autour de lui et servit d'instrument aveugle aux mystérieuses machinations de sa mère et des Guise.

Le mariage de Marguerite, sœur du roi, avec Henri de Bourbon, roi de Navarre, mariage qui semblait sceller la réconciliation des catholiques et des protestants, fut le moyen imaginé pour mettre un bandeau sur les yeux des victimes qu'on n'eût pas osé frapper en face.

Quoique le contrat eût été signé au mois d'avril, les noces n'eurent lieu que le 18 août, à cause de la mort de la reine de Navarre, Jeanne d'Albret, qu'une maladie subite avait emportée avec la rapidité et les apparences d'un empoisonnement.

Ces noces furent célébrées à Paris, en présence de la noblesse protestante qui avait été invitée aux fêtes magnifiques que le roi et la ville offrirent d'intelligence aux nouveaux époux.

Chaque gentilhomme de la religion réformée avait tenu à honneur de paraître à la cour dans une circonstance si glorieuse pour le parti protestant et de si bon augure pour l'avenir, car l'alliance d'une princesse catholique de la maison royale de Valois avec un prince calviniste de la maison de Bourbon était comme une triomphante image de l'union des deux religions jusqu'alors ennemies implacables, même à l'ombre des édits de pacification.

Toutes les provinces de France se voyaient donc représentées par leur meilleure noblesse que les lettres missives du roi et les avis officieux des chefs de la religion, le roi de Navarre, le prince de Condé et l'amiral de Coligny, avaient convoquée: plus de quatre mille protestants, ceux surtout qui étaient le plus attachés à la cause et qui l'avaient soutenue les armes à la main, se trouvaient alors à Paris; les catholiques s'y trouvaient aussi en bien plus grand nombre.

Les trois jours qui suivirent la cérémonie nuptiale mi-partie protestante et catholique furent remplis par des festins, des concerts, des tournois et des bals somptueux.

Les lices étaient dressées dans le préau de l'hôtel du Petit-Bourbon, près du Louvre et les principaux seigneurs des deux partis combattirent courtoisement à l'épée et à la lance, à pied et à cheval, dans les intermèdes d'un divertissement allégorique, qui n'avait pas été composé sans intention.

On y voyait le paradis défendu par le roi et ses frères, les ducs d'Anjou et d'Alençon, et assiégé par le roi de Navarre et le prince de Condé, représentant les esprits des ténèbres: le spectacle se terminait par la destruction de l'enfer qui s'abîmait au milieu des flammes.

Le choix de ce divertissement donna beaucoup à penser aux esprits sérieux et défiants; les autres ne s'en préoccupèrent pas et ne songèrent qu'à se divertir.

Le soir, le Louvre retentissait du son des instruments et du bruit joyeux des danses qui se prolongeaient bien avant dans la nuit.

Il en était de même par toute la ville, où l'on oubliait les vieilles querelles de religion, pour manger et boire ensemble, pour sceller à table un pacte de confiance et d'amitié.

On pouvait croire, à de pareils indices, que la paix en France était rétablie, solide et durable: la messe et le prêche avaient l'air de s'accorder et de vivre en bonne intelligence.

Tout changea le 22 août, lorsque Maurevert, embusqué dans une maison du cloître de Saint-Germain-l'Auxerrois, eut tiré par la fenêtre un coup d'arquebuse contre l'amiral de Coligny qui fut blessé au bras et à la main.

Un cri d'indignation s'éleva parmi les protestants, à la nouvelle de ce guet-apens, et peu s'en fallut qu'ils ne prissent les armes; de leur côté, les catholiques s'émurent et s'apprêtèrent à la résistance.

De ce moment où toutes les haines s'étaient réveillées, on s'éloigna les uns des autres, on s'observa, on se tint sur ses gardes.

Charles IX paraissait pourtant décidé à s'associer aux justes plaintes des amis de l'amiral, qui accusaient les Guise: il jura par la mort-Dieu, son serment habituel, qu'il ferait justice de l'assassin et de ses complices; il ordonna même aux Guise de quitter la cour.

Ce fut une première satisfaction donnée aux chefs protestants, qui se reprochèrent bientôt leur défiance et se reposèrent sur la bonne foi du roi.

La blessure de l'amiral, qu'on avait transporté à l'hôtel où il logeait dans la rue de Béthisy, fut pansée par le célèbre Ambroise Paré: on craignait encore que la balle n'eût été empoisonnée.

Le roi, accompagné de sa mère, de ses frères et de ses premiers officiers, vint rendre visite à Coligny et lui témoigna, en l'appelant son père, le chagrin qu'il éprouvait de cet odieux attentat.

La démarche du roi et ses paroles toutes bienveillantes, qui passèrent aussitôt de bouche en bouche, achevèrent d'aveugler les calvinistes et d'endormir les soupçons.

Paris néanmoins restait frappé de stupeur et comme dans l'attente.

Les protestants s'écartaient des catholiques, et ceux-ci avaient des regards sombres, haineux et inquiets; une partie des boutiques restaient fermées; la milice bourgeoise était prête à marcher, au premier ordre des quarteniers; le Louvre se garnissait de soldats, et dans les rues désertes, où passaient des troupes de gens armés, on remarquait des groupes de peuple stationnant et parlant à voix basse.

Les calvinistes, qui se trouvaient dispersés dans différents quartiers de la ville, avaient reçu secrètement avis de se rapprocher du quartier du Louvre où demeuraient leurs chefs: on accusa depuis Catherine de Médicis d'avoir transmis cet avis aux victimes qu'elle voulait, en quelque sorte, rassembler sous sa main avant le massacre.

Catherine fut donc l'âme de cet horrible complot, qu'on ne révéla au roi que la veille de l'exécution. Charles IX s'emporta d'abord et refusa énergiquement d'y participer, même de l'autoriser; mais sa mère connaissait l'art de le soumettre aux opinions et aux actes qu'elle lui imposait, et après quelques insinuations perfides, quelques mensonges adroits, elle métamorphosa les idées du roi, au point de lui faire adopter, comme utile et nécessaire, le plan de l'extermination des hérétiques qui entretenaient la guerre civile en France.

A l'instant, tout s'organisa en silence pour les nouvelles Vêpres siciliennes, qui devaient prendre le nom de Matines françaises et qui furent fixées au dimanche 24 août, jour de la fête de saint Barthélemy.

Le fatal secret resta fidèlement gardé entre six ou huit personnes, jusqu'à la veille au soir.

Ce soir-là, le prévôt des marchands fut mandé au Louvre et introduit dans le conseil royal, où il reçut les instructions les plus précises pour seconder la prise d'armes des catholiques, en faveur de laquelle on prétextait une conspiration des calvinistes contre la vie du roi. Les quarteniers et les notables bourgeois furent convoqués pour minuit à l'hôtel de ville.

Les chefs et les gentilshommes catholiques ignorent toujours ce qui se trame; mais ils savent que le conseil du roi et de la reine mère a été longtemps en séance aux Tuileries et au Louvre. Des bruits vagues d'émeute, d'assassinat et de guerre circulent de toutes parts et deviennent de plus en plus menaçants.

Charles IX a envoyé un capitaine de sa garde, Cosseins, avec cinquante hommes, à l'hôtel de Béthisy, comme pour le garder et pour mettre en sûreté l'amiral; le roi de Navarre et le prince de Condé, qui logent au Louvre, ont été invités à rappeler auprès d'eux les officiers de leur maison, leurs capitaines et leurs amis, afin de pouvoir se réunir et faire tête au danger, en cas d'un soulèvement du peuple.

La ville est tranquille, en apparence, et pas un habitant ne se montre dans la rue: des chandelles, des lanternes et des lampes, allumées aux fenêtres, répandent partout une vive clarté qui se reflète à l'horizon et qui semble assurer le sommeil des citoyens contre les embûches de leurs ennemis. Le Louvre seul et le quartier environnant sont plongés dans l'obscurité.

II

Le souper avait été fort gai et fort animé chez le sire de Losse, qui occupait la maison d'un chanoine, son parent, à l'entrée du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois.

Les convives s'étaient conduits à table comme s'ils voulaient ne prendre aucune part aux graves événements de la nuit: ils avaient fait si largement honneur au vin de leur hôte et surtout à l'hypocras, vin cuit, sucré et épicé, que le peu de raison qu'ils conservaient était à peine suffisante pour leur permettre de jouer aux cartes et aux dés.

Ils ne quittèrent pas la salle du repas, afin de continuer à boire en jouant, et ils se contentèrent d'envoyer coucher les valets, après avoir fait enlever et dégarnir la nappe, où l'on ne laissa que les bouteilles pleines et les verres.

Le jeu commença ensuite avec fureur.

—Enfants, dit le capitaine de Losse en vidant son verre, honte et malédiction à quiconque sortira du jeu avant l'aube!—Oui-da, capitaine! je jouerai tant que mon escarcelle soit à sec, reprit un jeune homme assis à la droite du sire de Losse.

Celui qui parlait ainsi était remarquable par sa jolie figure presque imberbe et par ses manières modestes, élégantes et gracieuses, qui décelaient un fils de famille, encore neuf au genre de vie de ses compagnons de table et de jeu.—Bon! après avoir tout perdu, il faut jouer davantage! répliqua Jacques de Savereux, un des plus rudes buveurs et joueurs de l'assemblée, en tortillant dans ses doigts sa longue moustache.—Bien dit, Savereux! s'écria le sire de Losse.

En même temps, il frappa sur la table, en signe d'approbation, avec tant de force que les bouteilles et les verres s'entre-choquèrent avec fracas.

—Dame Fortune, continua-t-il, onc ne revient vers les peureux qui se lassent de la poursuivre, et de même que le cerf en chasse, elle veut être forcée par des chiens de dés ou par des chiennes de cartes.

—Messieurs, dit un convive à barbe grise, qui buvait et ne jouait pas, sommes-nous sûrs d'avoir toute cette belle nuit à donner aux dés et à la bouteille?—Par la messe! reprit Jacques de Savereux, qui avait une grande autorité de réputation et d'expérience dans les affaires de plaisir: Y a-t-il ici des moines et des novices qui doivent descendre au chœur, quand on sonnera matines à Saint-Germain-l'Auxerrois?—Monsieur de Savereux, vous êtes, m'est avis, le plus brave et le plus aventureux de céans, répondit le grison en secouant la tête et en faisant claquer ses lèvres.—Eh bien? interrompit brusquement celui à qui s'adressait cet éloge.—Eh bien! il n'y a ni cartes, ni dés, ni vin, ni fille, qui vous puissent arrêter lorsqu'on sonne le boute-selle, lequel vaut bien la cloche de matines pour des moines de votre espèce...—Qu'est-ce à dire, capitaine Salaboz? interrompit sévèrement le maître de la maison.—C'est-à-dire, camarade, que dans les circonstances présentes, il faut être prêt à monter à cheval et à faire son devoir. Ces scélérats de huguenots n'ont-ils pas failli assiéger hier Sa Majesté dans le Louvre.

Le jeune homme, que le sire de Losse avait placé à sa droite, moins pour lui faire honneur que pour veiller sur lui, rougit et pâlit alternativement; puis, il redressa la tête, croisa les bras et regarda Salaboz avec une dédaigneuse colère.

—Oh! le sot conte qu'on lui a fait là! interrompit encore le sire de Losse tournant les yeux vers son jeune voisin, dont il voyait et comprenait l'irritation. Les huguenots ne m'ont pas requis d'être leur avocat, mais je les crois trop sages, trop bons gardiens de leurs intérêts pour se fourvoyer dans une si ridicule entreprise que d'attaquer le Louvre.—Dites plutôt que vous les croyez trop loyaux sujets du roi pour être capables de le trahir? repartit avec chaleur le jeune homme, offensé d'une calomnie qui semblait avoir été dirigée contre tout le parti protestant, mais qui s'adressait plus particulièrement à lui-même. Capitaine Salaboz, parlez plus honnêtement...—Trêve, messieurs! s'écria d'un ton impérieux le capitaine de Losse, qui se leva, une bouteille à la main. Salaboz, votre verre! et vous, monsieur de Curson, le vôtre? Une santé à tous les bons sujets du roi, de quelque religion qu'ils soient! Buvons, messieurs, à la fin des troubles et à la prospérité de la France!

Ce toast coupa court à toute explication, et la querelle qui allait s'engager entre Salaboz et M. de Curson, fut étouffée au cliquetis des verres.

Le capitaine Salaboz se remit à boire, en jetant par intervalles un regard fauve et narquois à son jeune antagoniste qui était absorbé par les émotions du jeu.

Chaque joueur avait mis en tas devant soi l'or et l'argent que contenait sa bourse; le sire de Curson était plus riche à lui seul que tous les autres ensemble, quoiqu'il eût déjà contribué, de ses deniers perdus, à former la mise de fonds de ses adversaires, ligués tacitement pour le dépouiller.

Ce gentilhomme, qui perdait avec un calme et une patience dignes du joueur le plus endurci, n'en avait pas moins au plus haut degré la passion du jeu.

Sa physionomie immobile, mais attentive, ses yeux fixes, mais ardents, ses mouvements rares, mais précis et résolus, trahissaient quelque chose de cette passion, aussi dominante chez lui, que si elle eût été invétérée par le temps et par l'habitude.

Il n'avait pourtant pas à se louer des chances du sort, car chaque coup de dés, qu'il suivait d'un air impassible, diminuait, au profit des autres joueurs, le monceau de pièces d'or où il puisait sans cesse, quelquefois avec un sourire d'indifférence.

On pouvait d'ailleurs, à son extérieur, juger qu'il était assez riche pour supporter des pertes plus considérables que celles qu'il faisait en ce moment.

Son costume, entièrement noir, avait une apparence de simplicité, que démentaient la beauté de sa collerette goudronnée à petits tuyaux en point de Venise et l'éclat d'une grosse chaîne d'or rehaussée de pierreries qui brillaient sur sa poitrine; son pourpoint de velours rembourré, à courtes basques, était serré à la taille par une grosse agrafe d'or ciselé; ses trousses, ample haut-de-chausses, qui ballonnait autour des reins, étaient brodées en jais ou joyet.

Son épée, à poignée d'argent travaillé, son chapeau de feutre, à forme conique, orné d'un nœud de perles, au lieu de la croix blanche que portaient les catholiques comme signe de ralliement, son manteau de satin bordé de martre zibeline noire, avaient été déposés dans une autre salle avant le souper.

Jacques de Savereux, qui était placé auprès du jeune sire de Curson, attirait à soi la meilleure part du gain que les chances du jeu distribuaient entre les assistants aux dépens du plus riche.

Il se distinguait par sa figure et sa mine, plutôt que par son habillement peu luxueux et à peine présentable en compagnie honnête.

Son pourpoint de soie verte, tailladé à crevés de satin rouge, avait été fait pour un homme de grande taille, et la sienne était médiocre; en outre, ce pourpoint portait des traces irrécusables d'un long et laborieux usage; ses trousses et ses chausses, d'étoffe brune fort modeste, étaient heureusement dans un état moins dangereux que le pourpoint, qui laissait voir une chemise à peu près blanche par des crevés que le tailleur n'avait pas inventés.

Malgré les imperfections de sa garde-robe, Jacques de Savereux avait un air de gentilhomme que ne compromettaient nullement les trous de son habit.

Ses traits régulièrement dessinés, ses yeux doux et fiers à la fois, sa bouche fine et expressive, ses cheveux, sa barbe et ses moustaches du plus beau noir, ses mains délicates et soignées, tout ce que la nature avait fait pour lui, et tout ce qu'il avait pu ajouter à la nature, compensaient amplement ce qui lui manquait du côté de la toilette.

Ses nobles instincts, son cœur bon et généreux, son esprit audacieux et jovial, son caractère loyal et ferme, suppléaient à l'absence de toute éducation morale, mais ne corrigeaient pas ses deux vices dominants: l'amour du vin et l'amour du jeu.

—Par ma foi! monsieur mon ami, dit-il gaiement à Yves de Curson, vous avez la main trop malheureuse! Çà, buvons, pour vous mettre en voie de fortune; buvons à vos amours, s'il vous plaît!—Je n'ai pas d'amours! reprit froidement, mais poliment le sire de Curson.—Pas d'amours! En vérité, vous sortez donc de nourrice, ou bien vous êtes en apprentissage pour devenir ministre de la religion prétendue réformée...—Savereux, je ne te reconnais pas! interrompit le sire de Losse. M. de Curson n'est pas plus huguenot que toi et moi, puisqu'il est mon hôte, et c'est mal fait à toi de le quereller là-dessus.—Je suis bon pour soutenir ma querelle, dit le jeune homme qui déjà cherchait des yeux son épée.—Par la messe! mon fils, je le sais bien et personne n'en doute! reprit le capitaine de Losse, en remplissant les verres à la ronde, moyen de conciliation qu'il avait toujours employé avec le même succès.—Certes, nous n'en doutons point, dit Savereux qui prit la main de son voisin et la secoua cordialement. M. de Curson, si vous avez quelque affaire d'honneur, appelez-moi pour vous servir de second.—Merci, je m'en souviendrai, repartit le sire de Curson qui s'était remis à jouer.

Le jeu recommença de plus belle.

—Par Notre-Dame! dit un joueur ramassant son gain: l'or des huguenots me semble bon catholique.—Notre saint-père le pape le prendrait sans l'excommunier ni l'exorciser, dit un autre.—J'irais au prêche volontiers, ajouta un troisième, si le diable ou le ministre crachait des écus d'or.—Tête et sang! je veux me faire huguenot, dit un quatrième, puisque les huguenots ont l'escarcelle si bien dorée.—Je vous empêcherai de blasphémer, en doublant la mise, interrompit le sire de Curson, que le démon du jeu exaltait davantage par le dépit de perdre toujours.—Pourquoi ne pas la tripler? répliqua le plus ivre de la compagnie.—Quadruplons-la, dit Jacques de Savereux qui s'abandonnait avec emportement à sa passion favorite.—Bien! reprit le jeune homme en présentant pour son enjeu une poignée d'écus d'or. Cinq et deux!—Trois et quatre!—Double as!—Dix!—Je gagne! s'écria Savereux, avant d'avoir jeté les dés qu'il agitait dans le cornet. Double six!—Voilà trois cents écus d'or perdus! murmura Yves de Curson, en comptant d'un air distrait les pièces qu'il avait encore devant lui. Je joue mon reste pour la revanche!—Soit! Je boirai, je jouerai, jusqu'au jugement dernier, dit Savereux.

En disant ces mots d'une voix enrouée, il chancelait sur son siége, les yeux à demi clos, et portait à sa bouche le cornet avec les dés au lieu du verre.

—On frappe! Écoutons, messieurs! interrompit le capitaine de Losse, réclamant un instant de silence que joueurs et buveurs ne se pressaient pas de lui accorder.—Mon ami, disait Savereux à M. de Curson, recommandez vos dés à saint Calvin, je vous conseille!—Qu'est-ce? Qui frappe en bas? demanda d'une voix forte le sire de Losse ouvrant la fenêtre.

Il s'était avancé sur le balcon, pour reconnaître les gens qui frappaient sans interruption à la porte de la rue.

—Capitaine, dit une voix d'enfant, descendez, s'il vous plaît, et allez au Louvre.—Au Louvre? répliqua le sire de Losse: c'est M. de Nançay qui fait le service de gardes...—Le roi vous mande tout à l'heure, reprit la voix. Où trouver maintenant le capitaine Salaboz?—Le voici! dit ce capitaine qui parut à la fenêtre, la bouteille et le verre en main.—Capitaine, on a besoin de vous à l'hôtel de Béthisy; M. de Cosseins vous instruira de ce qu'il faut faire.—M. de Losse, voyez si je me trompe! dit Salaboz à demi-voix: la danse de ces païens s'en va commencer...—Qui es-tu, toi qui m'apportes un ordre du roi? demanda le sire de Losse avec défiance: quelles gens sont avec toi?—Je suis page de madame Catherine, et six arquebusiers de sa garde m'accompagnent.—Adieu, petit, bonsoir!

Le sire de Losse referma la fenêtre, et se disposa sur-le-champ à obéir aux ordres du roi, sans que les joueurs se fussent dérangés pendant ce colloque.

Yves de Curson venait de gagner au dernier coup de dés, et l'espoir de poursuivre cette heureuse veine augmentait son acharnement au jeu.

Jacques de Savereux, qui avait fait rafle sur l'argent de tout le monde, s'étonnait tout haut de ce bonheur inusité, et discutait déjà l'emploi de son gain; la seule chose qu'il oubliât dans ses projets, c'était l'achat d'un pourpoint: il se proposait d'acquérir d'avance toute la vendange de l'année.

—Mes amis et messieurs, dit le sire de Losse à ses convives, excusez-moi de vous quitter avant l'aube, ainsi qu'il était convenu: le roi me mande, mais je ne tarderai guère... N'arrêtez pas de boire, en attendant.—Capitaine, cria Savereux qui d'un coup de dés avait fait passer dans sa bourse le reste de celle d'Yves de Curson, dites à Sa Majesté que dame Fortune préfère les catholiques aux huguenots, et que je viens de vaincre à coups de dés le plus galant homme de la religion.—La nuit sera chaude, dit Salaboz en se séparant du capitaine de Losse qui se rendait au Louvre; je n'ai jamais senti si belle soif de sang huguenot! Au dire de monseigneur le duc de Guise, la saignée est bonne en août.

III

Quand les capitaines de Losse et Salaboz furent sortis, le jeu continua encore avec plus d'emportement, quoique la plupart des bourses eussent été épuisées par Jacques de Savereux, dont la veine de bonheur n'avait pas tari un instant.

Plus il jouait avec indifférence, étourdi et presque assoupi par le vin qu'il versait à pleins verres dans son estomac, déjà chargé de bonne chère, plus il voyait la fortune s'obstiner à le favoriser.

Il n'avait jamais rencontré une si belle chance, et il commençait à s'en fatiguer, car le plaisir d'un joueur consiste surtout dans ces alternatives de perte et de gain qui tiennent sans cesse son esprit en éveil, et qui lui font éprouver des émotions toujours nouvelles: un joueur, condamné à gagner infailliblement, se dégoûterait bien vite du jeu.

Savereux, que la bouteille rendait encore plus gai et plus bavard qu'à l'ordinaire, buvait et parlait à lui seul autant que tout le monde.

Il eût volontiers laissé là les dés, s'il n'avait pas eu en main l'argent de ses amis, et surtout celui d'Yves de Curson, qui s'était décidé, comme les autres, à jouer et à perdre sur parole.

—Compagnons, nous sommes tous de beaux joueurs! dit Savereux, dont les yeux clignotants et larmoyants ne demandaient qu'à se fermer tout à fait; oui, les plus galants joueurs qui soient en la chrétienté!—Nous jouons comme des enfants! interrompit le sire de Curson, irrité de perdre avec persistance, et de plus en plus dominé par l'ardeur du jeu, qu'il refusait de noyer dans le vin. Quatre cents écus d'or, ce n'est pas une affaire!—Quatre cents écus d'or! reprit Savereux: voilà dix ans que je joue tous les jours, et je n'avais encore possédé pareille somme!—Çà, quel est donc, s'il vous plaît, le revenu de vos domaines de Savereux!—Mes domaines! s'écria Jacques de Savereux avec un énorme éclat de rire: je suis noble, parce que feu mon honoré père l'était, et qu'il a de son fait anobli le ventre de ma mère; mais je n'ai d'autre patrimoine que mon épée; qui m'a fait ce que je suis, à savoir enseigne dans le régiment de messire le chevalier d'Angoulême. Je n'attends nul héritage et me contente des produits de ma paye et du jeu, pourvu que le vin soit frais et abondant.—Vraiment! j'aurais honte et regret de vous ôter ainsi le pain de la bouche: je ne jouerai pas plus longtemps avec vous.—Oui-da, mon cousin, vous raillez? Mais, par Dieu! je suis à cette heure plus riche que vous, et ce n'est pas moi qui joue sur parole.—Entendez-vous dire que ma parole vaut moins qu'espèces sonnantes? repartit Yves de Curson, piqué et confus de cette allusion à l'état présent de sa bourse. Tenez, ajouta-t-il en détachant sa chaîne d'or et en la jetant sur la nappe, voici de quoi représenter et cautionner ma dette jusqu'à demain.—Fi! monsieur, répliqua fièrement Jacques de Savereux, me regardez-vous comme un juif prêteur sur gages?—Point, monsieur, mais il me convient de jouer contre vous ce joyau qui a coûté trois mille livres.—Je jouerai tout ce qu'il vous plaira de jouer, pourvu que ce soit sur parole, et que cette chaîne demeure à votre cou.—Jouons d'abord pour cette chaîne, que vous me restituerez moyennant trois cents écus d'or, si je la perds.—Je le fais afin de ne pas vous contrarier, mais à condition que nous boirons un peu pour nous tenir en haleine.—Buvez tout votre soûl, mon maître, et jouons, jouons... Il n'est pas tard encore?—Dix heures et demie! répondit un des assistants, accoudé sur la table et prêt à s'endormir. Qui frappe en bas?—La chaîne m'appartient! dit Savereux, sans regarder les dés qu'il avait lancés hors du cornet.—Non, pas la chaîne, mais les trois cents écus dont elle est le gage, dit tranquillement Yves de Curson. Ce ne sont là que bagatelles et enfantillages. Jouons maintenant par cinq cents écus d'or, à chaque jet de dés...—Cinq cents écus d'or! Monsieur mon ami, m'est avis que vous avez bu plus que moi, et aussi que vous êtes moins sage.—Je ne puis vous contraindre à jouer votre gain, dit amèrement le jeune homme.—Mon gain! Me le reprochez-vous? Pardieu! je le jouerai jusqu'à la dernière pièce.—Cinq cents écus par jet de dés! Vous, messieurs, qui ne jouez pas, jugez des coups et comptez les sommes?—On ne cesse de frapper, objecta quelqu'un.—Bon! c'est de Losse qui revient! dit un autre en se levant pour descendre à la porte.

Il eut bien de la peine à se traîner jusqu'à la fenêtre qu'il ouvrit.

—Capitaine?... Non, ce n'est pas lui, par le Saint-Sacrement! C'est une femme!—Une femme! s'écria Savereux, qui laissa là le jeu et courut en trébuchant vers la fenêtre.—Revenez donc, M. de Savereux! criait le sire de Curson avec dépit et impatience. Le merveilleux prétexte pour quitter le jeu!—C'est une femme à cheval, avec un valet qui l'escorte.—Au diable la nuit qui m'empêche de la voir! disait Savereux.

Il se penchait par la fenêtre avec tant d'abandon qu'il serait tombé, si on ne l'eût retenu par derrière.

—Que tous les diables catholiques emportent toutes les femmes! grommelait Yves de Curson, en martelant la table avec le poing.—Madame, que vous plaît-il de nous? dit Savereux, élevant la voix et saluant cette dame qui regardait en haut.—Messire, un gentilhomme de Bretagne, nommé Yves de Curson, n'est-il point avec vous? répondit l'inconnue.

Elle tremblait en parlant ainsi à demi-voix, et elle ordonna en même temps au valet de prendre la bride du cheval.

Jacques de Savereux n'eut pas plutôt obtenu cette réponse, que la curiosité, la galanterie et une sorte de pressentiment le poussèrent à descendre pour voir de plus près cette dame dont l'accent lui était tout à fait étranger.

Il se précipita dans l'escalier, en se heurtant aux murs et à la rampe, comme un aveugle, et il alla tomber, de marche en marche, sur le seuil de la porte d'entrée.

Le mouvement extraordinaire qu'il venait de donner à son corps acheva de troubler son cerveau en y faisant affluer les vapeurs du vin qu'il avait bu depuis plusieurs heures; ses yeux étaient voilés, sa langue épaisse et son gosier aride.

Il n'en était pas moins empressé de paraître dans ce vilain état devant cette femme qu'il ne connaissait pas, mais qui lui avait semblé jolie et bien faite.

Malgré ce désir dont lui-même ne se rendait pas bien compte, il fut longtemps à trouver la serrure, à tourner la clé et à ouvrir la porte.

Il aurait fait encore une lourde chute, après laquelle il se serait relevé avec peine, s'il n'eût trouvé fort à propos la muraille pour s'y cramponner des deux mains et pour conserver de la sorte une apparence d'équilibre

—Ma... madame, dit-il d'une voix chevrotante et inintelligible, bienheureux est celui que vous honorez de vos bonnes grâces!—Ne pensez pas finir ainsi notre jeu! criait Yves de Curson, s'imaginant que Savereux cherchait un prétexte pour se retirer avec son gain.

Il s'était élancé à la poursuite de ce gentilhomme et l'avait saisi par le bras avec tant de force qu'il le soutint, lorsque ses jambes vacillantes ne le soutenaient plus.

—Ah! c'est vous, Yves! dit la dame, qui le reconnut à la voix, et qui fit approcher le cheval de la porte.—Oh! la divine et ravissante figure! s'écria Savereux, en essayant de se dégager de l'étreinte du jeune homme. Ce n'est pas une mortelle, mais quelque nymphe, quelque naïade de la Seine, quelque ange du ciel descendu sur la terre!

Cette femme était, en effet, d'une grande beauté.

Son visage, tourné vers Yves de Curson, avait été tout à coup éclairé par la lueur des torches portées par des soldats qui sortirent du Louvre.

Jacques de Savereux, à la vue de cette douce et mélancolique figure qui ne lui apparut qu'un moment et qui rentra dans l'ombre presque aussitôt, oublia qu'il était ivre et voulut s'avancer dans la rue; mais le sire de Curson ne le lui permit pas, et, l'attirant dans le vestibule avec plus de ménagement que de violence, il le coucha doucement sur les dalles, où celui-ci s'agita et se roula inutilement, avec de terribles jurons, sans parvenir à se remettre debout.

Tandis qu'il s'épuisait en efforts pour se relever et pour revoir encore la charmante femme qu'il avait entrevue, il recueillait précieusement dans son cœur le souvenir de cette jolie tête aux traits moelleux et corrects, aux yeux bleus pleins de finesse, aux joues pâles, sillonnées de larmes, aux blonds cheveux, dont quelques boucles s'étaient échappées du scoffion de velours, sous lequel les femmes emprisonnaient alors la plus riche chevelure.

Le scoffion, coiffe en forme de casque, surmontée d'une toque également en velours à aigrette et à lassure d'or, n'était pas chez cette inconnue le seul indice d'une naissance et d'une condition distinguées; car il fallait qu'elle fût d'une bonne noblesse pour être vêtue d'étoffe de soie noire à passements d'or, et pour avoir une robe à vertugales, c'est-à-dire enflée autour des reins avec des baleines et des bourrelets de crin qui, par comparaison, donnaient à la taille plus de finesse et d'élégance.

Les lois somptuaires de Charles IX avaient renchéri sur toutes celles de ses prédécesseurs, et pendant son règne, une bourgeoise, même la femme d'un magistrat ou d'un procureur, ne se fût pas exposée à payer l'amende, en augmentant l'envergure de sa robe, en la bordant de velours ou de canetille d'or et d'argent, et en portant dorures en la tête, comme disait l'édit dont les défenses ne s'appliquaient pas sans doute à cette dame ou damoiselle, qui se montrait ainsi en public avec un carcan ou collier et des bracelets émaillés.

—Pour Dieu! Anne, que venez-vous faire céans? lui dit Yves de Curson, qui s'était approché d'elle pour n'être pas entendu.—Je viens savoir ce que vous devenez, reprit-elle timidement, et pourquoi vous ne rentrez pas?—Et que voulez-vous que je devienne? répliqua-t-il, en ne cachant pas son dépit et son impatience.—Ne vous fâchez pas, et dites-moi plutôt si M. de Pardaillan n'est point avec vous?—Pardaillan! il couche au Louvre, ne vous en a-t-il pas avertie?—Oui, par une lettre, reprit-elle en rougissant: il me disait, dans cette épître, que le roi de Navarre, craignant qu'il ne fût assez en sûreté à son logis, car on prévoyait une émotion du populaire, lui a ordonné de passer la nuit au Louvre, avec les autres officiers de la maison du roi de Navarre.—Alors, à quoi bon demander des nouvelles de Pardaillan?—C'est... c'est que je doutais de la vérité... et j'appréhendais qu'il ne restât en ville avec vous à jouer et à banqueter...—Je ne joue pas, je ne banquète pas! repartit le sire de Curson, qui feignit d'être irrité pour n'avoir pas l'air embarrassé. La peste soit des curieuses et des fiancées! Où allez-vous maintenant?—Mais... n'est-il pas heure de retourner à son lit, surtout quand on a devant soi une traite de demi-lieue?—Aussi bien, qu'aviez-vous affaire de venir? Et madame votre mère est insensée de vous laisser courir les rues...—Elle dort et ne soupçonne rien... Je m'étais fort réjouie par avance de la venue de M. de Pardaillan, et je l'ai attendu fort tristement jusqu'à ce que sa lettre m'ôtât toute espérance de le voir. Si du moins vous fussiez arrivé pour me tirer d'inquiétude! J'étais si fort en peine, que je n'aurais pu dormir... Puis, on disait par tout le faubourg que le peuple se remuait; puis de loin, la ville semblait en feu, à cause des lumières qui sont aux fenêtres des maisons... Je suis donc montée à cheval sans prendre le temps de changer d'habit et j'ai traversé la rivière...—Vous avez, ma mie, plus de courage, étant fille, que n'en aurait la femme d'un vieux capitaine de reîtres...—Je sors de l'hôtel de notre pauvre M. l'amiral, où j'ai su que vous soupiez ici avec des catholiques...—Qu'importe! Je vous trouve un peu bien téméraire de vous intriguer ainsi de mes actions!—Dix heures ont sonné à l'horloge du palais, lorsque je passais sur le Pont-au-Change.—Dix heures ou minuit, je m'en soucie comme de ça, et je ne me coucherai qu'au jour levé.—Quoi! mon ami, vous ne m'accompagnerez pas? Allons, mettez-vous en selle devant moi...—Non, vrai Dieu! vous retournerez comme vous êtes venue, et demain vous serez réprimandée tout à loisir.—Yves, mon ami, vous n'êtes pas sain d'esprit... Oh mon Dieu! comment retournerai-je?—Pierre, tu es bien armé? demanda-t-il sèchement au valet qui tenait la bride du cheval.—Une dague, une épée et deux pistolets, monseigneur! répondit le valet, qui avait servi dans l'armée calviniste.—Et tu en sais faire bon usage? Va-t'en vitement, et dorénavant sois moins docile aux fantaisies d'une folle!

En prononçant ces mots avec froideur et sévérité, il tourna le dos à la jeune femme, rentra dans la maison et en referma la porte.

L'inconnue, que cette dureté de la part du sire de Curson avait profondément blessée, resta un instant indécise et stupéfiée; elle regardait la porte, dans l'attente de la voir se rouvrir, et elle croyait encore qu'elle ne partirait pas seule: on entendait le murmure de ses sanglots étouffés.

La porte ne se rouvrant pas, au bout de trois minutes, elle s'indigna d'avoir trop attendu, releva la tête, essuya ses pleurs, rejeta sur son visage le voile attaché à son scoffion, et tira si vivement la bride de sa monture, que le valet faillit être renversé par le cheval qui prenait le galop.

IV

Au trépignement du cheval sur le pavé, Yves de Curson eut un remords et se repentit d'avoir été cruel, ingrat, égoïste.

Il voulut arrêter le départ de la jeune fille, qui n'avait pas d'autre tort envers lui que d'avoir interrompu son jeu, et il se proposait de la suivre, de la rejoindre, de ne pas la quitter, lorsqu'il fut retenu et distrait de son idée par une agression imprévue.

C'était Jacques de Savereux qui se démenait dans l'obscurité, en grondant, et qui, ayant rencontré la jambe du sire de Curson, ne la lâcha plus, quelque effort, quelque prière que celui-ci employât pour se délivrer de cette étreinte, semblable à l'agonie d'un noyé, qui se cramponne à tout ce qu'il peut saisir.

Le pas du cheval s'éloignait et n'était déjà qu'un bruit indistinct, lorsque M. de Curson comprit que son honneur était intéressé à ne point partir.

Savereux lui adressait des reproches et des provocations que la présence de témoins le forçait d'entendre et de relever, quoiqu'il dût les mettre sur le compte du vin et les excuser dans son for intérieur.

—Mort et passion! criait Savereux, dont l'ivresse seule aliénait alors la bonté naturelle: monsieur le huguenot, si vous n'avez pas d'amour, tant pis pour vous, mais ne nous défendez pas d'en avoir, à votre barbe.—Quelle fête y a-t-il au Louvre cette nuit? dit un des gentilshommes qui étaient restés à la fenêtre de la salle du souper. Voyez ces porteurs de torches, ces petites troupes d'archers et d'arquebusiers de la garde du roi, le long des fossés? N'était ce silence, je penserais qu'on se bat quelque part.—Monsieur de Savereux, dit avec douceur Yves de Curson qui cherchait à calmer le ressentiment déraisonnable de ce buveur, nous reprendrons le jeu demain et jours suivants; mais il faut que je parte, ne vous déplaise...—Vous partirez, après m'avoir tué, si bon vous semble, par le sang-Dieu!—Dieu m'en garde! Êtes-vous en démence? Il vous faut dormir, monsieur de Savereux, et cuver votre vin.—C'est moi qui vous tuerai, j'espère, pour vous punir de m'avoir privé de la vue de ma dame...—Votre dame? répliqua hautement le sire de Curson, qui prit alors l'explication au sérieux.—Oui, ma dame, la plus belle, la plus plaisante, la plus honorable, la plus adorée!...—Vous vous gaussez de nous, messire! Vous ne connaissez seulement pas celle que vous nommez votre dame?—Je la connais mieux que vous!—La raillerie est malsaine et peut faire périr son homme. Si Pardaillan vous entendait...—Qui? Pardaillan? le bâtard de Gondrin, le capitaine du régiment béarnais du roi de Navarre?—Vous êtes ivre, monsieur de Savereux, sinon vous seriez un maladroit et malhonnête homme!—Sang et sang! aidez-moi un peu à remonter là-haut, et je vous montrerai qui je suis.

Le bruit de cette discussion, qui dégénérait en injures et en menaces, avait attiré, sur le palier de l'étage supérieur, deux des convives portant de la lumière.

Yves de Curson, pâle de colère, prêtait l'appui de son bras à Jacques de Savereux, qui, non moins courroucé que lui, mais le visage pourpre et les paupières demi-closes, trébuchait à chaque degré et retombait de tout son poids sur la poitrine de son adversaire.—Mille diables! mille morts! mille dieux! répétait Savereux, dont la voix était entrecoupée de hoquets.—Compagnons! cria de la fenêtre un gentilhomme s'adressant à un gros d'archers qui passaient à peu de distance. Ce n'est pas veille de la Saint-Jean, et il n'y a point de feu de joie à la place de Grève?—Non, c'est veille de la Saint-Barthélemy, répondit le chef de ces archers; le roi, dit-on, s'en va faire une chasse aux flambeaux, et nous sommes dépêchés pour contenir la foule des curieux.—Voilà certes, dit un autre gentilhomme, la première chasse qui s'est faite contre les rats et les chats de Paris!—Camarades, fermez la fenêtre! dit d'une voix forte Jacques de Savereux.

Grâce au secours du sire de Curson, il était rentré enfin dans la salle du souper, et il retrempait sa présence d'esprit dans de nouvelles rasades, demandant son épée.

—As-tu pas peur que les bouteilles s'envolent? rétorqua un des assistants: ce seraient plutôt les dés et les écus!—Vous serez témoins et juges du camp, messieurs; je provoque en duel monsieur de Curson.

En prononçant ce défi avec colère, Jacques de Savereux, qui sentait ses jambes se dérober sous lui, tira son épée, qu'un témoin officieux venait de lui apporter, et se mit en posture de tenir tête à M. de Curson.

Celui-ci, dont le vin n'avait pu troubler la raison ni le sang-froid, refusait de prendre son épée et de s'en servir contre l'agresseur que l'ivresse empêchait d'avoir son libre arbitre: il se croisa les bras et resta immobile, vis-à-vis de la lame que Savereux lui présentait presque à bout portant.

Les convives murmurèrent de ce qui leur semblait lâcheté; car ils n'étaient pas trop disposés en faveur du sire de Curson, qu'ils savaient huguenot et que le capitaine de Losse avait eu beaucoup de peine à faire admettre dans leur compagnie.

—Vive Dieu! messire, vous n'êtes donc pas gentilhomme! s'écria Savereux qui chancelait et s'appuyait au mur.—Je vous prouverai demain, au jour levé, que je suis meilleur gentilhomme que vous! reprit le sire de Curson.

Il se repentait alors de n'avoir pas suivi la jeune femme et il voulut sortir pour la rejoindre, s'il était possible.

—Halte là, compagnon! dit un gentilhomme, en lui barrant le passage: vous donnerez d'abord satisfaction à celui que vous avez offensé. En garde, monsieur!—En garde, huguenot! ajouta un autre que la vue des épées mit en humeur querelleuse.—Courage, Savereux! criait un troisième: Saigne, saigne ce maître parpaillot! c'est œuvre pie!—Par les tripes de Dieu! monsieur de la Huguenoterie, disait un quatrième, vous avez affaire à une redoutable épée!—Vous n'êtes pas dans votre bon sens, monsieur de Savereux? dit doucement Yves de Curson.

Il répugnait à se commettre avec un homme ivre, et il ne voyait d'ailleurs aucun motif de duel entre Jacques de Savereux et lui.

—Bonsoir et à demain, messieurs!—Nenni! nous ne vous laisserons pas, dirent les témoins qui le retenaient, tant que vous n'aurez point vidé votre querelle.—Je n'ai pas de querelle avec M. de Savereux, répondit-il impatienté, mais j'en aurai, si vous y tenez fort.—Quoi! beau sire, répliqua Savereux lui présentant toujours la pointe de l'épée, vous niez l'injure que vous m'avez faite? Je croyais que MM. les huguenots n'entendaient rien à mentir...—Mentir! interrompit le sire de Curson.

Il était devenu pâle et tremblant, à cette injure: il saisit son épée qu'on lui tendait.

—En garde, mes braves! crièrent confusément les assistants, en remplissant les verres et en portant des santés à la victoire du champion catholique.—Savereux, disait l'un, tire-lui son mauvais sang!—Savereuse, disait l'autre, taille des boutonnières à son pourpoint!

Jacques de Savereux n'était que trop bien animé à pousser son extravagante querelle aux dernières extrémités.

Les cris et les encouragements de ses amis avaient achevé de l'exalter, et en ce moment, il eût juré de bonne foi que ses griefs contre le sire de Curson devaient être lavés avec du sang: il se persuadait que celui-ci avait tenté de lui enlever une maîtresse et avait même usé de violence pour le séparer de cette femme, qu'il eût été fort en peine de nommer!

Yves de Curson, de son côté, avait fini par s'emporter malgré lui et par vouloir châtier l'antagoniste qu'on lui opposait avec des provocations et des injures réitérées; d'ailleurs, il ne pouvait croire que Jacques de Savereux eût trouvé, dans son imagination échauffée par les fumées du vin, tout un conte forgé à plaisir, au sujet de son amour pour une inconnue.

Cet amour n'avait rien d'impossible ni même d'invraisemblable, et c'était en prouver la réalité, que d'en faire le sujet d'un duel. M. de Curson se sentait donc autorisé à prendre vengeance d'une intrigue qu'on lui avait laissé ignorer et que trahissait la démarche de la dame, à cette heure avancée de la soirée.

L'esprit court si vite d'induction en induction, qu'il se félicita d'avoir par sa présence mis obstacle à un rendez-vous projeté; il s'expliqua dès lors la fureur de Savereux, et il donna aussi un motif à la sienne que les raillerie insultantes des convives avaient suffisamment excitée.

Mais son indignation et son ressentiment ne tinrent pas longtemps, à la vue des efforts comiques que faisait Jacques de Savereux pour garder son équilibre et pour ne pas s'endormir. Il se promit tout bas de ne point abuser de l'état peu belliqueux de son adversaire, et il se mit seulement sur la défensive.

—Messieurs, dit-il au moment où les épées se rencontrèrent, veillez à ce qu'il ne se blesse pas en tombant.

Cette plaisanterie provoqua les murmures des témoins et un redoublement de rage chez Jacques de Savereux qui marcha sur son ennemi avec tant de vigueur et de témérité, qu'il faillit le percer de part en part en s'enferrant lui-même.

Le sire de Curson avait eu le temps de relever l'épée qu'il voyait venir droit à sa poitrine, et le coup, ne portant que dans le haut du bras, pénétra au travers des chairs sans atteindre l'os ni l'artère.

Il en résulta une large déchirure d'où le sang jaillit jusqu'au visage de Savereux, qui lâcha son épée par un mouvement d'horreur, et se rejeta tout épouvanté dans les bras de ses amis.

Aucun ne se hâta d'aller au secours du blessé qui arrêtait son sang avec sa main et qui était moins ému que l'auteur même de sa blessure.

—Ah! monsieur de Curson! s'écria Savereux, dont les remords s'étaient vaguement éveillés au milieu de son ivresse.—Il n'en mourra pas vraiment, ce païen de huguenot! grommela un des instigateurs de ce fatal combat.—Vous tenez-vous pour satisfait et content, monsieur de Savereux? demanda un autre, moins acharné contre les protestants.—Pardonnez-moi, monsieur de Curson! dit Jacques de Savereux.

Réunissant ses forces pour se remettre sur pied, il s'approcha du blessé et l'embrassa coup sur coup, en se cramponnant à lui.

—N'ayez pas regret de ce que vous avez fait, monsieur, répondit sans amertume le gentilhomme breton. Je vous rendrai peut-être un jour la pareille, et nous serons partant quittes et bons amis.—Votre sang coule, mon pauvre monsieur de Curson!... Je m'en vais querir un chirurgien...—J'aurais plus tôt fait d'y aller moi-même. Je retourne justement rue de Béthisy, chez monsieur l'amiral, auprès duquel maître Ambroise Paré doit passer la nuit; il me pansera cette égratignure et je n'en dormirai pas plus mal.—Je m'en vais bander votre plaie, dit Savereux.

Il avait préparé son mouchoir en guise d'appareil, et il le noua autour du bras d'Yves pour comprimer l'hémorragie.

—Vive Dieu! je voudrais avoir cette même blessure dans le ventre! Ne me pardonnez-vous pas?—Je vous pardonne de grand cœur, et foin de la rancune. Mais est-il vrai que ce soit votre dame?—Ma dame! oh! que non pas, puisque c'est la vôtre, j'imagine? Si elle était mienne, je n'aimerais plus le jeu ni le vin.—C'est vous, mon compère, qui avez follement interrompu notre jeu.—C'est vous plutôt, en attirant ici cette belle dame qui est cause de tout le mal.—Le mal n'est pas grand, et je ne sens plus ma blessure, à ce point que je jouerais encore volontiers...—Jouer! oh! cela ne se peut: il faut que je vous mène à maître Ambroise Paré.—Assurément, mais le cas n'est pas urgent, et nous pouvons faire ici quelques jets de dés.—Soit fait à votre plaisir, et Dieu vous donne meilleure chance!

Ce fut Yves de Curson qui aida Savereux à s'asseoir devant la table, et qui lui présenta les dés que sa main maladroite cherchait à tâtons sur le tapis.

—Jouons plus gros jeu! dit M. de Curson.—Je joue en un seul coup de dés tout ce que j'ai gagné ce soir. Douze!—Quatre! A vous les dés! Comptez combien je vous dois et doublons le jeu.—Vous avez perdu tout à l'heure mille écus d'or; comptez vous-même.—Ce n'est rien que cela; je jouerai cette fois trois mille écus...—Trois mille écus! je ne les ai pas, ne vous déplaise, et si je les perdais...—Bon! n'avez-vous pas votre parole comme j'ai la mienne? Trois mille écus sur ces dés: onze!—Et moi, douze! En vérité, j'ai honte de ce bonheur obstiné et ne veux plus de votre argent.—Je serais un bien méchant joueur, si je me décourageais déjà. Cinq mille écus, cette fois!—Cinq mille écus, monsieur mon ami! Voulez-vous pas que je les vole à Dieu ou au diable? Et votre blessure?—Je n'y prends pas garde; vous l'avez merveilleusement pansée, et votre mouchoir vaut, ce semble, tout un appareil de chirurgie... Nous jouons à ce coup cinq mille écus... Ne vous endormez pas, monsieur de Savereux?—Non, que je meure! je boirai tant seulement ce qui reste dans la bouteille... Çà, qu'avient-il des cinq mille écus?—Vous les avez gagnés comme les autres. Merci de moi! j'ai la main un peu bien malheureuse!

Les convives, remarquant la bonne intelligence qui s'était établie entre les deux champions pour l'un desquels ils avaient pris ouvertement parti, se retirèrent dans la pièce voisine et se consultèrent entre eux sur les moyens d'abaisser l'orgueil de ce huguenot: ils avaient tous bu de manière à n'être pas plus maîtres de leurs paroles que de leurs actions.

Le capitaine de Losse n'était pas là pour faire respecter son hôte, et les sentiments haineux, que le capitaine Salaboz avait manifestés énergiquement contre tout ce qui appartenait à la religion réformée, existaient de longue date dans le cœur de tous les catholiques.

On vint à parler des derniers événements, du mariage du roi de Navarre avec Marguerite de Valois, de l'attentat de Maurevert sur la personne de Coligny, de la retraite des Guise exilés de la cour, des complots secrets du parti protestant contre le roi et le royaume.

Le vin, qu'on versait encore à pleins verres, échauffa de plus en plus les esprits, et l'on forma le projet de chasser ignominieusement Yves de Curson, de le maltraiter même, s'il osait faire résistance et tenir tête aux agresseurs.

Ce projet accepté aussitôt que proposé, ils firent irruption dans la salle où les deux joueurs étaient aux prises.

Yves de Curson avait perdu sur parole soixante-dix mille écus d'or.

—Il pue le huguenot! dit un des plus ivres et des plus fanatiques de la bande.—Monsieur le huguenot, vous êtes prié de vider les lieux tout à l'heure! ajouta le meneur de ce complot.—Si vous ne sortez bientôt par la porte, ajouta un autre, vous courrez risque de sortir par la fenêtre!—Rappelez-vous que ce fut de la maison voisine, dit un quatrième, que M. de Maurevert, digne et honnête gentilhomme catholique, adressa une balle d'arquebuse à ce vilain damné d'amiral!—Qu'est-ce? s'écria le sire de Curson, se levant indigné et mettant l'épée à la main.—Quels sont ces mécréants? s'écria Jacques de Savereux, se rangeant du côté du calviniste et tirant aussi son épée.—Messieurs, si quelqu'un d'entre vous a lieu de se plaindre de moi, je l'attendrai demain dans les fossés du Pré-aux-Clercs.—Et ce quelqu'un voudra bien venir avec un second, car je suis, moi, le second de messire de Curson.—Eh quoi! Savereux, êtes-vous en train d'apostasier et de vous rendre calviniste? dit un des ivrognes.—Nous sommes céans seize catholiques, dit un autre: Trouvez-vous en même nombre de huguenots pour cette rencontre.—Mordieu! vous me verrez parmi ces huguenots! répondit Savereux, dont l'ivresse et le sommeil furent un moment dissipés par une noble et généreuse indignation. Venez, monsieur de Curson. Ne demeurons pas davantage dans cette caverne de bêtes fauves.—J'ai perdu contre vous soixante-dix mille écus! lui dit Yves, que cette perte avait laissé profondément triste. Vous les aurez demain, monsieur de Savereux, et puis, nous serons frères d'armes, comme je le suis déjà avec Pardaillan.—Allez, beaux soudards de Genève! cria le plus insolent des gentilshommes catholiques.—Le fin premier qui s'aventure à insulter l'hôte du capitaine de Losse, répliqua Savereux d'une voix menaçante, je lui baillerai les étrivières à coups d'épée et de dague!—A demain, messieurs de la Papimanie! ajouta Yves de Curson. Nous nous rejoindrons au Pré-aux-Clercs, à midi sonnant, et le Seigneur viendra en aide aux bons contre les méchants!

Le sire de Curson rendit à Jacques de Savereux l'or qu'il avait recueilli sur la table et lui passa autour du cou la chaîne qu'il avait ôtée du sien; ensuite, il le prit par le bras pour le soutenir et l'aider à marcher d'un pas lent et alourdi.

Ils sortirent ensemble de la maison, sans être inquiétés ni suivis.

—Frères d'armes! s'écrièrent-ils en s'embrassant, après avoir remis l'épée dans le fourreau, lorsqu'ils furent dans la rue. Oui, frères d'armes, à la vie, à la mort!—Ne vous en allez pas le chef découvert, gentils frères d'armes! leur cria-t-on d'en haut: vous pourriez gagner un rhume ou une pleurésie, bien que la nuit sera chaude!

Et on leur jeta leurs chapeaux qu'ils avaient oubliés dans la précipitation de leur sortie.

Ils les ramassèrent, en adressant des menaces aux auteurs de cet insolent adieu.

La fenêtre s'était refermée, et des éclats de rire répondaient seuls à leurs imprécations.

Ils s'éloignèrent sans s'apercevoir de l'échange involontaire qu'ils avaient fait de leurs chapeaux.

Celui de M. de Curson, avec son nœud de perles et son lacet d'or, était sur la tête de Jacques de Savereux, et le vieux feutre usé, au-devant duquel Savereux avait attaché la croix blanche, signe de ralliement des catholiques, était sur la tête du gentilhomme huguenot.


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