dimanche 5 février 2017

LA DETTE DE JEU (1572) - par PAUL L. JACOB ( 3 )


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IX

Parmi cet amas de morts, il y avait pourtant deux vivants:

Le baron de Pardaillan, qui respirait encore, atteint de plusieurs blessures mortelles;

Jacques de Savereux, qui n'était pas sorti de son évanouissement, quoique à demi étouffé par le poids des cadavres avec lesquels on l'avait confondu.

Le manque d'air lui redonna la conscience de son existence, et il revint à lui par degrés, en faisant des efforts prodigieux afin d'écarter le fardeau qui gênait sa respiration: il fut assez heureux pour ramener sa tête à l'air libre et pour dégager un peu sa poitrine.

Son ivresse avait sensiblement diminué par l'effet de cette espèce de léthargie qui s'était emparée de tous ses sens et de toutes ses facultés; il rouvrit les yeux et les referma d'abord avec effroi, en ne rencontrant que des figures grimaçantes et ensanglantées qu'il prit pour les bizarres créations du sommeil.

Mais en ouvrant les yeux une seconde fois et en les tenant bien ouverts, bien fixes sur les objets qui l'entouraient; mais en avançant la main pour les toucher, il s'assura qu'il était éveillé.

Le reste des fumées du vin qui obscurcissaient son cerveau fut dissipé subitement.

Il ne pouvait toutefois se rendre compte des circonstances qui l'avaient mis au nombre des morts, et il ne s'expliquait pas davantage comment ces morts avaient été entassés à deux pas du Louvre. Il supposa quelque rixe, quelque duel, et il se demanda s'il ne s'était pas battu comme second du sire de Curson avec les convives du capitaine de Losse: c'était un souvenir vague qui surnageait dans sa mémoire.

Mais il reconnut que son épée était encore dans le fourreau, et il se rappela que la rencontre convenue devait se faire le lendemain au Pré-aux-Clercs.

Après un premier moment d'hésitation, où ses pensées eurent peine à suivre un cours régulier, il songea sérieusement à se tirer de la mare de sang dans laquelle il était couché.

Il fit tant des pieds et des mains, qu'il parvint à s'ouvrir un passage à travers les cadavres.

Il allait se trouver dégagé tout à fait, lorsqu'il fut arrêté par un bras qui ne pouvait appartenir qu'à un vivant.

En même temps, un soupir et des paroles entrecoupées le convainquirent que tout n'était pas mort dans ce monceau de corps inanimés.

—Holà! dit-il à voix haute, qui donc geint ici? Est-il quelqu'un qui vive encore et qui soit en état de venir avec moi?—Silence, au nom de Dieu! lui répondit-on à voix basse. S'ils vous entendent, ils s'en vont retourner au carnage, et c'en est fait de nous!—Eh! qui sont ceux-là, je vous prie, qui retourneraient pour nous mettre à mal? demanda Jacques de Savereux, en parlant plus bas.—Ceux qui nous ont laissés pour morts! dit la voix qui semblait près de s'éteindre par suffocation.—Des voleurs de nuit? des reîtres? Sur mon âme! je ne sais rien de ce qui s'est passé... Je ne suis pas mort ni endormi, m'est avis?—N'êtes-vous pas grièvement blessé, comme je le suis?—Je ne m'en aperçois pas, et blessé ou non, je me sens capable de jouer de l'épée galamment. Mais pourquoi cette tuerie?—Vous êtes bien malade, si vous n'avez plus nul souvenir de ces horreurs! Assommés et massacrés par les Suisses de la garde du roi, sous les yeux de Sa Majesté et de la reine sa mère!—Sous les yeux du roi! s'écria Savereux.

Il leva la tête, en écoutant le tocsin, les cris, les coups de feu qui se mêlaient dans les airs.

—Met-on la ville à sac? demanda-t-il.—Ce beau massacre n'a pas commencé pour s'arrêter, et je me console de mourir, en pensant que je ne verrai pas les meurtres de cette fatale nuit!—On se bat par les rues! reprit Savereux qui voulut se mettre debout et qui fut encore retenu par son voisin.—Ne bougez, mon ami! sinon, vous êtes mort sans rémission!... Mais, vraiment, vous ne fûtes pas même blessé!—Je le crois maintenant... Le grand diable me baille les étrivières, si je comprends comment je me trouve là!... Vous n'étiez pas du souper chez le capitaine de Losse? Vous n'avez point rencontré M. de Curson?...—M. de Curson? interrompit la voix qui parut se raffermir: où est-il? A-t-il pu échapper à la boucherie? A Dieu plaise!—J'ignore ce qu'il devint depuis que je l'ai quitté: nous avons soupé, bu et joué ensemble, si bien que je suis devenu son frère d'armes.—Vous! reprit la voix qui sembla défaillir, tandis que du milieu des morts se dressait une tête toute couverte de sang. Votre nom?—Jacques de Savereux, gentilhomme périgourdin, le plus beau joueur de dés et de cartes, le plus triomphant buveur qui soit en cour. Et vous?—Bâtard de Gondrin, baron de Pardaillan, gentilhomme de la chambre du roi de Navarre!—Par la messe! je ne vous aurais pas reconnu en ce piteux état, vous, le glorieux baron de Pardaillan, favori de monseigneur Henri de Bourbon!

La voix s'était tue, et Savereux attendit en vain une réponse.

Cette tête défigurée, qui s'était levée devant lui, venait de retomber parmi les morts; mais il la distingua entre toutes au masque de sang qui la couvrait et à l'horrible blessure qui avait fendu le crâne jusqu'aux sourcils.

Le baron de Pardaillan gisait sans mouvement; néanmoins, son pouls battait toujours et ses mains conservaient un peu de chaleur.

Savereux n'hésita pas à lui donner des secours empressés: il l'enleva doucement de ce lit de cadavres et le porta près du bord de l'eau.

Là, il lui lava le visage et se servit des lambeaux de sa chemise qu'il déchirait pour arrêter le sang de trois blessures dont la moindre était mortelle.

Ensuite Savereux chercha dans son esprit le moyen de compléter sa bonne action en procurant au blessé les soins nécessaires: il ne voyait que le Louvre où l'on pût trouver ces soins que l'humanité ne refuse jamais à quiconque les réclame.

Pardaillan lui en avait dit assez pour le mettre en défiance à l'égard de l'accueil qu'on leur ferait au Louvre cette nuit-là: non pas qu'il ajoutât foi aux étranges déclarations de Pardaillan, accusant le roi et les catholiques de trahison et d'assassinat; il supposa seulement qu'une querelle s'étant élevée entre les gentilshommes huguenots et catholiques, des morts et des blessés étaient restés sur le terrain.

Cependant il s'étonnait, il s'effrayait de la situation de Paris.

Ces cris n'étaient pas des cris de joie; ces coups de feu, des réjouissances publiques; ce tocsin, une sonnerie de fête.

Que se passait-il donc d'extraordinaire, de terrible?

Il ne pouvait s'empêcher de craindre une grande catastrophe.

Pardaillan n'avait pas repris ses sens.

Savereux l'interrogeait en vain, dans l'espoir d'obtenir des renseignements plus explicites, lorsqu'une troupe d'hommes armés et de populace descendit du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois vers la Seine, avec des torches, en vociférant.

Savereux ne balance pas à marcher droit à eux, après avoir tiré son épée.

Ce sont des soldats qui traînent par les pieds un corps sans tête, souillé de fange et de sang: un hideux cortége de misérables en haillons s'agite et se presse autour de ces restes méconnaissables que chacun veut contempler et outrager à son tour.

—Au gibet, l'amiral! crient ces forcenés. Allons le pendre à Montfaucon! Il sera mieux fêté au pilori des Halles! Oh! le méchant païen! Mort aux huguenots! Pas de trêve, pas de rémission! Tuons! tuons! Morte la bête, mort le venin! C'est donc là ce grand ennemi de la messe? Brûlons sa charogne hérétique!

—Salaboz, est-ce pas vous qui avez fait cette belle expédition? demanda Savereux, apercevant ce capitaine qui avait beaucoup à faire pour défendre le cadavre qu'on voulait lui arracher. L'amiral est-il bien mort?—Que vous en semble? repartit Salaboz, en se retournant d'un air menaçant vers l'inconnu qui l'avait interpellé par son nom.—Çà, qui es-tu? dit à Savereux un des plus exaltés de la bande, en lui présentant la pointe d'une dague. Crie: Vive la messe! sinon, au diable ton patron!—Ah! c'est vous, monsieur de Savereux! s'écria Salaboz.

Et, courant à lui, il le dégagea des mains de ses adversaires que ce gentilhomme n'eût pas écartés aisément à coups d'épée.

—Si je comprends rien à ce qui se passe, je veux être condamné à ne boire que de l'eau et à ne toucher onc cartes ni dés!—Vous avez pourtant noblement fait votre devoir? dit Salaboz qui le voyait tout couvert de sang: combien en avez-vous tué déjà?—J'en ferai un jour le compte, pour vous l'apprendre... Mais qui sont ceux-là qu'il faut tuer?—Tous ceux qui sont huguenots avoués ou cachés, tous ceux qui ont en haine le pape, le roi et le duc de Guise, tous ceux enfin qui vous paraîtront bons à occire!—Vrai Dieu! capitaine Salaboz, je ne me pique pas d'être si fervent catholique, et je vous laisse la meilleure part de cette tuerie!

Jacques de Savereux, indigné et attristé de ces excès de fanatisme religieux, auxquels il ne se sentait pas capable de s'associer, tourna le dos à Salaboz et regagna lentement le bord de la rivière où il avait laissé Pardaillan sans connaissance.

Savereux avait jusqu'alors partagé les passions hostiles des catholiques à l'égard des protestants, non par raisonnement et par conviction, mais par habitude car il était à peine suffisamment chrétien, au baptême près. Il aurait donc pu, cette nuit-là, dans toute autre situation d'esprit, suivre sans réflexion l'exemple de ses compagnons ordinaires de jeu et de débauche, croire à la justice d'un massacre général des huguenots ou du moins l'autoriser par des raisons divines et humaines, se mêler avec un aveugle emportement à l'exécution de ce vaste complot et se plaire comme Salaboz à répandre un sang maudit.

Les circonstances, au contraire, dans lesquelles il venait de se trouver, avaient réagi fortement sur sa manière de voir et de sentir, à tel point que la cause des huguenots lui parut alors la plus juste et qu'il sympathisa dès ce moment avec elle.

La générosité et la franchise de son caractère le prédisposaient d'ailleurs à ce revirement d'opinion en présence d'une trahison aussi lâche que criminelle: il aurait compris une lutte finale entre les deux partis qui divisaient la France, et dans ce cas il n'eût pas songé à quitter son drapeau, ni même à examiner de quel côté était le bon droit; mais il aurait voulu que cette lutte se fît au grand jour, avec partage égal de terrain et de soleil, comme un duel à mort réglé par les lois de la chevalerie.

Il se promit donc de rester neutre et de ne pas tremper dans l'odieuse perfidie des catholiques.

Ce fut sous l'influence de ces impressions qu'il retourna auprès du baron de Pardaillan.

Il ne le connaissait que pour l'avoir vu jouer à la paume et au mail, que pour l'avoir entendu vanter comme un brave et digne gentilhomme; il se souvenait surtout, ainsi qu'on se souvient d'un rêve, de cette belle dame qui, la nuit même, était venue à cheval, suivie d'un valet, et qui avait prononcé le nom de Pardaillan.

Ces motifs n'eussent peut-être pas suffi pour déterminer Savereux à s'attacher à la fortune de ce capitaine huguenot, qu'il avait rencontré demi-mort gisant auprès de lui; mais la conformité de leur sort pendant cette nuit sanglante lui semblait un lien qu'il ne devait pas rompre: aussi bien, Pardaillan était-il dans un état à ne pas permettre qu'on l'abandonnât sans inhumanité.

Pardaillan ne fit aucun mouvement et ne rouvrit pas les yeux lorsque Savereux se pencha vers lui; mais il respirait encore, et le sang ne coulait plus de ses blessures.

—Eh! monsieur de Pardaillan! lui cria dans l'oreille Jacques de Savereux: il ne fait pas bon ici pour vous!... Ne sauriez-vous pas marcher, en vous aidant de mon bras?—Vous êtes catholique? reprit Pardaillan, avec un accent de douloureuse résignation: tuez-moi ici plutôt qu'ailleurs, je vous prie!—Vous tuer? Bon! pourquoi vous tuerais-je? repartit Savereux, offensé de ce soupçon qu'il n'avait pas mérité: j'empêcherais plutôt qu'on ne vous tuât!—Vous n'êtes donc pas catholique? Ce n'est donc point vous qui parliez tout à l'heure aux meurtriers?—Je ne puis et ne veux être catholique ni huguenot; je suis gentilhomme, et à ce titre je vous dois assistance et protection, puisque vous êtes gentilhomme.—Voilà un beau et fier langage, dit Pardaillan. Je vous prie désormais de me tenir pour votre frère et ami.

Et il lui tendit la main.

—Soit! répliqua Savereux en acceptant la main qui lui était offerte. Il s'agit de vous tirer de là et de vous mettre en lieu sûr.—Si je pouvais seulement passer la rivière et me rendre au faubourg Saint-Germain, avant que je meure!—Vous ne mourrez pas, si vous voulez être mon frère et mon ami! Aurez-vous pas la force de vous jucher sur mes épaules, pendant que je nagerai?...—Ce serait vous noyer avec moi! Écoutez: mieux vaut me laisser à cette place jusqu'à ce qu'on puisse me venir prendre en bateau, mort ou vif; et vous, qui avez si bonne envie de me servir, vous ferez plus que me sauver la vie: vous passerez la rivière à la nage et irez au faubourg Saint-Germain, à l'hôtel de Genouillac, près la porte Bussy...—Imaginez que j'y suis déjà, et dites ce que je dois faire... Cordieu! Voici des gens qui se sauvent de tous côtés en nageant...—Portez toutefois cette écharpe pour témoigner que vous venez de ma part; or, l'ayant remise aux mains de damoiselle Anne de Curson...—Anne de Curson! s'écria Savereux avec une émotion indéfinissable.

—Est-elle pas parente du jeune sire de Curson?

—Oui, vraiment, c'est sa propre sœur, et n'était cette malencontreuse nuit, je l'eusse épousée demain.

Jacques de Savereux n'en écouta pas davantage, et sans communiquer son projet au baron de Pardaillan, il se jeta dans l'eau tout habillé, nagea vigoureusement vers l'autre rive et atteignit la barque du passeur, amarrée à un pieu: s'élancer dedans, détacher l'amarre, s'emparer des rames, tout cela se fit en quelques secondes, malgré les cris du passeur qui était sorti de sa cabane.

Au bout de dix minutes d'absence, Savereux était de retour auprès du blessé qu'il enlevait entre ses bras et qu'il transportait dans la barque.

Il se mit à ramer avec ardeur:

—Ah! quel noble cœur vous êtes! murmura Pardaillan: moi qui vous accusais de m'avoir abandonné!—Vous abandonner! reprit Savereux avec étonnement; ne vous avais-je pas dit que j'étais le frère d'armes de votre futur beau-frère, Yves de Curson?

La rivière était couverte de corps morts qui flottaient entre deux eaux et de blessés qui s'enfuyaient à la nage: quelques-uns essayèrent de s'accrocher au bateau, mais Savereux les repoussa avec les rames, dans la crainte qu'ils ne fissent chavirer la frêle embarcation.

Dans ce moment, le roi reparut sur le balcon du Louvre, avec des torches, pour contempler la Seine teinte de sang. Plusieurs coups d'arquebuse partirent de ce balcon, dirigés contre les fugitifs qui passaient l'eau.

Une balle siffla aux oreilles de Savereux qui reconnut le roi et ses favoris comme les auteurs de ces arquebusades.

—Dieu me damne! s'écria-t-il. Le roi de France très-chrétien tire à la cible sur ses pauvres sujets! Certes, j'ai honte d'être catholique.

La barque touchait la rive: il se trouvait hors de la portée des balles; mais lorsqu'il s'apprêtait à descendre à terre le blessé, il fut forcé de mettre l'épée à la main, pour tenir en respect le passeur qui le menaçait d'un coup de croc.

—Holà! compère, lui dit-il d'un ton d'autorité: lequel préfères-tu des deux, ma rapière dans ton ventre ou cinq cents écus d'or dans ta bourse?—Cinq cents écus d'or! répéta le passeur qui ne pensa plus à s'opposer à l'abordage. Que veut-on de moi?

—Que tu m'aides à mener ce gentilhomme jusques à l'hôtel de Genouillac près la porte Bussy. Mais pour te rendre sûr que tu seras payé de la somme promise, voici que je te paye d'avance sans compter.—O mon frère! mon ami! murmura Pardaillan oppressé par la reconnaissance. Je m'en vais donc revoir Anne avant que de mourir !

X

Près de la porte Bussy, qui séparait la rue Saint-André-des-Arcs du faubourg Saint-Germain-des-Prés, et qui était située vis-à-vis de la rue Contrescarpe actuelle, s'élevait une vieille maison dite l'hôtel de Bussy, parce que Simon de Bussy, conseiller du roi, au quatorzième siècle, y avait logé: ses héritiers avaient vendu cet hôtel à la noble famille de Genouillac, qui lui donna son nom.

A cette époque, chaque famille noble possédait à Paris un hôtel, qu'elle n'occupait presque jamais, mais où elle attachait son nom et ses armes. C'était d'ailleurs un lieu de séjour prêt à recevoir les propriétaires ou leurs parents et amis, lorsqu'ils se rendaient dans la capitale, afin de ne pas descendre en quelque auberge, comme un voyageur étranger, de médiocre condition.

Le sire de Genouillac avait donc offert les clés de sa maison de Paris à la baronne de Curson qui venait de Bretagne pour marier sa fille au baron de Pardaillan.

Dans une grande salle du premier étage, la dame de Curson, assise, droite et immobile, sur une chaise haute et massive en bois de châtaignier, écoutait la voix grave et solennelle d'un ministre protestant, maître Simon de Labarche, qui lui lisait la Bible.

Ils étaient tous les deux tellement absorbés, l'un par la lecture, et l'autre par l'audition, qu'ils ressemblaient à deux statues, n'eût été le mouvement que faisait la main du ministre en tournant la page du livre.

La lumière de deux grosses chandelles de cire jaune dans de lourds flambeaux d'argent, éclairait faiblement cette scène nocturne, à laquelle prêtaient d'étranges reflets la tenture de la chambre en cordouan ou cuir doré et gaufré, et les vitraux peints des fenêtres ogivales.

Le silence et l'obscurité régnaient au dehors.

On n'entendait par intervalles que le pas du veilleur de nuit, qui se promenait le long de la plate-forme des tours de la porte de Bussy.

Par intervalles aussi, une lueur errante traversait le vitrail et s'y colorait avant de tomber sur le plancher couvert de nattes ou de monter aux lambris armoriés du plafond: c'était le passage d'un piéton ou d'un cavalier précédé d'un porteur de torche.

En ce moment, le ministre lisait l'histoire de Joseph vendu par ses frères:

«Et ils prirent la robe de Joseph, et ayant tué un bouc d'entre les chèvres, ils ensanglantèrent la robe. Puis, ils adressèrent à leur père cette robe ensanglantée, en lui faisant dire: «Nous avons trouvé ceci; connais maintenant si c'est la robe de ton fils ou non.» Et il la connut et dit: «C'est la robe de mon fils; une bête féroce l'a dévoré; assurément Joseph est mort.» Ce disant, Jacob déchira ses vêtements, se ceignit d'un sac et mena deuil sur son fils plusieurs jours durant.»

—Ah! maître Simon! murmura la dame de Curson, avec un accent lamentable: mon fils est mort et aussi ma bien-aimée fille Anne!—D'où vous vient cette mauvaise pensée, madame? répondit le ministre, d'un ton de réprimande: le Dieu d'Israël n'est-il pas toujours là pour protéger les siens?—Il fera tantôt jour, et Anne n'est point revenue! Voilà quatre heures et plus qu'elle partit à cheval, accompagnée de notre vieux Daniel!—La faute en est à vous, qui l'avez laissée partir. Est-il sage et convenable qu'une damoiselle noble, de son âge et de sa beauté, s'en aille chevaucher par les rues de la ville en pleine nuit? Vous avez péché par imprudence, madame, et maintenant vous portez la peine du péché, qui est l'angoisse.—Eh! maître Simon, je n'étais pas moins inquiète qu'elle-même à l'endroit de mon fils: il est trop enclin aux passions et voluptés de ce monde...—Je m'en suis maintesfois affligé avec vous; messire Yves ne sait se défendre des attraits diaboliques de la sensualité; il se livre volontiers au libertinage, à la débauche, au jeu, comme ferait un catholique. Je l'ai prêché et admonesté là-dessus, sans qu'il fasse état de s'amender. Hier encore, je lui conseillais de fuir la compagnie des papistes qui ne peuvent que l'induire à mal; ainsi, hante-t-il un certain capitaine de Losse, qui l'excite à boire et à jouer...—Dieu me le rende, ce pauvre et cher enfant! murmura la dame de Curson, en joignant les mains et en les élevant au ciel.—Dieu vous le rende pur et immaculé, car autant vaut perdre la vie, que la souiller au bourbier du vice. C'est affaire aux papistes que de se libérer du remords et de la pénitence par une absolution. Le péché ne s'efface que par la réparation; après le scandale, il faut le bon exemple...—Où croyez-vous qu'elle puisse être? demanda la dame de Curson, qui suivait son idée à travers les pieuses réflexions du ministre.—Nous devons remercier la divine Providence qui se déclare pour ceux de la religion, continua le ministre; mais c'est de l'aveuglement et de l'ingratitude que d'imaginer que la paix nous est donnée pour banqueter, jouer aux dés et aux cartes, tenir propos dissolus et vivre en papisterie. Le bienfait de la paix mérite d'être mieux employé: il importe de faire l'aumône, de pratiquer les bonnes œuvres, de méditer la sainte Écriture, d'assister aux prêches...—Oyez, oyez! s'écria la dame de Curson.

Elle étendait le bras dans la direction du Louvre, qu'on distinguait dans le lointain, comme une masse noire dominant les toits des maisons.

—Quel est ce son de cloche? ce n'est pas la cloche des matines, ni celle de l'angelus: c'est le tocsin!—Le tocsin? reprit le ministre sans s'émouvoir et sans quitter sa place. Il y a tant de cloches en cette ville, qu'on ne peut comprendre ce qu'elles disent. Les papistes ne se contentent de sonner leurs messes: ils sonnent vêpres, complies, matines; ils sonnent les mariages, les baptêmes, les morts...—Les morts! c'est le jour des Morts! répéta la dame de Curson, dominée par ses pressentiments: oyez ces cris, ces arquebusades, et par-dessus tout le tocsin!—La volonté de Dieu soit faite en tout temps et en tous lieux! répliqua tranquillement le ministre. Ne vous plaît-il pas, madame, d'achever notre lecture?—Mon fils! ma fille! criait avec désespoir la pauvre mère.

Elle s'était élancée vers la fenêtre ouverte et fixait à l'horizon ses regards obscurcis de larmes.

—Où sont-ils, où sont-ils, grand Dieu! Le tocsin, toujours le tocsin!... On se bat, on tue, on meurt!... Absents l'un et l'autre!... Si je savais du moins les revoir!—C'est Dieu qui le sait, madame, et je vous invite à l'intercéder dans vos prières, pour qu'il vous ramène sains et saufs ceux que vous pleurez!

La dame de Curson, accablée de douleur, obéit à ce conseil qui lui permettait de se concentrer dans la pensée de ses enfants.

Ses genoux fléchirent d'eux-mêmes et elle tomba prosternée, les yeux fixés vers le point éloigné d'où s'élevait le tumulte qui paraissait grandir et s'étendre à chaque instant; ses mains étaient crispées l'une dans l'autre, plutôt que jointes pour prier; elle ne priait pas, elle n'entendait pas seulement maître Simon priant à haute voix auprès d'elle; mais elle offrait à Dieu sa propre vie en échange de celles d'un fils et d'une fille que son imagination maternelle lui représentait exposés aux plus grands périls.

Elle resta écrasée sous le poids de l'anxiété qui la dévorait, écoutant, regardant, attendant toujours.

C'était un touchant spectacle que cette vieille dame agenouillée, ou plutôt affaissée sur elle-même, semblable à une condamnée devant le billot, tandis qu'à ses côtés, le ministre protestant, vieillard chétif, au visage maigre et pâle, aux yeux vifs et ardents, au crâne chauve et blanc, aux mains sèches et jaunes, se fortifiait par la prière et s'animait au martyre.

La dame de Curson avait arraché sa toque de velours noir pour mieux prêter l'oreille à tous les bruits, et ses cheveux blancs, réunis d'ordinaire en grosses touffes bouclées sur les tempes, s'étaient déroulés et battaient ses joues inondées de larmes.

L'aspect de son désespoir était encore plus saisissant, à cause de son costume de laine noire, analogue à celui d'une religieuse, costume que la reine Catherine de Médicis avait imposé aux veuves depuis la mort de Henri II.

Mais ce corsage plat terminé en pointe, cette robe longue à larges plis, ce manteau traînant jusqu'à terre avec un collet relevé en éventail à partir des épaules, ce n'étaient pas ces formes et cette couleur sévère de vêtements qui pouvaient changer l'expression de douceur et de bonté empreinte sur sa noble physionomie.

Pour être veuve, elle n'en était que plus mère.

Tout à coup elle se lève.

Elle s'élance au balcon, elle se penche en avant pour distinguer dans l'ombre des rues un objet qu'elle a pressenti: ses prunelles rayonnent, sa bouche s'agite entr'ouverte, sa respiration est suspendue, son cœur bat avec violence!

Elle a reconnu le trot d'un cheval sur le pavé.

Ce trot s'accélère en approchant de la porte de Bussy.


XI

Cependant une inexprimable confusion s'est répandue dans la ville entière.

Les cloches sont en branle dans tous les clochers et accompagnent à la fois le tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois et le carillon de l'horloge du palais.

Les coups de feu éclatent dans chaque rue et dans chaque maison; des cris de grâce se mêlent aux cris de mort.

La lugubre clarté des torches se promène çà et là, comme si l'incendie allait succéder au massacre. Déjà le jour commence à poindre et le ciel se colore à l'orient.

Mais la dame de Curson n'entendait qu'un trot de cheval, qu'elle a pu suivre entre tous les bruits.

Bientôt elle croit voir, elle voit ce cheval dans la rue Saint-André-des-Arcs; elle appelle Yves, elle appelle Anne!

Deux voix ont répondu à chacun de ces deux appels, qu'elle réitère avec moins de force et plus d'émotion pour s'assurer qu'elle n'est point abusée par une illusion de son cœur.

—C'est lui! c'est elle! ce sont eux! s'écrie-t-elle dans une joie indicible: ô mon Dieu, mon Dieu! que béni soit son saint nom!

Elle se précipite, elle franchit l'escalier, elle arrive à la porte de la rue, elle en pousse les lourds verrous, elle tourne l'énorme clé dans la serrure avec autant de facilité qu'une main vigoureuse aurait su le faire: l'amour maternel a doublé ses forces.

Mais, une fois dans la rue, elle est encore séparée de ses enfants par un obstacle imprévu contre lequel ses efforts ne peuvent rien.

La porte de Bussy, qui se ferme au couvre-feu, ne se rouvre qu'à cinq heures du matin; les clés des serrures du côté de la ville sont en dépôt chez le quartenier; les clés des serrures du côté du faubourg, chez le prévôt de l'Abbaye de Saint-Germain-des-Prés.

Ces serrures ont été disposées de manière à empêcher un nouveau Périnet-Leclerc de livrer l'entrée de la ville à l'ennemi, et les portes, rétablies par François Ier, sont assez épaisses et assez bardées de fer pour ne céder qu'à l'artillerie.

Comment madame de Curson rejoindra-t-elle ses enfants? comment ceux-ci rentreront-ils dans l'hôtel de Genouillac, qui les mettrait du moins en sûreté?

La dame de Curson frappe de ses deux poings contre la porte massive; elle crie, elle intercède, elle demande qu'on ouvre cette porte, elle promet une forte récompense à qui lui viendra en aide.

Mais le veilleur s'est enfui au bruit du tocsin et des arquebusades; les habitants du voisinage se tiennent renfermés chez eux, inquiets et tremblants: le faubourg et les quartiers contigus sont encore tranquilles et comme étrangers à ce qui se passe dans Paris.

C'est alors que Yves de Curson et sa sœur se présentent devant la porte de Bussy, et, sans descendre de la monture qui les amène tous deux, annoncent leur arrivée par un cri de joie.

—C'est vous, Anne, Yves? c'est vous, mes très-chers enfants! criait la dame de Curson, qui essayait toujours avec ses faibles mains d'ébranler cette porte que sa voix traversait à peine. Ne vous est-il rien arrivé? êtes-vous tous les deux sains et saufs?—Pas de cri, pas de bruit, madame ma mère! répondit Yves de Curson. Avisez seulement à ce qu'on ouvre cette porte!—Les clés sont, d'une part, chez le prévôt de l'Abbaye, et, d'autre part, chez le quartenier du quartier Saint-André-des-Arcs, objecta tristement le vieux Daniel. Il eût fallu, comme je le voulais, sortir de la ville par la porte Saint-Michel, qui est ouverte la nuit comme le jour, et rentrer au faubourg par la porte Abbatiale.—Oui, bien, si la rue de la Harpe n'était pas déjà en émotion! reprit le jeune homme, qui se consultait dans son for intérieur pour prendre un parti.—Qu'est-ce qui se passe? demanda la dame de Curson. La ville est-elle au pillage? Qui sont les ennemis? Pourquoi ce grand tumulte?—Ne voyez-vous pas quelque expédient pour ouvrir cette porte? interrompit Yves de Curson; si la chose est possible, ne tardez guère; sinon, retournez en votre logis, éveillez vos gens, barricadez portes et fenêtres, tenez-vous en défense, jusqu'à ce que je revienne par un autre chemin.—Madame ma mère, dit Anne d'une voix tremblante, M. de Pardaillan n'est-il point auprès de vous pour vous défendre?—M. de Pardaillan? répondit la dame de Curson; je ne l'ai point vu et ne l'attends pas avant l'heure fixée pour vos épousailles.—Ah! vous m'avez trompée, Yves, en m'assurant que je trouverais ici M. de Pardaillan! s'écria la damoiselle de Curson avec amertume; j'aurais mieux fait de suivre ma visée et d'aller où mon cœur me menait, quand je vous ai rencontré devers la Bastille.—Oui-da, ma mie, où seriez-vous allée, s'il vous plaît? répliqua Yves: vous ne pouviez passer les ponts qui étaient gardés, vous ne pouviez vous engager dans les rues de la ville, sous peine d'être mise à mal. N'est-ce pas moi, méchante, qui vous ai conduite jusqu'ici, malgré bien des périls?—Je vous remercierais, Yves, pour ce bon secours, si M. de Pardaillan était céans, si je le savais, à cette heure, en sûreté!—Il est plutôt en sûreté que vous-même, Anne, puisqu'il loge au Louvre, dans la propre chambre du roi de Navarre!—Le seigneur Dieu nous aide! s'écria le valet: voici des cavaliers qui débouchent par la rue Saint-André-des-Arcs!—Merci de nous! s'écria madame de Curson: voici une grosse bande de gens qui sortent de l'Abbaye avec des torches!—Madame ma mère, rentrez chez vous! dit le jeune homme d'un ton d'autorité que motivait la circonstance. Je vous promets de n'être pas longtemps à vous rejoindre, avec la grâce de Dieu. Et vous, ma sœur, sur votre vie, ne prononcez pas une parole et me laissez faire ce qui conviendra pour notre salut!—Oh! mon fils! ils viennent! ma pauvre fille! murmurait la dame de Curson.

Elle se cramponnait des deux mains à la porte qu'elle s'imaginait faire mouvoir.

—Par votre âme! madame ma mère, si vous ne rentrez promptement, vous nous perdez tous! disait à demi-voix Yves de Curson. Çà, ma sœur, ne vous lamentez pas ainsi, pour Dieu!

Le sire de Curson attendit l'approche des cavaliers, sans descendre de cheval.

Il avait tiré son épée et il couvrait de son corps sa sœur, assise en croupe derrière lui; le vieux Daniel se tenait prêt aussi à faire usage de ses armes.

Mais il ne fallait pas songer à une folle résistance.

C'était la cavalerie que le duc de Guise envoyait, sous la conduite de Maugiron, pour agir contre les huguenots logés au faubourg Saint-Germain-des-Prés, et la garde abbatiale venait se joindre à ces gens d'armes, afin de les seconder dans l'exécution du massacre. Ceux-ci amenaient avec eux le quartenier qui devait leur ouvrir la porte, ceux-là accompagnaient le prévôt de l'Abbaye.

—Qui vive! cria-t-on, en apercevant un homme à cheval qui paraissait garder la porte de Bussy: huguenot ou catholique?—Catholique! répondit Yves de Curson.

Le sire de Maugiron s'était porté le premier en avant pour voir à qui l'on avait affaire.

—Vous avez, de fait, la croix blanche au chapeau et le mouchoir au bras droit? dit Maugiron, reconnaissant le jeune huguenot avec lequel il avait soupé et joué la nuit même chez le capitaine de Losse. M'est avis que vous vous êtes fait catholique depuis peu de temps?—Depuis que je vous vis au jeu, répliqua le jeune homme avec une heureuse présence d'esprit; depuis que je perdis contre vous vingt-cinq mille écus d'or, que je vous dois encore...—Vingt-cinq mille écus d'or? répéta le sire de Maugiron.

Il comprit qu'on les lui offrait comme rançon, et il n'eut garde de les refuser.

—Vraiment! je me souviens de votre dette et vous sais bon gré de ne l'avoir pas oubliée. Toutefois, je pensais que c'était cinquante mille écus?—Vous avez sans doute meilleure mémoire que moi, messire, et je m'en rapporte à votre opinion; ce sera donc cinquante mille écus d'or.—Par la messe! vous êtes un beau joueur! Mais, je vous prie, quand avisez-vous à me payer cette somme?—Je vous la payerai, sur ma foi, aussitôt que vous prendrez congé de nous, si je puis retourner en Bretagne avec ma mère, ma sœur et mes domestiques.—Où logez-vous? dit à voix basse M. de Maugiron qui s'approcha d'Yves de Curson et lui tendit la main. Je vais vous faire escorte jusqu'à votre logis; j'ordonnerai qu'on en garde la porte: vous y serez renfermé avec vos gens, et j'irai terminer notre marché, dès que je pourrai moi-même vous conduire hors de Paris.

Maugiron retourna vers sa cavalerie qui avait fait halte pendant qu'il allait seul à la rencontre d'Yves de Curson; il annonça tout haut que ce cavalier venait de lui transmettre des ordres de la part du roi.

Le quartenier, escorté de soldats du guet, ouvrit la porte de Bussy, que le prévôt de l'Abbaye ouvrait aussi de son côté.

Les gens d'armes défilèrent, l'épée nue et le pistolet au poing, devant le sire de Curson, sa sœur et leur valet, non sans les regarder avec défiance et menace.

Maugiron, après avoir distribué les postes et les instructions à sa troupe, dont il remit le commandement à son lieutenant, se rapprocha du jeune huguenot qu'il n'avait pas un instant perdu de vue.

Des cris de mort retentirent dans les rues du faubourg où se répandaient en tumulte les cavaliers de Maugiron et les archers de la garde abbatiale.

Yves de Curson crut qu'il n'avait plus qu'à vendre chèrement sa vie, et il faillit ne pas attendre une attaque pour faire usage de ses armes.

—Je vous ai demandé où vous logiez, dit Maugiron qui n'avait aucune intention hostile à l'égard de ceux qu'il s'apprêtait à rançonner.—La rançon que je vous ai promise, reprit Yves de Curson, comprend toutes les personnes de ma famille et de ma maison, sans exception?—Et, en outre, M. de Pardaillan, qui sera mon mari, ajouta Anne troublée d'un triste pressentiment qui fit trembler sa voix.—Ah! Pardaillan? répéta Maugiron avec un signe de tête de mauvais augure: je souhaiterais pour lui qu'il fût avec vous, mais il est au Louvre chez le roi de Navarre.—Je n'entends parler que des personnes qui demeurent à l'hôtel de Genouillac, répliqua Yves; vous vous engagez à les mener sûrement hors de Paris?...—Oui, et tout à l'heure, avant que le massacre soit plus échauffé. Faites monter tout votre monde à cheval ou en litière, et je vous conduirai moi-même, sans qu'on vous ôte un cheveu de la tête.—Si j'étais seul de ma personne, je ne consentirais jamais à racheter ma vie à prix d'or et je mourrais plutôt avec mes frères qu'on égorge traîtreusement!—Çà, mon maître, repartit vivement Maugiron, avez-vous regret des cinquante mille écus qui sont, disiez-vous, une dette de jeu?—Voici l'hôtel où loge madame ma mère, répondit le jeune homme avec noblesse: je vous invite à y entrer pour que je m'acquitte envers vous.—Eh! monsieur de Curson? est-ce pas vous? cria Jacques de Savereux qui parut sur le balcon du premier étage: montez vite, car on a grandement besoin de vous céans!—Je vous attendrai ici, dit Maugiron à Yves de Curson; ne tardez guère, je vous prie, si vous voulez que j'aie encore le pouvoir de tenir ma promesse et de vous sauver tous!

XII

Anne de Curson avait seule entendu une voix mourante qui l'appelait par son nom; elle ne put méconnaître cette voix, et elle s'était élancée à terre, avant que son frère songeât à la retenir.

Il la suivit dans l'hôtel dont la porte était restée entr'ouverte, et ne la rejoignit qu'au moment où elle se précipitait, tout en larmes, sur le corps de son fiancé.

Pardaillan, près de rendre le dernier soupir, retrouva, en la voyant, assez de force pour la presser dans ses bras et pour lui adresser un adieu suprême.

—Anne, chère Anne, lui dit-il à travers le râle de l'agonie, je ne veux pas mourir sans vous avoir épousée, et j'entends que vous portiez mon deuil par souvenir de moi.—Pensez que vous ne mourrez pas, je vous conjure, reprit-elle en sanglotant; je vous soignerai, je vous guérirai! fussiez-vous mort, je vous ressusciterai!—Non, ma bien-aimée Anne, il n'y a pas de miracle de l'art qui fasse que je survive à mes blessures, même qui me donne une heure d'existence; mais le temps qui me reste suffit à nos épousailles, et j'ai prié maître Labarche de nous marier chrétiennement, comme si nous devions être conjoints pour bien vivre ensemble.—Je ne m'y oppose pas, si tel est votre désir; mais je demande d'abord qu'un médecin soit mandé, qu'on vous couche en un lit, qu'on bande vos plaies...—Oh! que de délais, chère damoiselle! Vous ai-je pas déclaré que je meurs, que je suis quasi mort? Ne mettez donc plus de retardement à la consolation que je vous demande? Voici l'écharpe que j'ai gardée comme gage de votre cœur, voilà l'anneau que je tenais comme gage de votre main!—Qu'il soit fait selon votre volonté, mon cher seigneur; et j'ai confiance que Dieu, qui va consacrer notre union, ne voudra pas qu'elle soit sitôt rompue par la mort!—Monsieur de Curson, cria d'en bas le sire Maugiron, quand aurez-vous fini vos préparatifs de départ? Hâtez-vous, si vous n'aimez mieux ne partir jamais!

Aucun des assistants ne prit garde à l'appel pressant de Maugiron, aucun n'entendait les cris effrayants qui sortaient des maisons voisines où l'on commençait à massacrer les huguenots et à les jeter par les fenêtres.

Le ministre protestant s'était mis en devoir de consacrer le mariage du baron de Pardaillan et d'Anne de Curson, avec autant de calme et de solennité que si la cérémonie avait eu lieu dans un temple sous la garantie des édits de pacification.

La dame de Curson et son fils s'étaient agenouillés auprès du moribond, dont le visage ensanglanté se refusait à exprimer la joie triste et douce qu'il sentait en lui-même pendant la célébration de cet hymen funèbre.

Jacques de Savereux, debout dans un coin de la salle, s'associait de pensée aux prières du ministre et s'attachait de plus en plus à la destinée de cette famille, au milieu de laquelle le hasard l'avait introduit.

Il ne se lassait pas de contempler la belle tête d'Anne, qui, le front appuyé sur une de ses mains, tandis que de l'autre elle comptait les battements du cœur de son époux, avait concentré toute son âme dans un regard fixe et désespéré.

—Sire de Gondrin, baron de Pardaillan, dit le ministre d'un ton ferme et imposant, jurez-vous d'accorder loyale et honorable protection à la damoiselle Anne de Curson, que vous prenez devant Dieu comme bonne femme et légitime épouse?—Je le jure devant Dieu! répondit Pardaillan, qui retrouva sa voix naturelle pour prononcer ce serment.—Et vous, damoiselle Anne de Curson, jurez-vous d'aimer, de servir et de contenter en toute chose messire de Gondrin, baron de Pardaillan, que vous tiendrez devant Dieu pour votre bon et fidèle mari?—Devant Dieu, je le jure, répondit la mariée en poussant de nouveaux sanglots.—Par la messe! cria Maugiron avec impatience, en aurez-vous bientôt fini? Descendez vitement ou sinon je vous envoie à tous les diables!—C'est toi, Maugiron? dit Savereux qui se montra sur le balcon, en reconnaissant la voix de son compagnon de table et de jeu. Qu'attends-tu là-bas?—C'est toi, Savereux? reprit Maugiron, étonné de cette rencontre qui lui donna tout d'abord à penser qu'on s'était moqué de lui: que fais-tu là-haut?—Moi! je règle mes comptes avec mon ami de Curson; après quoi, nous irons vous joindre au Pré-aux-Clercs, en compagnie de dix ou douze bonnes épées huguenotes, pour vider notre querelle du souper.—Songes-tu, ou bien es-tu en démence? J'imagine que tu as dormi jusqu'à présent, pour ne savoir pas qu'on fait la chasse aux huguenots et qu'il n'y en aura plus un à Paris, le jour levé. Conseille donc à ton ami de Curson de venir régler aussi ses comptes avec moi?

Jacques de Savereux rentra dans la salle où son nom avait été prononcé.

Il vit le baron de Pardaillan, qui s'était soulevé sur un coude, et qui prêtait l'oreille aux rumeurs du dehors, pendant que sa femme et son beau-frère s'efforçaient de le retenir sur le tapis où il était étendu.

Pardaillan s'agitait convulsivement: il se frappait le front dans ses mains, il s'arrachait les cheveux, comme s'il eût repris son énergie pour comprendre le péril imminent qui menaçait les objets de son affection.

Il sembla se calmer en apercevant Savereux, et il retomba épuisé, haletant, sans voix et presque sans regard; puis lui faisant signe d'approcher:

—Monsieur de Savereux, lui dit-il avec effort, vous vous êtes conduit de telle sorte à mon égard, en vous dévouant pour me sauver, que je suis assuré de votre dévouement envers une personne que j'aime plus que moi-même: lorsque je serai mort, je vous confie ma veuve à défendre et à garder, en mon lieu et place, comme si elle fût votre propre femme et que vous fussiez mon frère d'alliance.—Monsieur de Savereux, vous étiez déjà mon frère d'armes, reprit Yves de Curson, soyez encore mon frère d'alliance!—Frère d'alliance, frère d'armes, frère en Jésus-Christ! s'écria Jacques de Savereux, avec exaltation.—Madame ma mère, la dot que vous devez octroyer à ma sœur Anne n'est-elle que de soixante mille écus d'or?—Qui sont renfermés en soixante sacs dans ce coffre? dit la dame de Curson: ils sont à vous, monsieur de Pardaillan.—Je les donne et lègue à ma chère veuve, reprit Pardaillan, pour en faire tel usage qu'il lui conviendra...—J'en ai besoin ce jourd'hui, ma sœur, interrompit Yves de Curson: je les emprunte et les rendrai sur mon patrimoine; car il importe que je paye une dette de jeu, à savoir soixante-dix mille écus que j'ai perdus cette nuit contre M. de Savereux ci-présent...—Par la mordieu! que voulez-vous que j'en fasse? s'écria Savereux, repoussant la cassette que le jeune homme lui présentait.—Vous me les prêterez à votre tour, mon frère d'armes, afin que je paye la rançon de ma mère, de ma sœur et la nôtre à tous, moyennant la somme de cinquante mille écus d'or, que Maugiron attend à la porte de l'hôtel.—Monsieur de Curson, cria encore Maugiron, si vous tardez à venir, je ne réponds plus de rien et retire ma promesse de sauf-conduit!

Anne sanglotait, penchée sur son époux expirant qui ne la voyait plus, mais qui lui parlait encore pour l'encourager.

Elle était devenue insensible à tout le reste; elle n'avait aucune conscience, ni aucun souci du péril imminent qui l'environnait: les clameurs de la populace et de la soldatesque en délire n'arrivaient pas à ses oreilles; elle se sentait comme seule au monde, avec l'être chéri qu'elle croyait disputer à la mort.

Pardaillan, quoique agonisant, avait saisi et compris quelques uns des bruits lugubres qui remplissaient le faubourg: il se rendait compte de la nécessité de fuir, faute de pouvoir se défendre; il était impatient de mourir, pour n'être plus un obstacle à cette fuite.

—Anne, je vous ordonne de suivre celui que je vous ai choisi pour gardien, tuteur et défenseur! dit-il, d'un accent d'autorité. Savereux, tenez, en souvenir de vos généreux services, mon écharpe et cet anneau, que ma veuve, je l'espère, ne vous ôtera pas?—Venez, madame, dit à sa mère le sire de Curson, qui était allé faire préparer une litière et des chevaux; venez, ma sœur, il n'y a pas une minute de répit! M. de Maugiron veut bien nous escorter en personne, jusqu'à ce que vous soyez en lieu d'asile et de sûreté.—Adieu, vous dis-je, madame de Pardaillan! s'écria le mourant: adieu, mon frère d'alliance! adieu, Yves! adieu, vous tous que je fie à la garde de Dieu!

En achevant ces mots, il arracha violemment les linges qui fermaient ses blessures et provoqua ainsi une hémorragie qui l'étouffa aussitôt.

Anne s'était évanouie parmi des flots de sang.

Jacques de Savereux l'emporta, sans mouvement, dans la litière où Yves de Curson avait déjà entraîné sa mère.

Le cortége se mit en marche sous les auspices du sire de Maugiron, qui eut beaucoup de peine à le faire passer sans accident à travers le faubourg.

Yves de Curson avait pourtant fait prendre à ses gens, et au ministre protestant lui-même, le signe de ralliement des catholiques, la cocarde blanche au chapeau et le mouchoir noué au bras gauche; mais les meurtriers étaient si avides de carnage, qu'ils cherchaient partout des victimes, et voyaient des huguenots dans ceux qui ne se montraient pas teints de sang.

Savereux, par bonheur, offrait à cet égard autant de garanties que ces bourreaux pouvaient en désirer.

—Celui-là, disait-on en le voyant, a gaillardement travaillé! Que je devienne huguenot, s'il n'a pas gagné des pardons pour six vingts ans!

Lorsque la litière fut sur la route de Saint-Cloud, à l'abri des attaques et des poursuites du parti catholique, cette route étant semée de fuyards échappés au massacre, Yves de Curson invita ses gens à ôter les cocardes et les mouchoirs qui les avaient protégés jusque-là et qui pouvaient plus loin leur être funestes.

Il alla ensuite à M. de Maugiron, le remercia de sa protection, et lui offrit la cassette qui contenait plus que la somme convenue entre eux à titre de rançon.

—La somme est entière et au delà, lui dit-il: vous n'avez que faire de la compter. Nous ne sommes pas quittes toutefois, monsieur, et vous me devez, ainsi que vos amis, une belle expertise d'armes qui ne se fera pas au Pré-aux-Clercs, mais, Dieu aidant, sur quelque champ de bataille où les huguenots prendront leur revanche de la perfidie des catholiques.

Maugiron reçut la cassette, l'ouvrit pour en voir le contenu, et la plaça en selle devant lui; puis il partit au galop pour retourner à Paris.

Jacques de Savereux lui cria d'arrêter, le rejoignit à cinquante pas du cortége, et se jetant à la bride de son cheval, l'épée au poing:

—Tu es mon prisonnier, Maugiron, cria-t-il, et je t'impose à quatre-vingt mille écus d'or de rançon!

En même temps il portait la pointe de son épée sous la gorge du prisonnier.

—La gausserie est plaisante, Savereux! reprit Maugiron en riant. Mais je n'ai pas le loisir de jouer à ce jeu-là: la besogne n'est pas faite encore au faubourg Saint-Germain. Viens-tu pas y gagner le paradis avec moi?—Je ne gausse pas, Maugiron, et je te prie de me bailler le coffre où sont soixante mille écus d'or: tu m'en devras vingt mille du demeurant, et je te laisse aller sur parole, à moins que tu ne préfères m'accompagner à La Rochelle, les mains liées.—Savereux, c'est un jeu, sans doute?—Est-ce donc aussi par jeu que tu emportes la dot de la pauvre damoiselle de Curson? Çà, dépêche de la rendre...—Quoi! méchant traître, tu prétends me dépouiller de mon bien?...—Toi qui rançonnes les gens, il convient que tu sois pareillement rançonné. Ne m'accuse pas de trahison, puisque je suis maintenant huguenot...—Huguenot?—Oui, huguenot; et j'ai dès lors à venger sur les catholiques le sang de mon frère d'alliance, le baron de Pardaillan.

Jacques de Savereux, en effet, abjura le catholicisme, épousa la veuve de Pardaillan, et fut un des plus braves capitaines de l'armée calviniste. Il garda toutefois au fond du cœur une espèce de reconnaissance pour la Saint-Barthélemy, à laquelle il devait sa fortune, sa femme et son bonheur. Depuis lors, il ne toucha jamais aux dés ni aux cartes.

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